Introduction
La décentralisation a été une mutation profonde du mode
d’organisation institutionnelle et administrative du pays. D’abord pensée
comme une nouvelle modalité de gestion publique, mais longtemps
différée (« l’effort multiséculaire de centralisation administrative ne
s’impose plus pour assurer la cohésion nationale » discours du général de
Gaulle du 25 mars 1968), elle prend forme à partir de 1982 par des
transferts de compétences importants aux collectivités locales et acquiert
une dimension politique par leur émancipation de la tutelle de l’Etat.
Le mouvement de décentralisation se prolonge durant la décennie
90, mais il est ressenti progressivement par les autorités locales comme
un processus de désengagement budgétaire de l’Etat. Cette réaction
culmine en 2002 lors de la création de l’allocation personnalisée
d’autonomie en faveur des personnes âgées qui pèse lourdement sur les
finances et la fiscalité départementales.
Aussi lors de la réforme constitutionnelle du 28 mars 2003, lorsque
la décentralisation devient le mode d’organisation de la République
(article 1), est-il assorti de nombreux principes qui garantissent aux
collectivités des droits importants (article 72).
Cette proclamation solennelle est suivie de textes législatifs
majeurs portant sur l’autonomie financière des collectivités territoriales et
organisant une nouvelle vague de transfert et de répartition des
compétences.
Cette mutation rapide a exigé des pouvoirs publics de mettre en œuvre des mécanismes nombreux afin de partager et de répartir les
compétences, de transférer des ressources financières et d’attribuer des
recettes fiscales, de découper et de basculer des structures et des effectifs,
de réorganiser l’administration d’Etat et enfin de veiller à la cohérence
d’un dispositif plus complexe. Tous les niveaux de la puissance publique
ont été engagés dans ce large mouvement : des pouvoirs constituants et
législatifs aux autorités gouvernementales et administratives.
Or cette transformation se fait au sein d’un Etat resté unitaire dans
son fonctionnement institutionnel et dont les principes fondamentaux,
comme l’égalité des citoyens face à l’action publique, demeurent
inchangés. La conciliation de l’organisation décentralisée, désormais
constitutionnalisée, avec la réalité et la tradition unitaires a exigé de
nombreux arbitrages et compromis par rapport aux règles et à l’ambition
initiale de la décentralisation. C’est cette situation complexe et parfois confuse qui demande examen. Cela est particulièrement vrai dans le
champ de la solidarité, riche de transformations à partir de 2002. Sa
gestion fortement décentralisée pose des problèmes non résolus.
Elle se fait par ailleurs au bénéfice de collectivités dont
l’organisation sur le territoire national n’a pas été revue malgré un constat
très partagé d’obsolescence, ni préalablement adaptée à ce nouveau
partage de responsabilités publiques. Ainsi la décentralisation, qui aurait
pu être accompagnée d’un remodelage de l’organisation territoriale
cohérent avec une vision nouvelle de l’action publique, a dû s’accommoder d’une organisation territoriale jugée peu rationnelle et
insuffisamment réformée. De ce point de vue, et bien que le nombre de
structures à fiscalité propre ait plus que quintuplé au cours des
15 dernières années, l’échelon supplémentaire de l’intercommunalité a,
par exemple, été ignoré.
En outre si la décentralisation est devenue un processus plus politique, elle n’a pas perdu sa justification en termes d’amélioration de la
gestion publique. La difficulté de l’Etat à se réformer durant cette période
a même renforcé cet argument. Elle est donc censée être promesse d’une
gestion collective non seulement plus proche et plus adaptée, mais également moins coûteuse et mieux maîtrisée par des autorités
responsabilisées par la prise en compte directe de l’intérêt public local.
Elle a pour défi à la fois d’alléger l’appareil d’Etat lourd et centralisé et
de rationaliser la gestion locale. In fine la charge publique, à périmètre
constant, devrait ainsi être contenue.
Le rapport a donc une double ambition : apprécier les conditions
de cette mutation multiforme en recherchant la cohérence de la nouvelle
organisation des compétences et l’adéquation des moyens financiers
correspondants et tenter d’estimer le coût de ce processus, en lui-même et
au regard de la dépense publique globale et des effectifs des fonctions
publiques d’Etat et territoriale.