La ville éclatée - 1 - 28 septembre1995
éclatement urbain: quels référentiels et quels enjeux pour la régulation urbaine ?
Cette première séance permettra de préciser le champ de la réflexion collective.
L'existence de différenciations et de ségrégations au sein de l'espace urbain est un phénomène ancien. L'usage de la notion d'éclatement urbain semble faire référence à un processus nouveau par sa nature, son ampleur, et par le fait qu'il constitue aujourd'hui un enjeu central des politiques de régulation urbaine.
Au cours de la séance, nous ferons le point sur les évolutions qui ont marqué ces trente demières années.
- Comment ont évolué, au cours de cette période, les différenciations intra-urbaines et les référentiels permettant d'en rendre compte ?
- Comment l'action publique s'est-elle saisie de cette notion ? Quand et comment l'a-t-elle érigée en problème, et en a-t-elle fait un enjeu central des politiques de régulation ?
- La notion d'éclatement correspond-elle à une rupture par rapport à des phénomènes plus anciens ? Si oui, comment cette rupture est-elle qualifiée ?
- Comment la notion d'éclatement urbain vient-elle réinterroger les enjeux et les modalités de la régulation urbaine, et de quelle manière ?
Les débats seront organisés autour des témoignages d'acteurs de la régulation urbaine, de chercheurs et d'observateurs.
L'organisation de la séance est assurée par Edmond Preteceille (Centre de Sociologie Urbaine, CNRS, IRESCO, Paris).
La ville éclatée - 2 - 9 novembre 1995
la régulation face à l'essor des logiques de réseau
Au cours de la dernière décennie, divers facteurs, d'ailleurs interdépendants, ont bouleversé le contexte technologique, socio-économique et institutionnel dans lequel s'opère la régulation des réseaux techniques.
En premier lieu, la déréglementation tend à dessaisir la puissance publique de certains instruments de contrôle et d'intervention ; dans le même temps, elle influe sur le comportement des entreprises de réseau, en les amenant à accorder un poids plus important au critère économique de profit.
Deuxièmement, des réformes institutionnelles de fond ont été menées dans divers pays européens, dont la France. Ces réformes ont poursuivi des objectifs très différents. Ainsi, la décentralisation en France a accru les prérogatives des maires en matière de régulation économique (et notamment pour l'ensemble des secteurs de réseau), alors que la réforme réglementaire anglaise a privilégié la constitution d'instances de réglementation nationales et indépendantes de la représentation politique.
La construction de l'Union européenne participe également à la reconfiguration des architectures institutionnelles.
En troisième lieu, la "mise en réseau" desterritoires s'accentue. Les réseaux d'entreprise modifient en profondeur les modèles d'organisation industrielle, et le sort des villes est de plus en plus sensiblement lié à leur position dans les systèmes urbains. Réseaux d'entreprises et "réseaux de villes" s'appuient de façon importante sur les réseaux de transports et de télécommunications, notamment. Les relations entre entreprises (inter)nationales et collectivités publiques territoriales revêtent dès lors une importance considérable. A l'intérieur même des villes, cette mise en réseau est potentiellement porteuse de ségrégations spatiales.
Enfin, la diversification des entreprises de réseau, accélérée par la déréglementation, conduit à la disparition progressive de la distinction traditionnelle entre grands réseaux et entreprises de services urbains.
Les implications de ces évolutions en termes de régulation de la "ville éclatée" sont nombreuses et complexes.
- La régulation des services de réseau implique désormais des acteurs nombreux - locaux ou nationaux (voire internationaux), privés ou publics - et met en jeu des rationalités et des référents multiples. Dans la redistribution des rôles entre acteurs traditionnels et acteurs nouveaux de la régulation des réseaux, quelles sont les modalités de gestion des disparités économiques, sociales et territoriales ?
- Quel peut être le rôle (ou les rôles) des entreprises de réseau dans la gestion de la "ville éclatée" ?
- Peut-on évaluer la probabilité et les enjeux, à court ou à moyen terme, d'une différenciation accrue des services de réseau (services sur mesure à certaines catégories d'usagers, dualisation territoriale dans l'offre des services, dépéréquation...) ? Comment évaluer la "productivité sociale" des services de réseau ?
- Certains services sophistiqués, reposant de surcroît sur la participation active des utilisateurs, ne sont-ils pas susceptibles d'engendrer des exclusions par l'usage ?
