Elie Barnavi.

Elie Barnavi est historien et essayiste, ancien ambassadeur d'Israël en France.

Elias Sanbar.

Elias Sanbar est écrivain, ambassadeur de la Palestine auprès de l'Unesco.

Entretien paru in Questions internationales n° 28, Israël, novembre-décembre 2007.

Voici bientôt quinze ans, les accords d’Oslo semblaient annoncer entre Israël et les Palestiniens une paix négociée, équitable et durable. Comment expliquer l’échec de ce processus que tout le monde paraissait soutenir ?

Jérusalem

Jérusalem.

© Alexandra Novosseloff

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Elie Barnavi – Un ensemble de facteurs politiques et psychopolitiques, religieux et idéologiques (en l’occurrence, c’est peu ou prou la même chose), personnels, locaux, régionaux et internationaux est à l’origine de cet échec.

Pour ne prendre qu’un aspect, décisif : la nature même de ces accords, excellents dans leur principe mais très insuffisants en tant qu’instrument diplomatique. La reconnaissance mutuelle était un pas gigantesque dans la bonne direction mais, faute d’un calendrier précis, d’un mécanisme de contrôle international contraignant et, peut-être surtout, d’un objectif clair, il ne débouchait sur rien. C’est bien de prendre un train, encore faut-il savoir où l’on veut aller.

C’est ainsi que tous ceux, dans les deux camps, qui étaient opposés au processus d’Oslo – car il n’est évidemment pas vrai que « tout le monde paraissait [le] soutenir » - ont pu peser à loisir sur son résultat supposé, les uns par la poursuite de la colonisation, les autres par le terrorisme. La confiance a été cassée. Or, sans un minimum de confiance mutuelle, il n’est pas de paix possible.

Cela dit, nul ne peut dire ce qui se serait passé si Yitzhak Rabin n’avait pas été assassiné, si après l’assassinat Shimon Peres n’avait pas tout fait pour rater les élections de mai 1996 en faisant ainsi place nette à Benyamin Nétanyahou, si Ehoud Barak triomphalement élu trois ans plus tard n’avait pas choisi de négliger le volet palestinien pour se concentrer sur la Syrie, avant de revenir vers Yasser Arafat en catastrophe, tard et maladroitement, si enfin Bill Clinton avait créé à Camp David une atmosphère de conclave et imposé d’emblée ses « paramètres ». Nul ne peut dire non plus ce qui se serait passé si, de l’autre côté de la barricade, Yasser Arafat avait décidé, en arrivant à Gaza en 1994, de faire évoluer l’Autorité palestinienne nouvellement créée en un véritable État en gestation, pourvu d’institutions stables et maître du monopole des armes, au lieu d’une multitude de milices concurrentes et d’une structure mafieuse rongée par la corruption.

Elias Sanbar – Au-delà des éléments de stricte conjoncture, je souhaiterais insister sur un point qui me semble fondamental. À l’origine, un élément de procédure – qui s’est révélé en réalité un élément de fond – a littéralement vicié le processus de paix. L’ordre de séquence des négociations a été organisé de façon complètement erronée puisqu’il imposait le principe fallacieux suivant : ne traiter que des questions pouvant être résolues immédiatement et remettre à plus tard les questions dites explosives. Cette logique a déclenché la minuterie d’une puissante bombe à retardement sur trois dossiers : Jérusalem, les colonies et les réfugiés. À ce jour, ces questions graves ne sont pas résolues, elles sont même encore plus inextricables. Je ne prendrai qu’un exemple : le nombre de colonies israéliennes qui a triplé depuis la signature des accords d’Oslo.

Autre élément pervers ayant vicié dès l’origine le processus, les Palestiniens, bien malgré eux, n’ont négocié que des arrangements intérimaires et n’ont jamais rien pu obtenir de définitif. Le résultat est que, depuis quinze ans, ils sont soumis à un examen de passage permanent et sont toujours dans l’attente d’un État souverain, légitime et indépendant. De son côté, Israël, simultanément examinateur et examiné, en profite pour remettre toujours à plus tard le respect de ses propres engagements.

Israël paraît avoir choisi la voie de la paix sécuritaire, qui implique qu’il définit par et pour lui-même ses exigences et les met en œuvre de façon unilatérale. Peut-on, à terme, en attendre une issue favorable ?

Elias Sanbar – Oui, si les Israéliens arrivent précisément non plus à vouloir la paix mais à pouvoir la mettre en œuvre. Pendant des années, on a dit que les Arabes, les Palestiniens, les Israéliens ne voulaient pas faire la paix, qu’ils la refusaient ! Il me semble aujourd’hui que le problème n’est pas que les Israéliens ne veulent pas de la paix mais qu’ils ne « peuvent » pas la faire.

Cette situation est quelque peu schizophrénique. Les Israéliens veulent vivre normalement mais il existe un fossé incroyable entre leur désir de paix et l’impuissance troublante dont ils font preuve pour le satisfaire. Cette impuissance est liée à une peur irrationnelle qui fait que chaque fois que l’État hébreu fait un pas vers la paix, il prend immédiatement une mesure opposée qui la remet en cause. Comment expliquer autrement qu’un État signe un traité de paix pour établir une situation de normalité puis triple le nombre de ses colonies ? Je suis certain que Y. Rabin et S. Peres étaient sincères quand ils ont signé les accords d’Oslo, mais je reste abasourdi quand je constate que les travaillistes ont ensuite laissé construire plus de colonies que les faucons qui ne voulaient pas de la paix. Chez les Israéliens, le désir de normalité est consubstantiel d’une peur panique de cette même normalité.

