Éviter la guerre civile

Le bâtiment du Gouvernement général à Alger

Le bâtiment du Gouvernement général à Alger.

Photo : OFIC (détail) © Archives La Documentation française

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Depuis le 13 mai 1958 et l’insurrection algéroise, la crise de régime latente depuis des mois éclate au grand jour. À Alger comme à Paris, on se tourne vers le général de Gaulle qui, depuis le début des années 1950, s’est retiré de la vie politique et se consacre à la rédaction de ses mémoires.

  • Consulter le dossier d’actualité « Il y a 50 ans, le retour du général de Gaulle (mai-juin 1958) »

  • Le 1er juin 1958, l’Assemblée nationale investit le général de Gaulle à la présidence du Conseil d’une IVe République à bout de souffle. Trois jours auparavant, René Coty, Président de la République, s’était tourné « vers le plus illustre des Français » qui, dès le 15 mai, c’était déclaré « prêt à assumer les pouvoirs de la République ». Ce 1er juin, le général de Gaulle en pénétrant dans l’hémicycle du Palais Bourbon retrouve les parlementaires dont les stratégies politiques l’avaient acculé à la démission en janvier 1946.

    Il y avait urgence : les officiers d’Algérie, soutenus par la population européenne de ces départements français d’outre-Méditerranée, sont déterminés à marcher sur la capitale pour exiger un pouvoir qui pérennise l’Algérie française. La Corse était déjà passée sous le contrôle des parachutistes venus d’Alger.
    Georges Bidault, ancien président du Conseil national de la Résistance, un des leaders du parti démocrate chrétien, le Mouvement républicain populaire, met en garde ses collègues parlementaires : « entre la Seine et vous, il n’y a que lui. C’est le dernier parapluie contre les sauterelles ». Les parachutistes d’Alger semblaient plus que jamais déterminés à s’emparer de la capitale et des organes du pouvoir.

    Charles de Gaulle, en position de force, pose ses conditions : aux députés, il demande pour son gouvernement les pleins pouvoirs pour une durée de six mois « afin d’être en mesure d’agir dans les conditions d’efficacité, de rapidité, de responsabilité que les circonstances exigent » (voir les « Documents pour servir à l’histoire de l’élaboration de la Constitution », volume 1). Il s’agit de restaurer l’autorité de l’État, rétablir le calme en Algérie, remettre de l’ordre dans les finances publiques. Il s’agit surtout dans la pensée du général de Gaulle, afin de faire œuvre durable, de remédier au mal principal qu’il dénonce depuis 1946 : « la confusion et l’impuissance des pouvoirs ». Il sollicite pour cela le mandat d’élaborer et de présenter au pays par la voie du référendum les changements institutionnels qu’il estime indispensables et qu’il n’avait pu faire aboutir au lendemain de la Libération.

    L’Assemblée lui accorde la confiance par 329 voix contre 224. Il devient Président du Conseil, le dernier d’un régime qu’il n’a cessé de combattre. Parmi les opposants, le Parti communiste, des personnalités de la droite extrême, une minorité de socialistes et de radicaux, des hommes du centre gauche à l’image de Pierre Mendès France et de François Mitterrand. Ces deux derniers sont convaincus de la nécessité d’une réforme des institutions de la IVe République, mais récusent les conditions dans lesquelles le Général a opéré son retour. Pierre Mendès France déclare le 1er juin à l’Assemblée nationale : « je ne puis admettre de donner un vote contraint par l’insurrection et la menace d’un coup de force militaire ».

    Une nécessité : composer avec les hommes de la IVe République

    Appelé par les hommes de la IVe République, le général de Gaulle doit composer avec eux. Raillant depuis la Libération « les petits partis qui cuisent leur petite soupe au coin de leur petit feu » (discours de Vincennes du 5 octobre 1947), il s’entoure des responsables des formations qui ont animé les coalitions gouvernementales depuis 1947. Il devient Président du Conseil d’un gouvernement dans lequel siège Guy Mollet (SFIO), Pierre Pflimlin (MRP), Louis Jacquinot (modéré) et Antoine Pinay (indépendant). Les « vrais » gaullistes sont une poignée : André Malraux qui, innovation, est chargé des Affaires culturelles et surtout Michel Debré, sénateur d’Indre-et-Loire, garde des Sceaux, ministre de la Justice, à qui est confié l’animation et l’impulsion des travaux constitutionnels.

    N’ayant pu accéder au pouvoir malgré les succès électoraux du RPF en 1947-1951, Charles de Gaulle est maintenant au cœur du régime avec l’assentiment de ceux qui ont servi la IVe République et qui ont, comme lui, mesuré dans l’exercice gouvernemental, mais sans pouvoir y remédier, les faiblesses inhérentes à la Constitution de 1946.

    Une condition : respecter la légalité

    C’est un impératif pour le général de Gaulle. Sa stature historique, son caractère et ses discours ont souvent effrayé les hommes du système qu’il a pourtant contribué à rétablir après le désastre de 1940.

    Suspect aux yeux des Alliés pendant la guerre, Charles de Gaulle est suspect aux yeux des partis politiques traditionnels. Généraux et régime républicain, de Bonaparte à Boulanger et Pétain, ne sont guère conciliables en France. Un pouvoir exécutif fort limitant la toute puissance du Parlement apparaît comme une hérésie à une classe politique pour laquelle la République reste basée sur la primauté de la représentation nationale, qui pourtant n’a guère brillé à plusieurs reprises aux moments les plus sombres.

    Profondément marqué par les atermoiements du pouvoir politique durant les années 1930 et par le désastre de 1940, Charles de Gaulle refuse les divisions partisanes, facteur selon lui d’impuissance, mais néanmoins inhérentes à toute démocratie parlementaire. D’où cette suspicion à son encontre de vouloir porter atteinte aux libertés républicaines.

    En 1958, les circonstances de son retour à l’occasion d’un putsch militaire à Alger, qu’il ne fomente pas, qu’il ne désavoue pas, mais dont il sait se servir, ne sont alors guère en sa faveur et facilitent des réactions hostiles à son égard. On lui oppose certains slogans : « vive la République » ou « à bas le fascisme ». Quand un journaliste réputé du Monde lui demande s’il ne représente pas un danger pour les libertés, sa réponse en forme de boutade est connue : « Croit-on qu’à 67 ans, je vais commencer une carrière de dictateur ? ».

    Afin de combattre ces craintes, le plus grand soin sera mis à la procédure de révision de la Constitution du 27 octobre 1946 qui aboutira, dans la légalité, à un changement de régime.

    Charles de Gaulle va pouvoir à cette occasion réaliser les grandes lignes déjà exposées en juin 1946 dans son discours de Bayeux. « Je n’ai pas fondé une nouvelle République, j’ai simplement donné des fondations à la République qui n’en avait jamais eu », confiera-t-il à Alain Peyrefitte.

    Mis à jour le 22/09/2008

     

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