Une population dont 60 % a moins de 20 ans est le principal moteur du changement dans les société africaines, indique Roland Pourtier dans Questions internationales (n° 33). Le géographe livre quelques pistes de réflexion quant aux mutations économiques, sociales et spatiales à l’œuvre.

La ville, lieu du changement

Une rue de Ouagadougou (Burkina Faso)

Une rue de Ouagadougou (Burkina Faso).

© Boubacar Touré Mandémory / OIF

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La ville est le lieu par excellence d’élaboration des formes nouvelles d’organisation sociale, à tout le moins leur relais. C’est dans le chaudron urbain que mijote l’Afrique de demain. Sans perdre de vue la dureté des conditions de vie dans les bidonvilles, il faut observer l’autre versant de l’extraordinaire mutation d’un continent qui s’urbanise sur un rythme jamais égalé dans l’histoire, du moins à cette échelle. On peut légitimement parler de révolution urbaine tant le changement est profond et rapide. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, pendant que la population de l’Afrique subsaharienne triplait, celle des villes était multipliée par neuf. Le taux d’urbanisation, de l’ordre de 35 %, certes encore modeste, devrait atteindre 40 % en 2015 et 50 % avant le milieu du XXIe siècle. Si la situation reste très inégale selon les pays (10 % au Rwanda et au Burundi, 80 % au Gabon), le processus d’urbanisation avance néanmoins à marche forcée, sur fond d’"explosion démographique" selon l’expression consacrée.

Le bouleversement est d’autant plus profond que l’Afrique au sud du Sahara était très peu urbanisée avant la colonisation. De nombreux espaces, notamment en Afrique centrale, ignoraient même la ville, tout comme ils ignoraient l’État. S’il existe des régions urbanisées de longue date comme les pays haoussa et yoruba – respectivement, au nord et au sud-ouest du Nigeria – et quelques réseaux de cités anciennes dans des lieux d’échanges séculaires du Sahel ou du littoral swahili, la plupart des villes africaines ont été créées par la colonisation. Leur appropriation, au sens propre comme au sens figuré, a pris du temps. Menaçantes quand elles furent le lieu d’exercice du pouvoir des Blancs, elles devinrent celui de l’assouvissement des désirs de modernité d’un grand nombre de jeunes. Parmi les motivations des migrants africains tentés par l’aventure urbaine, l’attraction de la ville a longtemps joué davantage que la nécessité de quitter les campagnes, ce qui est moins vrai aujourd’hui lorsque les fortes densités font de la raréfaction foncière l’un des moteurs des dynamiques spatiales. Si les dysfonctionnements urbains, la pauvreté, les ségrégations de toutes sortes et les violences ont été souvent analysés, on dit moins que la ville est par elle-même, par simple effet d’agglomération et d’imitation, un espace d’apprentissage. Toute ville comporte une manière de pédagogie ; les gestes et le langage, le vécu du temps et de l’espace informent l’individu, éloignant le migrant de son milieu d’origine. La rupture urbaine, qui n’exclut pas l’attachement, souvent nostalgique, au village ancestral, jalonne l’évolution créatrice. L’Afrique du futur s’invente dans ses villes.

Les TIC, outils du changement

Cybercafé de Ouagadougou (Burkina Faso)

Cybercafé de Ouagadougou (Burkina Faso).

© Boubacar Touré Mandemory / OIF

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Les technologies de l’information et de la communication (TIC) jouent depuis quelques années un rôle d’accélérateur de l’évolution des sociétés africaines dont l’ampleur dépasse toutes les prévisions. Les villes sont les premières, parfois les seules, à en bénéficier, mais la diffusion progresse rapidement avec la multiplication des infrastructures de réception. Les dernières données statistiques disponibles indiquent que l’Afrique a connu en 2006 le plus fort taux de croissance d’équipement en téléphone mobile dans le monde. Avec un taux d’équipement de 21 pour 100 habitants, certes loin des quelque 90 pour 100 des pays les plus avancés, les performances africaines sont remarquables : la pratique du portable s’est imposée en peu d’années dans la vie quotidienne. La concurrence entre les compagnies nationales et les groupes internationaux – européens, sud-africains, indiens – pour le contrôle de ce secteur économique témoigne de sa vitalité.

L’internet ne connaît pas un succès comparable. En 2005, le taux d’équipement était de seulement 26 ‰ – contre plus de 500‰ dans les pays de l’OCDE. La « fracture numérique » est loin d’être résorbée malgré des évolutions très rapides et l’apparition de cybercafés dans le paysage urbain.