Pour apporter un éclairage sur ces questions difficiles, on privilégiera au cours de la deuxième séance du séminaire une approche comparative (notamment entre pays européens).
la ville éclatée - 3 - 18 janvier 1996
les niveaux territoriaux de la régulation. questions posées par l'action à géométrie variable
Quelles échelles territoriales pour quels types de régulations ? Cette question fera l'objet de la troisième séance du séminaire.
Au point de départ, un paradoxe : une ville plus éclatée, certes, socialement et institutionnellement; mais aussi, en un sens, une ville plus unifiée, où l'accroissement de la mobilité dessine des marchés du travail et de l'habitat qui englobent des étendues de plus en plus grandes, couvrent les agglomérations dans leur totalité et débordent vers leurs franges, aux frontières floues.
Les situations d'enclavement (social, économique, physique) n'en sont que plus excluantes; mais elles ne représentent qu'un des pôles d'une réalité urbaine multiple.
Les référentiels spatiaux des individus se diversifient, les situations de multi-appartenances territoriales se banalisent. Or, dans le même temps, les formes de régulation techniques et politiques restent émiettées. Elles tendent souvent à privilégier un niveau "local", supposé pertinent et proche des gens, mais parfois moins naturel qu'il ne paraît à première vue.
La multiplicité des niveaux territoriaux dans les institutions et les politiques est inévitable et saine. Mais la répartition stable des compétences par niveaux emboîtés et hiérarchisés (le modèle de "subsidiarité") ne va plus de soi. Des modes d'action à géométrie variable se multiplient, dessinant un paysage où la complexité des actions de régulation s'ajoute à la complexité des processus à réguler...
Deux risques se profilent : la difficulté croissante à gérer les problèmes d'échelle large, souvent en panne d'acteur et de décideur; le risque d'érosion des référents communs de l'action publique, alors même que le foisonnement des initiatives et la multiplication des actions augmentent les exigences de cohérence, de coordination et de légitimité.
- Qu'en est-il, dans les faits, des tendances d'unification et de segmentation des "systèmes" de l'habitat, de l'activité et des transports ?
- Comment les modes de régulation prennent-ils en compte ces tendances? Dans quelle mesure, par exemple, des interventions construites à des échelles locales participent-elles de la création ou du renforcement de spécificités et de segmentations ?
- Comment aborder les problèmes de régulation à grande échelle ?
Ces points seront débattus à partir de plusieurs entrées : une analyse factuelle des grandes tendances nationales couplant habitat, transports, activité ; l'analyse, à différentes échelles et à partir de plusieurs points de vue (élus, aménageurs, chercheurs) de plusieurs villes, agglomérations ou régions urbaines françaises.
la ville éclatée - 4 -8 février 1996
ville à péage, ville éclatée ? usagers, bénéficiaires, contribuables et solidarités financières dans la ville
Cette quatrième séance est consacrée aux aspects financiers de la régulation urbaine. Elle examine plus particulièrement les modalités de financement des équipements et des services urbains, et leur contribution éventuelle à une différenciation accrue des dynamiques d'évolution des espaces au sein des agglomérations (1' "éclatement"). On s'appuiera pour cela sur un double constat.
En premier lieu (constat d'évidence), les régimes de fiscalité locale et de tarification des services publics locaux sont historiquement caractérisés par une grande diversité. Sur un plan global, le fonctionnement des villes et la prestation de services aux citadins sont financés pour partie par l'impôt (local ou national), et pour partie par la vente des services. Sur un plan sectoriel, certains services sont entièrement financés par les fonds publics (services administratifs, éducation, voirie urbaine...), d'autres par leur prix de vente (électricité, téléphone...), d'autres encore combinent les deux sources de financement (transports urbains notamment). De plus, les systèmes de tarification et les niveaux de prix (Cf. l'exemple de l'eau) présentent de fortes disparités d'une commune ou d'une agglomération à l'autre. A l'inverse, les pratiques de péréquation tarifaire ne prennent pas en compte la forte disparité des revenus des ménages. La variété des régimes fiscaux (territorialité, assiette, taux...) est, quant à elle, proverbiale. La taxe professionnelle, la dotation globale de fonctionnement, l'impôt foncier obéissent à des règles spécifiques, et sont complétés par de nombreux mécanismes d'incitation ou d'exemption fiscales.