Or, pour obtenir la paix, chaque belligérant doit en quelque sorte s’imposer une violence intime à lui-même. Et le monde oublie trop souvent le renoncement auquel les Palestiniens ont déjà consenti en acceptant de partager leur terre. C’est désormais à Israël de s’imposer cette violence qui consistera à oser aller de l’avant, au-delà des arrangements diplomatiques, de sécurité et de tous les accords « techniques ».

Elie Barnavi – Il n’y a pas de paix qui ne soit pas «sécuritaire» ; que vaudrait une paix qui n’assurerait pas la sécurité des peuples ? Il est également naturel et légitime qu’un État, Israël ou un autre, en définisse «pour lui-même» les conditions, et je ne vois pas qui devrait le faire à sa place. Aussi bien, Israël se heurte depuis sa naissance à un énorme problème sécuritaire et c’est rendre un mauvais service à la paix que de le minimiser.

Ce que l’on peut légitimement reprocher aux différents gouvernements qui se sont succédé à Jérusalem depuis la guerre des Six Jours est d’avoir mélangé sécurité et idéologie, en masquant celle-ci sous les impératifs supposés de celle-là. Toute l’entreprise de la colonisation des territoires, effectivement préjudiciable à la paix, a été maquillée de cette façon. En définitive, la droite religieuse a été plus franche avec l’opinion.

On estime souvent qu’Israël et les Palestiniens seront incapables, à eux seuls, d’établir une paix équitable et durable entre eux. Quel rôle la société internationale – et en son sein l’Union européenne – peut-elle jouer pour favoriser une telle conclusion ?

Elias Sanbar – La médiation d’une partie tierce est d’autant plus nécessaire que, jusqu’à présent, les négociations ont été menées au sein d’un rapport de force extrêmement déséquilibré et que ceux qui se sont présentés comme les intermédiaires n’ont pas été impartiaux. Il est absolument fondamental que toute solution soit vécue comme étant bénéfique pour les parties tant israélienne que palestinienne. La reconnaissance de l’égalité des parties est vitale si l’on veut que la négociation aboutisse. Jusqu’à présent, les Palestiniens n’ont jamais été reconnus comme égaux en droits face aux Israéliens.

Concernant les Européens, nous sommes aujourd’hui dans une situation extrêmement curieuse puisque l’Union européenne finance indirectement le monopole américain sur les négociations. Outre le fait que ce financement européen s’effectue depuis bientôt quinze ans à perte, il ne s’accompagne pratiquement d’aucune contrepartie. Les pays européens donnent de l’argent, construisent, reconstruisent après les nouvelles destructions israéliennes et, en échange, ne jouent qu’un rôle politique mineur dans les négociations. On peut s’interroger sur ce hiatus, d’autant que le conflit israélo-palestinien constitue à mes yeux une question frontalière pour l’Europe. Au sein de l’espace méditerranéen, il y a une relation très ancienne entre l’Europe et le Proche-Orient. Il y a donc un droit légitime des Européens à agir.

C’est vrai que l’Union européenne fonctionne selon un mode consensuel et que les décisions prises à la majorité des États membres ne favorisent pas l’action diplomatique. Toutefois, une marge existe et les Européens ont leur mot à dire. Je ne suis pas en train de plaider pour un monopole européen qui remplacerait celui des États-Unis, mais de même que l’égalité doit exister entre les Israéliens et les Palestiniens dans les négociations, un équilibre plus grand doit prévaloir entre les acteurs internationaux impliqués dans les négociations, notamment entre les acteurs du Quartet.

Elie Barnavi – Cela fait longtemps que je pense qu’en effet, livrés à eux-mêmes, Israéliens et Palestiniens sont incapables d’arriver à la paix, et qu’il faut impliquer davantage ce qu’on appelle la communauté internationale – autrement dit, le Quartet, auquel il convient d’ajouter désormais le Quartet arabe(1).

Ce qu’il faut, c’est, dans l’ordre : proclamer tout de suite l’État palestinien dans des frontières dont le caractère provisoire serait garanti par le Conseil de sécurité de l’ONU ; offrir à son gouvernement, à sa demande formelle, une aide massive, civile et militaire, qui lui permette de reconstituer ses institutions sur une base solide ; et, au bout d’une période brève et préalablement convenue, imposer un cadre de négociations strict, sur la base d’un des modèles dont nous disposons, de préférence les « paramètres Clinton » que les deux parties ont d’ores et déjà acceptés. Tous les sondages montrent que les peuples sont prêts ; seule une pression internationale déterminée, exercée au nom d’un consensus international qui existe depuis de nombreuses années, serait en mesure de surmonter les réticences des classes politiques.

Visuel de Questions internationales n°28 : Israel

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  • (1) Regroupant l'Égypte, l'Arabie saoudite, la Jordanie et les Émirats arabes unis. (NDLR.)

    Mis à jour le 13/08/2008

     

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