« Marginalisée économiquement et déclassée géopolitiquement, l’Afrique est longtemps restée à l’écart de la mondialisation », écrit Philippe Hugon en préambule d’un article publié dans le n° 33 de Questions internationales. Mais il souligne cependant que depuis le début du XXIe siècle l’économie africaine a renoué avec la croissance, tout en posant la question de la pérennité d’un tel développement, et de son prix. Extraits.

« Après la chute du mur de Berlin en 1989, l'Afrique a cessé d’être un enjeu de la rivalité entre les blocs occidental et communiste. La diminution de l'aide publique au développement destinée à ce continent, les donateurs se tournant vers d’autres parties du monde, a été l’un des signes de cette perte d’intérêt stratégique. Or, loin d’être resté à l’écart des flux mondiaux, le continent connaît depuis le début du XXIe siècle une croissance économique annuelle en moyenne supérieure à 5,5 %, et un véritable reclassement géopolitique est en cours. De nombreux facteurs sont à l’origine de ce changement : les préoccupations sécuritaires des grandes puissances et leur recherche d'appuis dans les organisations internationales, la compétition pour l’accès aux ressources minérales et aux hydrocarbures, ainsi que la prise de conscience de "l'exception africaine" ont favorisé l’intégration de l’Afrique au sein du "village planétaire". Le renforcement des relations avec l'Asie - la Chine en particulier – d’un continent, traditionnellement tourné vers l'Europe, a en outre modifié le contexte stratégique et le périmètre traditionnel des zones d'influence des acteurs dans la région.

L’Afrique une et plurielle

Inégalité de revenus et développement humain en 2003

Inégalité de revenus et développement humain en 2003.

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Géante par sa taille (30 millions de km²), jeune par l’âge moyen de sa population ou la date de naissance de ses États, l’Afrique est une terre de contrastes géographiques, historiques aussi bien que culturels ou encore sociopolitiques. Sur le plan économique, les écarts de revenu par tête sont considérables entre le Malawi ou la Guinée-Bissau par exemple (moins de 700 dollars à parité de pouvoir d’achat selon le PNUD en 2003) et la Guinée équatoriale (19 780 dollars). L’Afrique des "greniers", zone soudanienne où sont cultivées les céréales (mil et maïs), diffère de l'Afrique des "paniers", terre des tubercules et légumineuses plantés à l’ombre des forêts, et des régions pastorales ou rizicoles. Les économies de guerre, d’États défaillants ou fragiles comme le Liberia, la Sierra Leone ou la Somalie, ont peu en commun avec les économies exportatrices et diversifiées (Maurice, Maroc, Tunisie) et les puissances régionales, réelles ou en devenir, telles l’Égypte, l'Afrique du Sud ou le Nigeria. L’Afrique comprend 35 des 50 pays les moins avancés (PMA). Caractérisés par l’extrême pauvreté de leur population, ils sont l’épicentre de nombreuses crises - alimentaires, sanitaires, conflictuelles. Leur transition démographique est loin d’être achevée. Ne disposant que d’un faible potentiel de formation et de recherche, ils sont incapables d’endiguer la fuite des compétences. Leur important retard technologique les empêche en outre de s’insérer dans les chaînes internationales de valeurs façonnées par les acheteurs et les entreprises d’aval. (...)

Une croissance économique qui reste modeste

Hommes portant du coton

Le coton reste le premier produit d'exportation et pourvoyeur de devises du Burkina Fasso.

© OIF

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Depuis les indépendances, la croissance économique moyenne africaine a été relativement faible, avec toutefois des contrastes forts. Cinq pays (Botswana, Lesotho, île Maurice, Maroc, Tunisie) ont plus que triplé leur revenu par tête entre 1960 et 2005, alors que 9 pays (Centrafrique, Liberia, Madagascar, Niger, République démocratique du Congo, Sierra Leone, Somalie, Tchad, Zimbabwe) avaient en 2005 un revenu par tête inférieur à celui de 1960. Le début du XXIe siècle est marqué par une reprise de la croissance en Afrique. En 2006, 23 pays sur 53 avaient un taux de croissance du PIB supérieur à 5 % contre 14 en 1990.

