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Les bibliothèques et l'accès des « seniors » et des personnes âgées à la lecture

Auteur(s) :

    • FRANCE. Inspection générale des bibliothèques

Editeur :

  • Ministère de la culture et de la communication : Ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche

Date de remise : Décembre 2012
64 pages

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L'étude conduite à la demande du ministère de la Culture et de la Communication a un double objet : d'une part, l'analyse des pratiques de lecture des seniors et des personnes âgées en bibliothèque, d'autre part l'évaluation des services de bibliothèque proposés hors les murs aux personnes âgées.

Synthèse
 
 

Introduction
 
 

1. Les personnes âgées en France

1.1. Démographie : une définition en pleine évolution

1.2. Représentations, solitude et dépendance

1.2.1. Des représentations et des réalités sociales mouvantes

1.2.2. La question de la dépendance

2. Personnes âgées et pratiques culturelles

2.1. Effets d’âge, effets de génération et « conscience de l’âge »

2.2. Les seniors dans l’étude Pratiques culturelles des Français

3. Bibliothèques et personnes âgées : quelle approche ?

3.1. La bibliothèque dans les pratiques culturelles des personnes âgées

3.1.1. Des résultats très faibles

3.1.2. Les raisons d’une désaffection

3.1.3. Comment attirer les seniors ?

3.2. L’action des bibliothèques au croisement du culturel et du social

3.3. Le difficile recensement des actions

4. L’accueil des seniors en bibliothèque et les services sur place

4.1. Accessibilité, aménagement des espaces : quels objectifs, quelles normes ?

4.2. Des collections et des services dédiés : du livre en grands caractères au livre « pour les vieux » ?

4.2.1. Collections adaptées

4.2.2. Collections ciblées

4.3. Faire lire : les actions de promotion de la lecture en bibliothèque et leur impact sur la personne âgée

4.4. Les seniors, acteurs de la lecture et de l’accompagnement

5. Les bibliothèques et les services aux personnes âgées hors les murs

5.1. Le portage à domicile, une expérience en développement

5.1.1. Portage

5.1.2. Portage accompagné de lecture

5.2. Les actions des bibliothèques dans les hôpitaux de gériatrie et les établissements d’hébergement

6. De l’expérience au modèle

6.1. État des lieux, modélisation, labellisation

6.2. Des propositions innovantes

6.2.1. « The Good Neighbour »
 

Conclusion
 
 

Recommandations
 
 

Annexes

La lettre de mission du ministre de la Culture et de la Communication proposait, pour la présente étude, le titre suivant (voir l’annexe 0) : « Les pratiques de lecture des personnes âgées en bibliothèque ». Deux constats ont conduit l’inspecteur à préférer un intitulé légèrement différent, ainsi qu’une modification du périmètre.

Le premier est celui du très faible taux d’inscription et de fréquentation des bibliothèques par ceux que l’on désigne comme les « seniors », c’est-à-dire, pour simplifier, les plus de soixante ans. Les enquêtes nationales comme Les Pratiques culturelles des Français attestent d’un véritable décrochage de la pratique de la bibliothèque à partir de 55 ans. Cette désaffection ne fait que s’accentuer avec l’avancée en âge. Or, les analyses que font les bibliothécaires et les sociologues de cette situation sont sommaires ou quasi inexistantes. Des projets d’étude doivent être lancés pour essayer de comprendre les ressorts de ce qui apparaît doublement paradoxal, puisque les seniors sont censés avoir du temps libre et que, par ailleurs, l’amélioration des conditions de vie et de la santé permet aux personnes âgées d’aujourd’hui, au moins jusqu’à soixante-dix ans, d’être beaucoup plus actives que leurs aînées, y compris sur le plan culturel.

L’autre constat, qui répond au premier, est que les bibliothèques publiques, qui reconnaissent comme une de leurs missions de base le service aux personnes empêchées (malades, personnes âgées, détenus, etc.), se sont investies, dans le désordre mais avec énergie, dans des services hors les murs tels que le portage à domicile ou la desserte des établissements d’hébergement et des maisons de retraite et que ce mouvement doit être relayé, encadré et soutenu.