En second lieu (constat d'évolution), la question de savoir qui doit "payer la ville" est présentée de plus en plus fréquemment comme l'une des plus pressantes de la régulation urbaine. Crise des finances publiques aidant, l'"usager" est fréquemment désigné comme devant se substituer au "contribuable" pour assurer le financement des équipements et des services nécessaires au fonctionnement urbain. La "ville à péage" se profile. Mais l'oppposition contribuables-usagers qui sous-tend ce débat est trop simplificatrice. Elle ignore notamment la catégorie intermédiaire des "bénéficiaires" des équipements ou services collectifs, ensemble plus large que les seuls usagers et également distinct des contribuables (tous les citadins ne sont pas concernés, ou concernés dans une même mesure, par un équipement donné).
Trois facteurs apparaissent donc importants : la disparité des régimes fiscaux existants, la diversité des politiques tarifaires mises en oeuvre et l'extension de la notion d'usager à de nouveaux équipements et services. Les effets individuels de chacun de ces facteurs sur la répartition inter et intra-urbaine des ressources et sur le fonctionnement des villes sont difficiles à cerner, comme, a fortiori, leurs effets cumulés sur la régulation urbaine, et leur contribution éventuelle à l'"éclatement".
Pour tenter une mise en perspective de ces différentes questions, on privilégiera trois entrées :
- la fiscalité locale, et ses effets sur les dynamiques et les régulations urbaines (Cf. notamment les effets de la taxe professionnelle);
- la tarification de l'usage, ses objectifs (efficacité, équité, rétribution du fournisseur), son extension à de nouveaux services, ses difficultés à refléter l'ensemble des effets (notamment externes) des équipements et services collectifs ; l'interférence de ces différents aspects avec les enjeux de cohérence et de solidarité au sein des agglomérations ;
- le degré d'articulation entre les niveaux de solidarité économique et sociale, les territoires institutionnels de gestion des agglomérations et les territoires fonctionnels d'organisation des services urbains.
La ville éclatée - 5 - 21 mars 1996
Nouvelles formes d'emploi et remise en cause du rapport salarial. Comment faire face aux précarisations sociales dans les espaces urbains ?
L'objet de cette cinquième séance est de réfléchir aux questions que posent aux politiques de régulation urbaines et territoriales les transformations de l'emploi et, plus généralement, ce qu'on peut appeler l'éclatement du rapport salarial.
On assiste depuis maintenant plus de deux décennies à une sorte de balkanisation des rapports à l'emploi : mouvements d'extemalisation de la part des entreprises qui éclatent les collectifs juridiques de travail; exigences accrues de flexibilité qui se jouent tant au sein des entreprises (restructurations, polyvalence, mutations,.variabilité des horaires et de la durée du travail...) que sur le marché du travail (flexibilité et licenciements, recours à l'interim, croissance des embauches ne se faisant pas sur CDI); multiplication nouvelles formes "particulières" d'emploi par rapport au contrat de travail "classique" (intérim; formes précaires d'emploi à travers les CDD ou diverses formes de contrat pour jeunes; travail à temps partiel plus souvent imposé que choisi...) - multiplication dans laquelle, d'ailleurs, les politiques publiques ont leur part (cf. la diversification croissante de mesures spécifiques pour des catégories de populations ciblées : CIE, CES, chômeurs de longue durée, FNE, etc.); développement, enfin, de formes de travail hors de tout contrat légal de travail (du travail au noir à l'économie informelle en passant par l'économie de la drogue..). En outre, cette balkanisation des formes d'emploi s'accompagne d'une remise en cause des garanties et des droits collectifs qui avaient été peut à peu attachés au rapport salarial (négociations collectives, droit du travail, protection sociale...), remise en cause qui atteint les fondements de la citoyenneté et de l'intégration sociale.
Cette évolution ne doit pas être lue comme un simple "effet de la crise" mais comme une transformation d'ensemble des formes et des modes de régulation sociale; elle se traduit à la fois par un affaiblissement des formes d'encadrements collectifs, une diversification et une individualisation des trajectoires professionnelles et des ryhmes de travail, la mutliplication de phénomènes de ruptures dans les trajectoires, la remise en cause de la continuité du rapport à l'emploi et/ou à l'employeur. On peut parler d'une sorte de déstabilisation générale des rapports au travail qui se manifeste aussi par la multiplication de situations de précarisation ou de "désaffiliation" dont la notion d'exclusion est incapable de rendre compte. En cette diversité elle même interdit, en termes spatiaux, de restreindre la question à celle des "quartiers sensibles" ou des zones DSQ, en glissant trop rapidement de la question sociale formulée en termes d'exclusion sociale à la question urbaine (les quartiers de l'exil ou de l'exclusion comme seule façon de se représenter l'éclatement urbain).
