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Aux origines de la crise de 2010-2011

La Côte d'Ivoire affichait jusqu'à la fin des années 1970 un triple succès : une impressionnante réussite économique avec des taux de croissance "asiatiques" ; la paix sociale entre des groupes ethniques très différents sur le plan culturel et religieux ; le bon fonctionnement de son partenaria tavec son ancienne métropole, en tant que pays nouvellement indépendant. Ce modèle s'est lentement effrité au cours du dernier quart de siècle.

Carte : la Côte d'Ivoire en Afrique

Du "miracle" au "mirage" ivoirien

Sylvie Brunel décrit dans son article "Cote d'Ivoire : du mirage au naufrage" paru dans la Documentation photographique n° 8048 "l'Afrique dans la mondialisation" (La Documentation française, 2005) le contexte économique dans lequel se sont inscrits l'émergence du "miracle" ivoirien, puis son déclin.

Séchage de cacao

Séchage de cacao.

© OIF

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« En 1960, la Côte d'Ivoire est un pays de quatre millions d'habitants, sans matières premières, qui ne paraît pas particulièrement favorisé. Mais son président, Félix Houphouët-Boigny, décide de valoriser son sol en ouvrant largement les frontières aux immigrés venus des pays enclavés du nord, Burkinabés et Maliens surtout. Il leur donne accès à la terre, aux emplois publics, au droit de vote. Contrairement à la Guinée, il décide aussi d'ouvrir le pays aux investissements occidentaux, français d'abord. En vingt ans, la Côte d'Ivoire devient un riche pays agricole, dont les petits planteurs sont assurés de vendre leurs récoltes à des organismes d'Etat qui leur garantissent un prix rémunérateur. Grâce à d'importants investissements publics, elle se dote d'un réseau routier et urbain de qualité et d'industries dynamiques, dans le secteur agro-alimentaire surtout. La capitale a été déplacée à Yamoussoukro, village natal du président, mais Abidjan reste le premier port d'Afrique de l'Ouest : la Côte d'Ivoire est un pays essentiel pour l'économie de la région. On parle du "miracle" ivoirien.
Au début des années 1980, la conjoncture se retourne : le prix des matières premières s'effondre, privant l'Etat de sa capacité redistributrice. Les riches terres à cacao du sud du pays commencent à manquer (le pays reste actuellement le premier producteur mondial de cacao), ce qui fait naître des tensions entre autochtones et allogènes. La dette pèse lourdement sur les dépenses publiques. En 1987, Houphouët-Boigny se voit contraint de suspendre son remboursement, puis de baisser de moitié le prix d'achat du cacao aux planteurs, mettant ainsi fin au contrat implicite qui l'unissait à sa base paysanne. Il doit accepter les plans d'ajustements structurels du FMI et de la Banque mondiale, réduire le train de vie trop élevé de l'Etat, dégraisser une fonction publique pléthorique. L'instauration du multipartisme permet l'émergence de l'opposant historique Laurent Gbagbo. On commence à parler du "mirage" ivoirien ».