L’objectif de l’étude s’est alors élargi. En l’absence de données significatives exploitables sur la raison de la baisse du taux d’usage des bibliothèques à mesure de l’avancée en âge, il a paru utile de concentrer l’analyse dans deux directions convergentes : tout d’abord, évaluer les pratiques culturelles des personnes âgées, pour l’ensemble des plus de soixante ans, qui représentent presque un quart de la population totale et constituent un groupe beaucoup plus hétérogène qu’on le croit, et en évolution rapide ; ensuite, voir comment les bibliothèques, sans solution de continuité, peuvent offrir des services autour de la lecture qui soient attractifs et évitent aussi bien le décrochage précoce avec la bibliothèque, qui précède ou suit immédiatement la retraite, que la « déprise » sous la contrainte de l’empêchement.

Après avoir présenté ce « continent » qu’est la vieillesse aujourd’hui, sous l’angle démographique et sociologique, l’étude rassemble le plus d’informations possible sur les pratiques culturelles des seniors, l’usage et le non usage des bibliothèques, les demandes formulées ou supposées, les besoins des personnes très âgées et en situation de dépendance. Pour les services proposés sur place, leur caractère très inégal, souvent inabouti, tient à des facteurs complexes, comme le caractère non spécifique de l’offre documentaire (l’édition adaptée n’est pas destinée exclusivement aux seniors), la crainte de traiter le public âgé comme un public diminué, la difficulté à cerner la cible et à définir la bonne qualité de service. Le plus urgent, en réalité, est de penser la question de l’absence de ce public, et de ce qu’il faut entreprendre pour le reconquérir.

Pour les services hors les murs, l’offre se développe, mais pas autant qu’elle ne devrait. Les initiatives, nombreuses, sont le plus souvent isolées. Deux pratiques dominent : le portage à domicile, qui peut prendre des formes plus élaborées, comme la lecture à voix haute, et se construit en partenariat avec les services sociaux, dans des formules originales faisant appel au volontariat et au bénévolat ; la desserte des établissements d’hébergement (maisons de retraite, médicalisées ou non, hôpitaux de gériatrie), pour laquelle les bibliothèques départementales, dans le cadre de la compétence de leurs collectivités territoriales, ont d’ores et déjà développé une véritable expertise. Dans les deux cas, le partenariat s’impose, que ce soit avec les organismes sociaux ou de santé, les associations, les autres acteurs culturels. Mais pour que ces services se développent vraiment et soient reconnus comme un des points forts de la vie culturelle et de la sociabilité des personnes âgées, il est nécessaire aujourd’hui de leur donner une dimension nouvelle : dresser un état des lieux le plus complet possible, encourager les initiatives innovantes, labelliser les actions, construire des référentiels communs et encourager les bonnes pratiques, enfin apporter un soutien financier de l’État, sous une forme à définir.

Les enjeux sont de taille. Dans une génération, les plus de soixante ans représenteront 30 % de la population et près de 1,5 million de Français seront en situation de dépendance. Si les quinquagénaires d’aujourd’hui ne sont pas séduits par la forme d’accès à la lecture que proposent les bibliothèques, ils seront perdus pour elles dans les vingt ans qui viennent. Pour la génération numérique, ce sera pire. Il est d’ailleurs grand temps de penser aux formes nouvelles que devra prendre l’offre de lecture des bibliothèques hors les murs pour les personnes âgées : cette offre devra inclure livre numérique, outils nomades et accès à distance. Les techniques étrangères à la plupart des plus de 70 ans aujourd’hui seront familières – et indispensables – aux retraités des générations suivantes.

