Agnès Van Zanten est Sociologue, chargée de recherche au CNRS à l'Observatoire sociologique du changement.

Entretien réalisé en juin 2001.

Le 5 avril 2001, Jack Lang, ministre de l’Education nationale, a annoncé ses mesures pour le collège. Comment expliquez-vous que le collège unique concentre les réflexions et les difficultés du système éducatif ?

Le collège unique concentre les difficultés parce que c’est d’abord le segment le plus récent du système éducatif. L’école primaire remonte au moins aux lois de Jules Ferry et le lycée à la période napoléonienne. Le collège unique est une construction progressive et plus récente à partir d’éléments différents, comme les petites classes de lycées et l’enseignement primaire supérieur, et de modes d’enseignements déjà existants et très hétérogènes. En outre, dans le modèle qui a finalement été adopté, le collège ne prend pas la suite de l’école primaire, mais décline plutôt les programmes du lycée pour des enfants plus jeunes.

D’autre part, les classes moyennes ne soutiennent plus ce projet de la même façon qu’à ses débuts. Favorables au départ à cette ouverture du système dont elles étaient les bénéficiaires, elles ont aujourd’hui des positions plus défensives face à ce qu’elles perçoivent comme une arrivée massive des enfants issus de milieux populaires et immigrés au collège.

Enfin, les enseignants sont éprouvés par les difficultés persistantes à enseigner dans des classes hétérogènes dans les collèges aujourd’hui.

Les professeurs soulignent la difficulté à gérer des classes composées d’élèves de niveaux différents. Comment peut-on apprécier ce phénomène d’hétérogénéité et est-il bénéfique aux élèves ?

Certains établissements développent aujourd’hui des classes de niveau, ou d’excellence, pour réguler la sélection. Jusqu’au milieu des années 80, une bonne partie des élèves en difficulté quittaient le collège en fin de 5ème. Cette possibilité a été progressivement supprimée sans que les établissements aient les moyens de faire face à ce changement très important : garder tous les élèves jusqu’en 3ème . Ils ont alors développé des politiques internes de gestion de leurs élèves et ont créé des classes d’élite. D’autant plus que cette initiative a été soutenue par les parents, bien qu’ils surestiment en général la portée pédagogique de cette solution.

Les établissements qui ne le font pas ont des classes hétérogènes et certains d’entre eux le revendiquent comme un principe démocratique. Mais ces classes ne sont pas faciles à gérer et les enseignants n’ont pas de formation pour répondre aux problèmes qu’elles posent, notamment avec une pédagogie différenciée.

En fait, il existe une conjonction entre les problèmes pédagogiques rencontrés par les enseignants, celui du chef d’établissement qui perd ses bons élèves et les stratégies des parents, qui aboutit à la mise en place de classes de niveau.

En ce qui concerne l’aspect bénéfique que peuvent retirer les élèves de l’hétérogénéité, les recherches montrent que les faibles perdent beaucoup à être ensemble dans une même classe sans être mélangés avec des élèves de niveau différent. En effet, si le climat entre les élèves et les enseignants est souvent meilleur, ce dispositif ne contribue pas à leur progression. Les classes ne doivent pas non plus être trop hétérogènes car les élèves plus faibles peuvent alors développer des complexes.

En ce qui concerne les élèves plus forts, certaines études montrent une plus grande progression lorsqu’ils sont regroupés tous ensemble et d’autres non.

Jack Lang prévoit de renforcer les activités pluridisciplinaires pour lutter notamment contre l’ennui des élèves. Ce manque de motivation est-il lié à des méthodes pédagogiques ou à un type d’enseignement mal adapté aux collégiens ?

L'inadaptation de l'enseignement explique en partie les difficultés. Il est constitué d’une accumulation de notions qui ne permet pas aux élèves de dégager l’essentiel et de comprendre les liens existant entre elles. Il convient d’être extrêmement ouvert sur ce qu’il faut apprendre aux élèves. L’école ne réfléchit pas assez à ce que les enfants apprennent par ailleurs. Elle doit s’interroger davantage sur les connaissances et les rapports au savoir plutôt que développer de manière exponentielle les programmes. Mais cette réflexion ne peut pas être confiée uniquement aux spécialistes des différentes disciplines sinon aucune modification n’est possible, chacun défendant l’importance de sa matière.

La pluridisciplinarité et le travail par projet sont une solution intéressante. Les projets, bâtis autour d’un thème par exemple, peuvent permettre de faire travailler les élèves avec des approches disciplinaires différentes et constituent un élément de motivation et d’implication des élèves. Ils participent à la construction du savoir. Ces initiatives permettent aussi aux enseignants de travailler différemment et de mieux se coordonner.