Par rapport à ces quelques constats de départ, la journée sera organisée autour de deux grands ordres d'interrogations.
Un premier ensemble d'interrogations concerne l'appréciation de cet éclatement du rapport salarial. Comment saisir ces mouvements d'individualisation et d'éclatement des trajectoires professionnelles et des rythmes de travail et leurs effets en termes de temps sociaux et de rapports au travail et à l'emploi. Comment se recomposent ces rapports dans une situation où la mobilité professionnelle est croissante, tandis que la mobilité sociale apparaît bloquée? Quel rôle y jouent, du fait de leurs transformations organisationnelles, les politiques et les stratégies des entreprises et quelles sont sur ce point les grandes tendances des années à venir. Comment peut-on lire cet éclatement en termes urbaines ou spatiaux, dès lors que l'on ne se limite pas à la question des quartiers sensibles.?
Le second ensemble d'interrogations concerne les politiques et plus précisément les politiques territorialisées (au sens d'une politique qui s'applique localement à un territoire) et territoriales (au sens d'une politique qui mobilise pour l'essentiel les ressources locales pour traiter in situ un problème) d'emploi et/ou d'insertion (emplois de proximité, régie de quartier, zone franche...). Quels types d'emploi sont créés, avec quelle forme de reconnaissance sociale et de garantie institutionnelle? Quel type d'intégration et de citoyenneté sociale ces politiques sont-elles susceptibles de créer? Quels rapports entretiennent intégration sociale et intégration politique et de quel type d'intégration sont porteuses les actions fondées sur le développement de la sociabilité interindividuelle ou communautaire : l'intégration sociale est-elle possible si tout est renvoyé "à la société civile"? Plus généralement, comment recréer, au travers des politiques, un équivalent de l'association entre droits des travailleurs et citoyenneté qui s'était peu à peu construite dans la société salariale? Quelles peuvent être les échelles spatiales pertinentes d'intervention par rapport à cette question (politique des quartiers, politiques de la ville...) - étant souligné que cette question, loin d'être seulement technique, renvoie aux échelles possibles de construction d'un projet politique susceptible de susciter de la cohésion sociale et que, à cet égard (comme à beaucoup d'autres), il n'y a certainement pas une bonne échelle en soi.
La ville éclatée - 6 - 11 avril1996
Agir en temps réel et assurer la continuité de l'action : les temporalités de la régulation urbaine
Les instances en charge de la régulation urbaine sont confrontées à des temporalités multiples. La ville, en effet, est le lieu par excellence d'articulation et de combinaison des temporalités les plus diverses de l'économie et de la société. Foyer événementiel, accélérateur des flux de tous ordres, elle est aussi le lieu d'accumulation des systèmes matériels les plus durables, la matrice des processus de reproduction sociale de longue durée.
Par ailleurs, ces instances elles-mêmes sont prises dans des temporalités diverses et guère toujours concordantes : annualité budgétaire, scansion du calendrier éléctoral, durée de réalisation des opérations, temps long de gestion et de renouvellement des infrastructures et des aménagements urbains...
Enfin, des transformations récentes viennent interroger, voire remettre en cause la pertinence des cadres et des catégories temporelles qui gouvernaient la régulation urbaine. La diversification et la désynchronisation des ryhmes de travail, de loisirs et de consommation des citadins ont ainsi des répercussions profondes sur l'usage des équipements et, plus généralement, sur le "profil temporel" des villes. Ces évolutions viennent remettre en cause des outil et des concepts restant en grande partie calés sur des schémas traditionnels des horloges urbaines et incomparablement plus attentifs aux paramètres de l'espace qu'aux paramètres de temps. Sur un autre plan, on assiste à une remise en question de la représentation séquentielle et linéaire du temps et, corrélativement, des mécanismes d'anticipation, alors même que l'émergence de préoccupations de très long terme appelle une représentation du temps permettant précisément la prévision et l'anticipation.
Parmi ces multiples facettes, on privilégiera des approches permettant d'éclairer la diversité des temporalités des différents acteurs participant de l'aménagement et les relations entre ces temporalités décisionnelles et le temps long des infrastructures et des aménagements urbains.
