Jérôme Sgard est chercheur au CEPII (Centre d'études prospectives et d'informations internationales) et Professeur-associé à l'Université de Paris-Dauphine.

Entretien réalisé en février 2004.

Pourquoi l'Argentine s'est-elle effondrée en décembre 2001, alors que le Mexique et le Brésil avaient connu des crises similaires en 1994 et 1999 ?

La raison principale tient à ce que les deux premières crises ont porté uniquement sur les flux de capitaux extérieurs et le taux de change, alors qu'en Argentine elle a aussi porté sur les banques, au plan interne : elles se sont effondrées. C'est ce qu'on appelle une "crise jumelle", qui est évidemment beaucoup plus violente : lorsqu'ils perdent confiance dans leur banques et retirent en masse leur épargne, les déposants ont tendance à l'échanger contre des dollars, ce qui accentue la chute du taux de change. Du coup, en voyant un tel effondrement de l'économie interne, les investisseurs étrangers sont eux aussi encore plus incités à fuir.

Quel rôle ont joué les gouvernements argentins successifs depuis la fin de la dictature en 1983 ?

Dans un premier temps, jusqu'en 1990, ils ont tenté de renforcer la transition économique tout en limitant les effets de la crise inflationniste. Mais ils n'ont pas vraiment réussi, au moins sur ce second plan : le pays a connu une énorme hyperinflation en 1989-1990.
Dans la phase suivante, au cours de l' "ère Menem" (1990-1998) le pays a adopté un régime de change fixe et des réformes libérales radicales : les résultats ont été assez bons jusqu'en 1996, mais ensuite l'économie est entrée dans une crise de plus en plus grave, que l'alternance politique de 1999 n'a pas interrompue. Le résultat a été la crise de décembre 2001.

Quelles sont les raisons de la détérioration des relations entre l'Argentine et le Fonds monétaire international ?

Elles sont au nombre de trois.
D'abord le FMI a soutenu trop longtemps le régime économique de change fixe établi par Menem et il n'a pas su, ensuite, ouvrir une porte de sortie viable au pays. Ceci a évidemment atteint sa légitimité aux yeux de la population.
Second facteur, au cours de l'année 2002, pendant laquelle la croissance s'est effondrée de près de 15%, aucune aide extérieure n'a été apportée au pays, qui a donc eu l'impression d'être laissé à lui-même.
Enfin, il faut reconnaître aussi que le gouvernement argentin a adopté depuis l'an dernier un discours assez démagogique de confrontation systématique avec le FMI, les investisseurs internationaux, les entreprises étrangères implantées en Argentine, etc. Tous ceux-ci ont certes commis des fautes et ils devront en supporter les conséquences mais, à terme, une stratégie de rupture et d'intransigeance sera surtout coûteuse pour le pays.

Existe-t-il en Argentine, en 2004, des raisons d'espérer, des espaces d'initiatives, des perspectives d'emploi et de créativité ?

Au plan de la croissance et de l'emploi, l'année 2003 s'est conclue de manière très favorable : c'est ce qui donne au gouvernement l'impression qu'il peut faire cavalier seul. Ces tendances devraient se poursuivre en 2004, à un rythme qui toutefois n'est pas très facile à prévoir. Le problème est que, jusqu'à présent, la reprise a reposé principalement sur des capacités de production déjà existantes.
La butée à laquelle elle risque de se heurter tôt ou tard est la reprise de l'investissement et donc du crédit.
Beaucoup d'obstacles risquent d'être alors difficiles à dépasser : l'état toujours très délabré des banques, les conflits avec les investisseurs étrangers et l'incertitude sur les règles du jeu économique au plan interne. C'est pourquoi la phase actuelle de reprise risque de ne pas durer, ce qui évidemment fait planer une ombre sur les perspectives du gouvernement Kirchner.

Que peut-on attendre du dialogue Kirchner - Lula, de la réactivation du Mercosur, de la position de fermeté du président argentin face aux Etats-Unis et au FMI ?

Le renforcement de la position commune des pays latino-américains, et notamment du Mercosur, dans les négociations avec les Etats-Unis (et l'Union européenne) est en soit une bonne chose : elle fait pièce à la tendance forte des Américains à négocier des accords bilatéraux (comme avec le Chili), dans une négociation évidemment très inégale.
Plus généralement, l'affirmation internationale du Brésil qu'on observe depuis l'arrivée au pouvoir de Lula pourra avoir à terme des conséquences importantes au plan international.
Cela étant, au plan strictement économique, des liens commerciaux plus étroits entre l'Argentine et le Brésil ne permettront à aucun de ces deux pays de faire l'économie d'accords solides et favorables avec leurs deux partenaires principaux - Etats-Unis et Europe.
En ce sens, le risque est celui d'une tension entre, d'une part l'objectif principalement politique de ce rapprochement Argentine / Brésil, et de l'autre l'instrument commercial par lequel il passe. C'est leur désavantage par rapport à l'expérience européenne d'intégration depuis les années 1950 : on se rapprochait politiquement avec des pays qui étaient aussi les principaux partenaires économiques. Ce n'est pas le cas en Amérique latine.

Mis à jour le 25/02/2005

 

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