L’introduction des TIC en Afrique est encore trop récente pour que l’on puisse évaluer toutes les transformations qu’elles suscitent. Elles peuvent être ambivalentes lorsque l’achat de cartes téléphoniques ampute un budget mis à mal par la flambée des prix alimentaires, comme l’ont montré les récentes émeutes de la faim dans plusieurs villes africaines. Quoi qu’il en soit, l’Afrique a montré sa capacité à s’approprier une nouvelle technologie en un laps de temps très court et sur une échelle qui a surpris les observateurs. Elle a pris une place pleine et entière dans le domaine des télécommunications et est en train de lever l’hypothèque que représentaient les carences d’un secteur vital pour son développement. Un nombre croissant d’Africains dispose désormais d’outils emblématiques de la mondialisation, propres à accélérer les évolutions économiques, sociales et culturelles.

L’articulation entre villes et campagnes s’en trouve améliorée, notamment pour les acteurs économiques, producteurs, commerçants et transporteurs qui ont accès aux informations relatives au marché, aux cours des produits agricoles ou halieutiques, etc. Quant aux liens familiaux, et plus généralement sociétaux, ils sont appelés eux aussi à changer de nature dans ce contexte de dématérialisation de la communication. Ainsi, à côté de la télévision qui renvoie à des ailleurs réels ou fictifs, le portable et bientôt l’internet propulsent les Africains dans une contemporanéité mondialisée, puissant facteur d’évolution des sociétés. (...)

Les femmes et les dynamiques de société

Une commerçante sur un marché en Tanzanie

Une commerçante sur un marché en Tanzanie.

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Les études de "genre" (gender studies), très prisées par les chercheurs anglo-saxons, ont mis en exergue le rôle des femmes dans l’évolution des sociétés, notamment en Afrique où elles sont souvent considérées comme un acteur clé du développement. Toutefois, plus encore que dans d’autres domaines, les situations diffèrent considérablement selon le groupe ethnique, la religion, le niveau d’urbanisation ou de scolarisation, etc. Les débats sont vifs sur des sujets comme le statut des femmes – en particulier dans les États appliquant la charia – ou la survivance de pratiques encore très répandues comme l’excision. Les évolutions se heurtent aux résistances des forces conservatrices arc-boutées sur des héritages culturels aujourd’hui en porte-à-faux vis-à-vis des standards universels. La scolarisation, quoique très loin des niveaux atteints dans les pays occidentaux, favorise le changement. L’école véhicule en effet des modèles qui rompent avec la transmission de la culture traditionnelle au sein des familles et donnent accès à des savoirs et des valeurs universels. L’Afrique peut ainsi s’enorgueillir du prix Nobel de la paix attribué à une Kenyane, Wangari Maathai, en reconnaissance de son combat pour la défense de l’environnement.

La situation des femmes varie énormément d’un bout à l’autre du continent. Elles peuvent détenir des positions économiques enviables : les "Nana Benz" de Lomé ou Cotonou sont souvent données en exemple et il existe bien d’autres cas où elles sont très impliquées dans les activités commerciales. Les mouvements associatifs féminins, partout très actifs, contribuent également à la promotion de la femme, avec ou sans l’aide d’un ministère dédié. L’urbanisation est aussi l’un des grands facteurs de transformation de la place des femmes dans la société. L’exode rural, autrefois très majoritairement masculin, s’est féminisé. La ville libère du carcan de la famille traditionnelle régentée par les hommes. Le nombre croissant de femmes chefs de famille témoigne de ces évolutions, même si la médaille a son revers, avec l’augmentation d’une prostitution de survie dans les grandes villes africaines. L’économie urbaine offre enfin des perspectives nouvelles dans un secteur tertiaire multiforme. L’économie informelle y occupe certes une place importante, notamment dans le petit commerce, mais le secteur dit "moderne", important dans les grandes villes, procure des emplois où la part des femmes est devenue significative.

Les indicateurs "sexospécifiques" du PNUD plaçant l’Afrique tout au bas de l’échelle ne rendent pas compte de ces évolutions. Sans doute la proportion de chefs d’entreprise, de députés ou de ministres femmes est-elle encore très faible, néanmoins une tendance de fond se dessine, celle d’une révolution silencieuse et sans doute inexorable. Si "la femme est l’avenir de l’homme", pour citer Aragon, elle l’est en Afrique comme ailleurs. »

Mis à jour le 18/07/2011

 

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