Ces questions seront abordées à partir des aspects suivants :
- la crise des mécanismes traditionnels d'anticipation, de financement et de gestion du risque de "l'aménagement" ;
- la crise générale de prévisibilité des activités économiques et ses conséquences sur les ressources locales, fiscales en particulier;
- la montée de préoccupations relatives au très long terme (patrimoine, développement durable) qui sortent du champs du "calcul économique" traditionnel et introduisent, plus ou moins subrepticement, de nouveaux paradigmes.
La ville éclatée - 7 - 23mai 1996
Les modèles de l'action publique : le débat universalisme/particularisme/communautarisme et le débat égalité/équité
La question de l'intégration est aujourd'hui au coeur de nombre de débats politiques et idéologiques, à la fois parce qu'il apparaît que la "machine" sociale à intégrer (et notamment les grandes institutions par lesquelles s'opérait cette intégration : le travail et la salariat, l'école, la famille, la nation) fonctionne mal (ou s'est peut-être même transformée en "machine à exclure") et parce que, face à cette situation, des interrogations multiples se font jour sur le modèle d'intégration à la française (le modèle 'républicain') - la notion de modèle étant ici entendue comme un ensemble de valeurs et de règles suffisamment partagés dans la société pour informer et légitimer l'action publique.
Ainsi, même s'il n'est certainement pas possible de parler en France de modèle communautaire, on voit émerger, de façon croissante, des références à une société multiculturelle ou pluri-éthnique comme avenir à la fois probable et souhaitable - et qui devrait donc être encouragé par l'action publique au lieu que celle-ci s'épuise en vain à maintenir au nom d'une conception abstraite du citoyen, un universalisme républicain, qui lamine les différences au lieu de les reconnaître. Sur un autre plan, relatif à la justice, les récents débats égalité/équité traduisent, eux aussi, des interrogations relatives à l'action publique et aux règles qui doivent la gouverner, en particulier du fait des effets pervers d'une égalité formelle qui peut se transformer en inégalité réelle.
La ville est au coeur de ces débats. Si l'existence d'hétérogénéités dans les villes est ancienne, il semble bien qu'aujourd'hui on observe une radicalisation des écarts et la concentration, dans certains espaces dégradés et coupés physiquement du reste de la ville, de populations qui cumulent tous les handicaps et toutes les exclusions - ce constat entraînant souvent l'établissement d'une sorte d'équivalence entre crise de l'intégration (l'exclusion) et problèmes des "quartiers", ainsi qu'une mise en forme de la question sociale comme question urbaine. Corrélativement, la politique de la ville au sens large telle qu'elle se développe depuis plusieurs années, apparaît comme l'un des lieux privilégiés de développement de pratiques publiques, nationales ou locales, porteuses implicitement ou explicitement de modes d'intégration qui ne se laissent pas enfermer dans le modèle républicain: production de zones particulières objets de traitement ou d'avantages spécifiques (ZEP, DSQ, zones franches...), développement d'actions culturelles sur base ethnique ou religieuse, actions sous-tendues par une perspective communautaire sur la base du quartier....
En même temps, la façon dont la question de l'intégration est construite comme enjeu urbain objet de politiques n'est pas sans ambiguïtés. La question de l'intégration/exclusion y est définie comme un problème spécifiques de certaines catégories de populations et/ou d'espaces (les "jeunes", les "immigrés", les "chômeurs de longue durée", les "quartiers sensibles", "les banlieues") - catégories souvent construites par l'action publique elle-même -, comme si tout le reste de la société (ou de la ville) fonctionnait selon les modèles traditionnels d'intégration et sans prendre en compte certaines dimensions structurelles des évolutions actuelles (développement de l'individualisme, éclatement spatial des pratiques, transformations des trajectoires professionnelles et des rapports à l'emploi, désynchronisation des rythmes de vie...). On peut s'interroger sur l'émergence dans les politiques de nouveaux "modèles" d'intégration (allant vers le communautarisme sur base territoriale, religieuse ou ethnique) dès lors qu'ils ne sont pensés que pour "les exclus" et ne prennent pas en compte les évolutions structurelles de la société dans son ensemble.
Par rapport à ce cadre général de réflexion, la journée sera organisée autour des trois grandes questions suivantes :
- Comment le débat actuel sur le modèle d'intégration à la française est-il construit en France dans ses rapports avec la question urbaine ? Que nous apprend l'analyse de la situation d'autre pays, notamment ceux qui, historiquement, se réfèrent à un modèle communautaire ?
