Les revues françaises ne seraient-elles plus aujourd’hui que d’obscurs objets de
plaisir ?
Longtemps, elles jouèrent un rôle déterminant dans la vie artistique, intellectuelle et
scientifique. A mi-chemin entre l’édition et la presse, elles étaient des lieux privilégiés pour
la création littéraire, les analyses critiques, le débat d’idées, la production et la circulation
des savoirs. Mais leur identité, fondée sur cet entre-deux fécond entre le livre et le journal,
s’est trouvée peu à peu remise en cause.
Les frontières ont perdu de leur précision. La multiplication de courts essais d’intervention
en guise d’articles prolongés ou de premiers romans élevés au statut de genre littéraire,
d’une part, le développement des pages « Débats » et « Opinions » des quotidiens ou
magazines comme ultimes remparts face à la concurrence de l’instantané audiovisuel,
d’autre part, ont rejeté les revues dans un ailleurs peuplé d’ombres.
Il est vrai que leur nature les met en décalage avec les nouvelles règles du jeu médiatique.
En s’inscrivant dans un temps à la fois long et court, en s’appuyant sur l’histoire et sur leur
propre mémoire pour anticiper l’avenir, elles ne peuvent céder à l’exigence contemporaine
d’un présent immédiat. En offrant un espace démultiplié où les regards se croisent, elles
proposent des débats où les confrontations gagnent en qualité d’argumentation ce qu’elles
perdent en caractère spectaculaire et où l’identité collective interdit la valorisation de figures
singulières.
Les revues ont pu, elles-mêmes, déserter leur propre espace en préférant additionner des
articles sans souci de cohérence plutôt que de construire des points de vue, en devenant
l’expression de corporatismes plutôt que de faire preuve de curiosité, en ayant pour horizon
les carrières universitaires des uns ou les satisfactions narcissiques des autres plutôt que le
sens du partage, en préférant les réponses à de fausses questions plutôt que des questions
sans possibles réponses.
Mais ces dérives ne doivent pas masquer le combat qu’elles ont à mener chaque jour pour
assurer la parution du numéro suivant. Les éditeurs sont moins nombreux à les soutenir.
Les diffuseurs sont circonspects. Rares sont ceux qui ont choisi d’en faire encore un pôle
de développement. Les libraires n’ont plus de place pour les exposer et les journalistes plus
de temps pour en parler. Quant au public, son comportement consumériste le conduità adapter au plus près ses achats à ses besoins et, en matière de revues, notamment
scientifiques, à photocopier l’article utile plutôt que de se procurer la revue entière.
La concurrence nouvelle du livre et des journaux, le changement des règles de médiatisation,
les dérives internes, l’inadaptation des modalités d’exposition et des structures de diffusion,
l’importance croissante des pratiques de « braconnage » conduisent ainsi à s’interroger sur la
pérennité d’un modèle défini il y a plus d’un siècle.
Or, face à ces difficultés et à ces nouveaux défis, le monde des revues, pas plus que
celui du livre, n’a réagi par une régulation quantitative de sa production.
Parce que les revues sont avant tout des objets de désir et de plaisir, parce qu’elles sont
souvent l’œuvre d’un réseau de camarades ou d’un « complot » d’amis, parce que le coût
d’entrée sur leur marché est faible et que la liberté de l’offre conditionne sa qualité, la
multitude serait plutôt un signe de dynamisme, de créativité et d’innovation. En même
temps, les quelques deux mille revues culturelles éditées en France doivent désormais se
partager un public plus restreint (1), leur notoriété souffre de l’abondance de l’offre, et leur
lectorat étranger se réduit comme peau de chagrin, notamment en sciences humaines et
sociales.
Comment dès lors préserver leur identité, leur indépendance et leur liberté sans que les
changements structurels ne les mettent en danger ?
L’usage du numérique constitue une partie de la réponse. Il peut rendre leur
exposition meilleure, leur diffusion plus facile, leur public plus large. Il peut aussi les aiderà redevenir ces espaces de débat, ces laboratoires d’idées et ces lieux de circulation des
savoirs qui firent leur renommée. Mais cela a un prix. La technologie n’est qu’un moyen,
pas une fin. Internet n’est qu’un support, pas un contenu. L’oublier conduit à multiplier les
fausses revues sans raisons ni lecteurs. Il peut entraîner aussi la mise en place de modèles
formatés alors que toutes les revues n’ont pas les mêmes besoins.
En faisant preuve d’une rigueur d’autant plus grande qu’elle semble moins nécessaire, en
adaptant les techniques à leurs exigences et non l’inverse, les revues peuvent se servir du
numérique comme d’un formidable atout. Il n’est pas trop tard pour les revues scientifiques,
si elles savent, comme dans les pays anglo-saxons, s’organiser pour que leur offre soit plus
cohérente dans ses modalités d’accès, plus pertinente dans sa qualité, plus significative dans
sa diversité. Pour d’autres revues, en revanche, le temps n’est pas encore venu
d’abandonner le papier mais de le compléter grâce aux fonctionnalités d’exposition et de
commercialisation offertes par Internet.
Le numérique n’est donc pas une ultime et unique réponse. En même temps, son
usage n’est pas neutre.
Il peut aider les revues à modifier leurs comportements en les incitant à être moins
individualistes et à se regrouper en réseau pour être plus visibles et mieux diffusées.
Il doit aussi conduire à réfléchir autrement aux politiques d’aide publiques. Additionner des
soutiens n’est plus suffisant aujourd’hui, alors que les modèles économiques ont été profondément transformés, que des questions, comme celle du droit d’auteurs, de
l’archivage et de la pérennité des revues, des modalités du partage des savoirs se posent
sous un angle nouveau. Ce sont les principes mêmes des politiques qui doivent être
repensés en rappelant que la qualité des contenus est autonome par rapport aux
technologies, en affirmant que le souci du public demeure un impératif, quel que soit le
mode de diffusion, et en pariant sur les revues, qui n’ont pas seulement un passé, mais sans
doute encore un bel avenir.
(1) Plus de 75% des revues aidées par le CNL en 2005 ont une diffusion inférieure à
1 000 exemplaires et près de
40% inférieure à 500 exemplaires.