La succession d'Houphouët-Boigny : une spirale d'échecs

Jean-Pierre Dozon évoque dans son article "La Côte d'Ivoire au péril de l'"ivoirité" paru dans Afrique contemporaine (n° 193, janvier-mars 2000, La Documentation française, ouvrage indisponible) les errements auxquels conduisit le décès de Félix Houphouët-Boigny en 1993.
 « Le successeur d'Houphouët-Boigny, Henri Konan-Bédié, commit une lourde faute politique en s'obstinant à vouloir exclure de la compétition à la prochaine élection présidentielle [il s'agit du scrutin présidentiel de 2000, ndlr] Alassane Ouattara, leader de l'un des trois grands partis (le Rassemblement des républicains, RDR), sous prétexte qu'il ne serait pas ivoirien, et qui plus est, en châtiant sévèrement ce même parti par l'incarcération, au terme d'un procès expéditif, de ses principaux dirigeants. Celui qui fut le Premier ministre du dernier gouvernement d'Houphouët et un haut personnage du Fonds monétaire international avait manifestement, malgré la mise en cause de sa nationalité, une solide assise en Côte d'Ivoire, et l'entêtement de Konan Bédié à vouloir mettre le RDR et son leader au ban de la nation, pour n'avoir à affronter dans quelques mois que Laurent Gbagbo, le chef de l'autre grand parti de l'opposition (le Front populaire ivoirien, FPI), le discréditait certainement davantage qu'il ne lui apportait de surplus de popularité. Autrement dit, la grande erreur du successeur d'Houphouët-Boigny, qui s'illustra par l'inefficacité de son appel à la "résistance" contre le putsch [en 1999, ndlr] et la facilité avec laquelle il fut lui-même banni, fut de croire qu‘il pouvait, comme par le passé, bénéficier de l'adhésion, de la crainte ou de la passivité d'une majorité d'Ivoiriens. »

Philippe Decraene décrit dans son article "L'éviction du président Konan Bédié : une revue des faits" paru dans la revue mentionnée ci-dessus (n° 193, janvier-mars 2000, La Documentation française, ouvrage indisponible) le contexte du coup d'Etat de 1999 :

Les supporters du leader de l'opposition Alassane Ouattara construisent des barricades le 26 octobre 2000

Les supporters du leader de l'opposition Alassane Ouattara construisent des barricades le 26 octobre 2000.

Photo : Issouf Sanogo © AFP

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« L'année 1999 s'était achevée en Afrique francophone par un événement d'une portée considérable : l'éviction du pouvoir du président Henri Konan-Bédié, le 24 décembre, par un coup d'Etat militaire perpétré par le général Robert Gueï. Le putsch a d'autant plus surpris que la Côte d'Ivoire avait jusque-là échappé à ce genre de situation, fréquente dans de nombreux Etats voisins au cours des quarante dernières années. Cependant, les attaques lancées au cours des derniers mois contre l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara, qui dirigea le gouvernement de 1991 à 1993 et entendait se présenter comme le challenger d'Henri Konan-Bédié à l'élection présidentielle prévue pour octobre 2000, et la campagne xénophobe sévissant depuis plus de six mois sur l'ensemble du territoire ivoirien avaient créé une situation inquiétante. »
 
Dans son article "Côte d'Ivoire : La logique des urnes et celle de la violence" paru dans Afrique contemporaine (n°196, octobre-décembre 2000, La Documentation française, épuisé), François Gaulme analyse les risques que le pays a couru à cette époque :
« La Côte d'Ivoire a connu entre l'élection présidentielle du 22 octobre et les élections législatives du 10 décembre 2000, consultations qui correspondaient au processus légal du retour à l'Etat de droit après le putsch de décembre 1999, sa période politiquement la plus tendue depuis l'indépendance, avec des victimes en nombre croissant à Abidjan et dans d'autres villes, lors des manifestations ... Tout cela témoignait des effets d'une logique de guerre civile à tonalité fortement confessionnelle.
Déjà présente depuis de longs mois et même une décennie environ, celle-ci, prenant alors un degré de gravité sans précédent dans la violence physique, se manifesta plus ouvertement que jamais après la proclamation autoritaire du général Robert Gueï comme vainqueur de l'élection présidentielle (remportée en fait par Laurent Gbagbo), puis le rejet par la population.
 L'insurrection populaire du 25 octobre 2000 à Abidjan, relayée par des éléments des forces de sécurité, aboutissait en quelques heures à la chute du régime militaire, elle-même suivie immédiatement par le début des affrontements politiques les plus meurtriers entre partisans et adversaires de l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara, devenu l'incarnation de l'identité de la zone sahélienne qui inclut le nord de la Côte d'Ivoire. »

Proclamé finalement vainqueur du scrutin présidentiel par la Commission électorale indépendante, Laurent Gbagbo est devenu président de la République de Côte d'Ivoire le 26 octobre 2000.

Mis à jour le 01/06/2011

 

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