De nombreux facteurs expliquent les faibles performances africaines. La fragmentation ethnolinguistique du continent, les facteurs géographiques – éloignement des côtes, pauvreté des sols –, historiques – mauvaise spécialisation, poids de la colonisation –, politiques – instabilité, corruption – et la défaillance des infrastructures sont souvent mis en avant. En outre, l'exposition des économies africaines aux chocs extérieurs est accrue du fait de leur spécialisation primaire et de leur relative petite taille. Elles pâtissent d’un faible taux d'investissement avec une forte intensité capitalistique, de distorsions en faveur des secteurs non directement productifs, d’une demande intérieure insuffisante et de systèmes financiers peu développés. Le modèle d'exportation de produits de base et de substitution aux importations n'a pu enclencher un processus auto-entretenu conduisant à une diversification de la production. Seuls quelques rares pays, dont l’île Maurice ou le Botswana, constituent les exemples les plus notables qui échappent à cette spécialisation appauvrissante.

Les facteurs démographiques et les "trappes à pauvreté" – cercles vicieux par lesquels la pauvreté s’auto-entretient – jouent également un rôle décisif. Ces dernières peuvent en effet, dans un contexte défavorable – local, national, régional ou international –, conduire à des blocages. Ainsi la pauvreté peut engendrer la conflictualité qui, en retour, agit aux niveaux alimentaires, sanitaires ou éducatifs. Le faible niveau de revenu génère également un faible taux d'épargne, qui conduit à une stagnation de la productivité. Celle-ci entraîne à son tour un faible niveau de revenu.

Dans un environnement incertain, la priorité est donnée à la couverture des risques, à la protection contre les aléas de la vie et à la sécurité alimentaire. La pluriactivité permet aux acteurs économiques de se prémunir d’une éventuelle perte de revenus. Le poids de la quotidienneté et la nécessité de sécurité de long terme les conduisent cependant à privilégier, à la fois, le très court terme et le très long terme, aux dépens des détours plus productifs que constituent à moyen terme l’épargne et l’investissement. (...)

Le nouveau contexte international et l'Afrique

La typologie des États dans la mondialisation en 2004

La typologie des États dans la mondialisation en 2004.

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Au monde bipolaire de la Guerre froide se substitue progressivement un monde multipolaire qui, malgré l'unilatéralisme nord-américain, conduit à l'émergence de nouvelles puissances économiques, politiques et militaires. Cependant, le fossé entre les pays émergents et les pays prisonniers de trappes à pauvreté continue à se creuser. Parallèlement, le centre de gravité du capitalisme mondial se déplace, les dépenses militaires augmentent et des oligopoles se constituent dans les pays du Sud.

De nouveaux centres économiques voient le jour. Actuellement, les pays du Sud représentent en parité de pouvoir d'achat la moitié du PIB mondial, les BRIC [acronyme désignant le groupe de pays formé par le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine] comptant pour un tiers. La demande des pays émergents modifie durablement les termes de l'échange pour les matières premières, les produits manufacturés et les services.

Sur le plan environnemental, le processus d'accumulation de richesses bute de manière croissante sur la rareté des ressources non reproductibles et sur les conséquences du changement climatique. Des tensions croissantes apparaissent entre les modes de consommation et les modes de production des sociétés industrielles et des sociétés en voie d'industrialisation. Un des arbitrages majeurs concerne l'affectation du foncier aux produits agroalimentaires, aux forêts (puits de carbone) ou aux agro-carburants.

D’un point de vue financier, les pays en développement sont des exportateurs nets de capitaux (+ 658 milliards de dollars en 2006). Or, les marchés financiers comme ceux des matières premières sont caractérisés par une grande volatilité. Celles-ci, notamment les produits agricoles, sont désormais des valeurs refuges vis-à-vis des marchés financiers, jouant le rôle jadis tenu par l’or. Les sources de financement se multiplient : micro-finance, fonds souverains, banques islamiques, fondations privées, fonds des travailleurs immigrés et de la diaspora. Alors que les évasions des capitaux africains ont représenté durant les années 1990 plus que le montant de la dette – près de 300 milliards de dollars contre 215 milliards –, l'élite africaine (dont une partie des 200 000 Africains habitant les États-Unis) détient, selon le Parlement britannique, entre 700 et 800 milliards de dollars dans les centres financiers de la planète. Les flux transnationaux liés à l'argent sale ont ainsi dépassé 1 000 milliards de dollars en 2007. »

Mis à jour le 18/07/2011

 

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