Claude Bataillon est ancien directeur de recherche au CNRS, ancien directeur du Groupe de recherches sur l'Amérique latine (GRAL), Toulouse.

Entretien réalisé en mai 2001.

Quelles sont les revendications politiques du "sous-commandant" Marcos ?

Les revendications de Marcos ont un caractère englobant et fluctuant. Elles s'articulent autour d'une demande : que soit reconnue, d'une manière générale, la dignité des Indiens. Ce qui explique la difficulté qu'il y a à établir des points négociables précis ou à élaborer un texte législatif.

Quel rapport y a-t-il entre  Emiliano Zapata et ceux qui se réclament de lui, près d'un siècle après son combat en faveur de la redistribution des terres ?

Au Mexique, presque partout, la demande de terres ne constitue plus une revendication (soit parce que les demandes ont été satisfaites, soit parce que, localement, il n'y a plus de terres à distribuer, soit parce que l'urbanisation a complètement changé les enjeux).

Au contraire, le Chiapas, qui a connu une dynamique sociale intermédiaire entre celle du Mexique et celle du Guatemala, a encore des terres libres, des communautés demanderesses, voire des propriétaires grands et moyens à qui l'on peut retirer des terres et pour qui, de surcroît, cela constituerait encore une perte de pouvoir et de prestige (ce qui n'est quasiment plus vrai dans le reste du Mexique).

Pourquoi le conflit du Chiapas a-t-il eu un tel retentissement au niveau mondial ?

La revendication identitaire (chez les autres, lointains si possible) est très populaire en Europe, tout comme la dénonciation de la mondialisation. Mais, en plus, le Chiapas recèle la région indienne la plus pittoresque du Mexique (par ses paysages ruraux, ses villages, ses costumes préservés) au sein du pays latino-américain qui accueille, de très loin, le plus grand nombre de touristes européens. Le Chiapas indien est le lieu de destination obligé pour un touriste européen qui cherche au Mexique une humanité contemporaine exotique et pas seulement des plages et des pyramides précolombiennes.

En outre, le néo-zapatisme a probablement utilisé plus et mieux internet que d'autres mouvements comparables. De tous les pays voisins des États-Unis, le Mexique est sans doute, à niveau de vie comparable, celui où l'usage de l'informatique est le plus ancien et le plus intense. En témoigne, même dans des quartiers urbains moyens ou modestes, la multiplication des cybercafés, destinés à des personnes qui connaissent parfaitement cet outil mais qui n'ont pas les moyens de posséder leur propre matériel. Hors des frontières, les récepteurs des messages de Marcos appartiennent à des milieux sociaux qui connaissent et utilisent largement ce média et ses possibilités. Enfin, Marcos lui-même a reçu une formation universitaire qui comprenait l'utilisation des médias modernes.

Quelle audience les revendications présentées par Marcos ont-elles auprès des Indiens du Mexique et auprès de l'ensemble de la population mexicaine ?

Aux yeux des groupes indiens mexicains, ces revendications constituent sans doute une "bonne" cause, mais on ne souhaite pas l'importer chez soi. Auprès des classes moyennes urbaines liées à la gauche, ces demandes ont connu un succès incontestable lors de leur présentation, elles ont même fait naître une certaine émotion. Puis, une lassitude s'est installée : l'EZLN et le gouvernement partagent la responsabilité du demi-échec des négociations (on ne peut parler d'un échec total puisqu'il n'y a pas eu de guerre véritable). De nouveau, en 2001 , une grande émotion est apparue. Quelque peu orchestrée, elle s'insère dans le sentiment d'un renouveau de la politique, porté tout à la fois au crédit du président de la République, V. Fox, et à celui de Marcos.

En 1994, dès le début de leur soulèvement, les néo-zapatistes ont été combattus par l'armée mexicaine. En 2001, Marcos a fait une entrée remarquée à Mexico. Pourquoi le pouvoir mexicain a-t-il ainsi changé d'attitude ?

La position du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) ou, du moins, de ses éléments liés aux anciens présidents C. Salinas puis E. Zedillo a été de se donner un profil non guerrier (d'autres courants du parti souhaitaient sans doute adopter une attitude plus dure), mais sans abandonner un style jacobin (les revendications qui mettent en cause l'unité nationale ne sont pas acceptables) avec "maintien de l'ordre". L'hypothèse était sans doute qu'aller plus loin aurait profité aux deux partis d'opposition et aurait risqué de casser le PRI lui-même. En effet, le Parti d'action nationale (PAN) et le Parti révolutionnaire démocratique (PRD) sont nationalistes ; quant au PRI, occupé à négocier l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) avec les États-Unis, il risquait de se doter d'une image de destructeur de la patrie.

Au contraire, V. Fox a pris le risque maximum (contre son propre parti, le PAN, appartenant à la droite libérale, mais légaliste et nationaliste). Il a décidé de proposer une ouverture maximale au particularisme local et indien. Le pari fait par le nouveau président a, pour le moment, symboliquement réussi : l'armée s'est retirée des postes militaires quadrillant les zones pro-zapatistes du Chiapas, et l'EZLN a annoncé qu'elle n'occuperait pas militairement ces lieux... Ce qui témoigne de l'habileté d'un politicien dont la figure constitue une nouveauté absolue, ainsi que de l'état de grâce dont il jouit, alors que la communauté internationale lui a donné une sorte d'adoubement médiatique.

Que contient la loi annoncée par le président Vicente Fox ?

Le texte comporte surtout des propositions vagues d'ouverture. Les problèmes concrets concernent la création de nouvelles municipalités (actuellement décidée par les députés des États fédérés et non par l'échelon fédéral), le mode d'élection des maires de celles-ci (un seul État fédéré, celui de Oaxaca, a décidé que les municipalités ont le droit d'élire les maires soit selon la loi commune de l'État, soit selon "la coutume", aussi variable que floue) et, aussi, le statut collectif des terres de communauté. Or, une loi fédérale "pour le Chiapas" ne peut que s'appliquer à toute la fédération... Le vote de la loi permettra sans doute d'en savoir davantage.

Le néo-zapatisme peut-il et va-t-il donner naissance à un courant politique structuré, intégré dans le jeu politique mexicain traditionnel ?

Établir un tel pronostic serait très risqué. Mais les outils d'une structure permanente au niveau national semblent manquer au zapatisme "de cœur" diffus qui existe dans la classe moyenne urbaine.

En revanche, celui-ci influence un nouveau style politique, celui dont V. Fox semble être le porteur, qui met fin au monopole politique d'un jacobinisme laïque qui a été le dénominateur commun de la "famille révolutionnaire" au pouvoir depuis 1911 mais surtout depuis 1929. Or, ce monopole remonte bien plus loin, au gouvernement de Benito Juárez, dans les années 1860.

D'autres Chiapas sont-ils possibles en Amérique latine ?

Si le néo-zapatisme a comme ingrédients une société où la violence traditionnelle n'est plus admise, où les Indiens sont des groupes importants mais ne formant qu'une petite minorité dans la nation, on peut penser qu'un mouvement comparable pourrait apparaître au Venezuela. Mais il y manquerait alors le projecteur international constitué par un tourisme étranger de masse.

Mis à jour le 26/09/2001

 

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