Cette solution n’est donc pas une panacée mais peut être un moyen de remotiver les élèves sans pour autant évacuer les contenus disciplinaires.

Face à la diversité des publics scolaires et des situations sociales, faut-il donner aux collèges une plus large autonomie de gestion ? Cela ne risque-t-il pas de remettre en cause l’égalité de l’offre scolaire ?

Il ne semble pas possible, ni souhaitable, qu’il y ait une marche arrière en matière d’autonomie. Mais cette autonomie doit être très encadrée, d’une part par une définition plus claire des objectifs à atteindre et d’autre part par une évaluation a posteriori des projets mis en place par les établissements. La déconcentration et la décentralisation ne se sont pas accompagnées de nouveaux modes de régulation à l’échelle locale qui soient réellement efficaces. Les différentes initiatives qui sont prises par les établissements ne font pas l’objet d’une évaluation globale. Il faut créer un système dans lequel il y ait une mise en commun de toutes les informations dont on dispose sur les établissements à l’échelle des districts scolaires et des Inspections académiques.

La violence et les incivilités semblent se développer. Comment les expliquer ? Sont-elles liées à l’échec scolaire ?

Il existe un climat qui donne l’impression aux enseignants que les incivilités se développent dans les établissements. Cependant il n’est pas sûr qu’il y ait une augmentation très spectaculaire de la violence, en tous cas au sens fort du terme. En effet, ces incivilités et ces déviances ont une résonance sociale d’autant plus importante qu’on les désigne sous le terme de violence et qu’on établit le lien avec la violence urbaine.

Plus qu’à l’échec scolaire, ces comportements sont liés au traitement dont ces élèves font l’objet à l’école. En effet, ceux qui ont les discours ou les comportements les plus violents ont souvent eu une expérience scolaire douloureuse, ont été rejetés dans des " classes poubelles ", mais ne sont pas forcément ceux qui ont le plus de difficultés scolaires. Il faut noter que ce comportement est plus fréquent chez les garçons, les filles adoptant plutôt une attitude de retrait.

Les élèves ont changé, le collège doit s’y adapter mais quelles sont les évolutions souhaitables pour le métier d’enseignant ?

Le rôle éducatif au sens large de l’enseignant a toujours existé. Mais aujourd’hui il n’y a plus d’adéquation entre la position des familles et des enseignants sur la manière d’éduquer les enfants. Nous sommes dans un contexte du malentendu permanent où l’école renvoie aux familles la responsabilité éducative et où, pour les parents, ce sont les professeurs qui doivent l’assumer.

D’autre part au collège, il faut penser qu’on n’est pas devant le même public qu’au lycée. Si l’enseignement de plusieurs disciplines par un même professeur (bivalence) n’est pas la solution absolue, les méthodes de travail du lycée ne peuvent pas être celles du collège. Et, si l’on conserve un modèle classique d’enseignement par discipline, une très forte coordination entre les enseignants est nécessaire.

L’absence de cohérence entre les méthodes de travail des enseignants et avec les autres personnels est un des grands problèmes du collège. Les travaux en sociologie et en psychologie sociale montrent qu’une norme a plus de chances d’être acceptée à partir du moment où elle est présentée de manière cohérente. Ceci ne peut se construire qu’avec une participation des chefs d’établissements, garants des normes éducatives et une certaine stabilité des équipes pédagogiques. Ainsi les dernières propositions visant à fixer des enseignants pendant cinq ans dans des établissements difficiles peuvent avoir un effet positif si l’idée d’une expérience professionnelle valorisante et enrichissante est mise en avant.

Finalement devant de telles évolutions, est-ce qu’une réforme du collège unique ne doit pas passer par une réelle définition de ses objectifs pédagogiques et sociaux ?

En effet, il est nécessaire d’avoir une réflexion plus globale sur ces objectifs. Il faut concevoir le collège indépendamment du lycée et de l’enseignement classique, revoir les contenus des enseignements et élaborer un socle commun de connaissances, réfléchir au rôle éducatif des professionnels de l’éducation et à la façon de transmettre une série de normes de façon cohérente. Tant que ces questions n’auront pas été tranchées, les problèmes se reposeront. Il convient d’aller au bout de cette réflexion avant de déclarer le collège unique irréalisable.

La question de la revalorisation de l’enseignement technique et professionnel est elle aussi importante car il ne faut pas revenir à des formes de pré-sélection dès le collège.

Mais un enseignement pour tous n’est pas forcément synonyme d’homogénéité pour tous.

Mis à jour le 01/09/2001

 

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