- Comment la référence à des modèles s'est inscrite dans des politiques concrètes liées à la ville (logement, politique de transport, politique de la ville...) et peut-on interpréter les évolutions récentes de ces politiques par une remise en cause des référents anciens ? En d'autres termes, quels sont les rapport entre ces modèles et les débats auxquels ils donnent lieu, la définition des politiques qu'ils inspirent et les pratiques effectivement mises en oeuvre et instrumentées qu'ils suscitent ?
- Comment dans les politiques de discriminations positives (au sens large) sont définies les catégories d'espace et/ou de population qui en sont l'objet et quels peuvent en être les effets à la fois sociaux et spatiaux en termes d'intégration/éclatement ou exclusion ?
La Ville éclatée - 8 - 20 juin 1996
La gouvemance urbaine, frontières et partenariats publics/privés
Depuis plusieurs années, de nouvelles façons d'envisager l'action politique et l'action publique de façon générale, mais aussi l'action en matière d'aménagement et d'organisation urbaine, ont émergé. Le recours à la notion de partenariat et, plus récemment, à celle de gouvemance traduisent ces inflexions, en même temps qu'un indéniable flou.
Schématiquement, on pourrait dire qu'à travers ces notions sont mises en avant trois choses d'ordres différents, bien que reliées:
- une transformation des systèmes d'acteurs intervenant dans l'organisation et l'aménagement urbains et des relations entre eux : transformations du système d'acteurs publics institutionnalisées avec la décentralisation, mais qui avait émergé avant et qui signifie aussi une transformation des formes de légitimation de l'action publique (pour dire vite: le local ou le particulier, et pas seulement l'intérêt général); l'émergence de nouvelles articulations du privé et du public, elle-même liée à la sollicitation croissante du privé dans l'organisation, le financement et la mise en oeuvre de politiques publiques (c'est surtout à ce propos qu'a été développée la notion de partenariat); une transformation (ou le souci d'une transformation) des rapports entre le politique et la société civile au sens large selon d'autres modalités que l'orientation "participation" des années 70;
- une transformation dans la façon d'élaborer et de conduire les politiques publiques (cf. la notion de planification stratégique), qui met surtout l'accent sur les modalités de négociation et d'élaboration d'accords, de consensus ou de compromis, plutôt que sur l'attente ou l'atteinte d'un résultat final préétabli, et dans la quelle la notion de projet devient centrale par rapport à celle de planification; les modes de faire deviennent essentiels et on pourrait dire qu'on passe d'une rationalité substantielle à une rationalité procédurale;
- une transformation des modes de légitimation de l'action publique elle-même, de ses finalités et de ses objectifs : montée des références au local et au particulier dans l'action publique, en liaison notamment avec la décentralisation, et corrélativement interrogations sur la notion d'intérêt général ; interrogations sur la notion d'égalité, sur la capacité et la pertinence de définir des objectifs à l'avance etc.
Toutes ces évolutions ne vont pas sans soulever un certain nombre de questions, qui concement tant les systèmes d'acteurs que les modalités et les finalités de l'action. Ces questions constitueront les axes de réflexion de la joumée.
Qu'en est-il au-delà des mots et des modes ? Quelles réalités concrètes, pratiques, recouvrent ces notions? Qui sont les acteurs engagés et dans quels rapports entre eux ? Quelles difficultés rencontre la construction réelle d'autres pratiques (cf. la séance d'avril du séminaire, où nombre de difficultés à propos du partenariat public/privé ont été évoquées) ? Dans la notion de partenariat, on considère, au moins implicitement, que tous les partenaires sont égaux en droit, même s'ils n'interviennent pas de la même façon. Mais au-delà de cette vision quelque peu angélique, qu'en est-il de rapport de forces, de pouvoir de domination.?
A quelles échelles spatiales ou territoriales se construisent ces partenariats ou se définissent des gouvernances, et dans quels rapports avec l'organisation urbaine ? Quels effets sur l'organisation urbaine (et l'éclatement) ?
D'une certaine façon, on pourrait dire que l'abandon d'une notion d'intérêt général prédéfinie (ou de la notion d'optimum dans l'urbanisme opérationnel) permet de réouvrir le débat démocratique sur les fins. En même temps, on peut se demander si une façon trop appuyée d'insister sur les modes de négociation et de délibération dans la construction du projet et sa réalisation (le projet-processus) ne constitue pas aujourd'hui un autre moyen d'éluder ce débat (au nom de ce qui est possible dans l'immédiat ou du compromis) . Comment sont débattues les finalités et qui en sont les garants ?