Introduction
 
 Que signifie « être une personne âgée » aujourd’hui en France ? La dénomination, comme le souligne Serge Guérin1, est très stigmatisante, dans une société qui accorde la primauté à la jeunesse et assimile le vieillissement à la dégradation physique et intellectuelle et à la perte d’autonomie. Pour une approche objective de la population âgée, il importe d’abord de ne pas borner par …l’âge, car c’est prendre le risque de l’approximation, voire de l’inexactitude. « Dans l’entreprise aujourd’hui, on est vieux à quarante-cinq ans et l’âge est la plus forte discrimination. Et pourtant, aujourd’hui, sur le plan physiologique, on n’est pas vraiment vieux avant soixante-quinze ans, sauf gros problème de santé. Le bornage et le nommage, en fait, ne donnent pas vraiment d’éléments de réponse. Ce qui importe, pour comprendre la condition d’une personne âgée aujourd’hui, c’est le style de vie. »2

La démographie et la sociologie des seniors ont connu depuis trente ans des évolutions considérables. La part des plus de soixante ans dans la population, en constante augmentation, atteint 23 % fin 2011, presque un quart de la population totale, et celle des plus de soixante-dix ans dépasse 9 %. Les démographes prévoient d’ailleurs une continuation de cette courbe ascendante au moins jusqu’en 2035, où la part des plus de soixante ans devrait atteindre 30 %, avant d’entamer un reflux3. Sociologiquement, les études montrent une forte progression du taux d’activité des seniors, en particulier dans la tranche 55-64 ans, mais aussi au-delà. C’est un changement complet par rapport aux périodes antérieures, où la retraite et le passage de la barre symbolique des soixante ans marquaient en général la baisse de l’activité, à tous points de vue.

Les pratiques culturelles, dont la lecture, tiennent une place de premier plan dans ce rebond, comme en témoignent les études menées par le sociologue Vincent Caradec4. Pourtant, et ce constat sera largement étayé dans la première partie de cette étude, les personnes âgées constituent l’une des tranches d’âge où la fréquentation des bibliothèques est la plus faible. Comprendre les raisons de cette désaffection et proposer des actions pour y remédier est le premier objectif que nous nous sommes fixé. D’un autre côté, nombre de bibliothèques ont, depuis plusieurs années déjà, pris une place significative dans l’offre de lecture pour les personnes âgées dites « empêchées », c'est-à-dire incapables de se rendre par elles-mêmes à la bibliothèque ou d’utiliser ses services en ligne, et elles ont développé cette offre dans un partenariat fécond avec les organismes sociaux et de santé. La plupart de ces services, dans lesquelles les bibliothèques départementales se sont particulièrement investies, s’inscrivent dans l’action publique en faveur de l’autonomie et de l’amélioration des conditions de vie des personnes dépendantes. Pour les bibliothèques, elles relèvent d’une problématique plus large, celle du « hors les murs », qui vise également d’autres publics empêchés (personnes à l’hôpital, en maison de repos, de convalescence ou de long séjour, personnes handicapées ne pouvant se déplacer, détenus, certaines populations migrantes en grande précarité, etc.). Même s’il importe de dégager et de préciser son caractère spécifique, l’offre en direction des personnes âgées empêchées doit être traitée en cohérence avec cet ensemble, pour faciliter la mise en commun des expériences et des savoir-faire. L’examen des actions à entreprendre, pour renforcer les partenariats entre institutions et donner une plus grande visibilité aux actions entreprises, sera notre second objectif.
 

1 Sociologue, professeur à l’ESG Management School et analyste des médias, Serge Guérin est un spécialiste des questions de vieillissement de la société, auteur, entre autres titres, de La nouvelle société des seniors, Michalon, 2011. Il est également président du Motif, Observatoire du livre et de la lecture en Ile-de-France. Les propos rapportés ici proviennent de l’entretien qu’il nous a accordé le 9 juillet 2012. Voir en annexe la liste des personnes rencontrées ou consultées pour cette étude.

2 Entretien avec Serge Guérin, cf. note 1.

3 Statistiquement devrait se produire alors un effet de ciseaux entre la diminution du nombre d’accédants à la tranche, correspondant aux « classes creuses » qui ont succédé au « baby boom » d’après-guerre, et l’augmentation de la natalité, déjà largement entamée dans notre décennie. Cependant, l’augmentation de l’espérance de vie est susceptible d’atténuer cet effet de décélération.

4 Voir par exemple : CARADEC Vincent, « Comportements culturels de la population âgée », Empan, 2003/4, n° 52. En ligne : http://www.cairn.info/revue-empan-2003-4-54.htm