Raphaël Pouyé, doctorant en science politique à l'Institut d'études politiques de Paris, a été membre des missions de l'ONU à Timor oriental en 1999 et 2001.

Entretien réalisé en mai 2002.

A peine indépendant, Timor oriental est déjà le pays le plus pauvre d'Asie selon le PNUD. Quels sont les atouts et les handicaps de son développement ?

Les atouts de Timor oriental en matière économique en sont encore malheureusement au stade virtuel. Mais ils ne sont pas inexistants pour autant, loin de là.

Des maisons dans le secteur de Becora, à Dili

Des maisons dans le secteur de Becora, à Dili.

© UN/DPI

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Les royalties attendues de l'exploitation de deux gisements gaziers en mer de Timor à partir de 2006 représentent le revenu potentiel le plus important. Le développement de ces deux projets devrait rapporter 180 millions de dollars par an au pays pendant une vingtaine d'années. Mais une polémique s'est engagée sur une éventuelle remise en cause des frontières maritimes et les compagnies engagées dans le projet ne s'accordent pas sur l'emplacement futur de la principale usine de liquéfaction du gaz (à Darwin ou off-shore).
Le pays a par ailleurs un fort potentiel touristique. Un certain nombre de projets de développement de l'éco-tourisme sont à l'étude. Les paysages sont d'une rare beauté et les récifs coralliens, parmi les mieux préservés au monde. Les infrastructures restent cependant à développer, qu'il s'agisse des routes, des installations médicales ou encore de services de transport aérien vers le pays, jusqu'à présent très limités.
Le café enfin, est le seul produit d'exportation déjà en exploitation. Les volumes restent toutefois très faibles, de l'ordre de 5 000 tonnes par an. Un projet de 113 millions d'euros a récemment été lancé par l'Agence de développement brésilienne dans le but d'améliorer la productivité. Si les volumes sont appelés à rester relativement peu importants, les débouchés du café timorais semblent assurés : sa production entièrement biologique en fait un produit de luxe dans les pays développés.

Mais dans un pays où le PIB par habitant est inférieur à 500 dollars et où 41% de la population vit sous le seuil de pauvreté, il est difficile d'être exagérément optimiste. Le problème le plus immédiat est de résister au choc économique de l'indépendance jusqu'à l'arrivée des premiers revenus gaziers en 2006. Cette période promet d'être difficile : l'affaissement de l'assistance financière internationale va de pair avec le départ d'une grande partie du personnel de l'ONU qui a administré le territoire jusqu'à l'indépendance.

Les effectifs civils de la mission passent de 850 à moins de 300 et les "casques bleus", de 8 000 à 5 000. L'impact de cette baisse soudaine de la demande dans le secteur des services va frapper l'économie du pays de plein fouet. Le FMI prévoit une contraction de - 0,5% en 2002 et de - 2,2% pour 2003 que l'on peut comparer à la croissance de 18% enregistrée en 2001.

Elèves est-timorais assis à même le sol dans une classe d'école à Aileu

Elèves est-timorais assis à même le sol dans une classe d'école à Aileu.

© UN/DPI.

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Plus généralement, c'est dans le domaine de la formation et des infrastructures que d'intenses efforts devront être consentis. Le niveau de qualification dans tous les domaines d'activité est très faible, et les routes, par exemple, sont à peine praticables. Enfin, il reste beaucoup à faire en matière de droit commercial notamment.

Le président Xanana Gusmão répète souvent que la population ne se satisfera pas longtemps d'une simple libération politique, mais qu'elle doit pouvoir percevoir les bénéfices économiques de l'indépendance. L'expérience a montré de ce point de vue que bénéficier d'une rente pétrolière ne résout pas tout. Il faudra donc faire plus que simplement "tenir" jusqu'en 2006.

Après la reconstruction entamée par les Nations unies, l'aide internationale reste indispensable. Sera-t-elle au rendez-vous ?

On pouvait en effet craindre que l'évolution de la situation internationale prive en grande partie le pays de l'aide internationale. La conférence des donateurs qui s'est tenue à Dili quelques jours avant l'indépendance a globalement dissipé ces inquiétudes et permettra d'atténuer le marasme des trois années à venir. 442 millions de dollars ont été promis pour les trois prochaines années dans le cadre du Trust Fund for East Timor (TFET) administré par la Banque Mondiale et la Banque Asiatique de Développement. Cette somme se décompose en 360 millions de dollars pour les programmes de formation et de développement et 82 millions pour couvrir le déficit du budget. L'un des plus solides alliés du pays, le Portugal, prendra ainsi en charge 10 % de ce déficit. Les donateurs ont en effet réservé un accueil positif au budget qui leur a été soumis et ont félicité les dirigeants pour le réalisme des objectifs annoncés.

Par ailleurs, le Timor oriental, qui a abrité pendant deux ans et demi la première véritable "administration de transition" de l'ONU, est appelé à demeurer pour quelques temps une vitrine de l'organisation. L'évolution du pays sera donc surveillée de près : le Conseil de Sécurité a voté peu avant l'indépendance la résolution 1410 mettant en place l'UNMISET (United Nations Mission of Support to East Timor). Le pays ne devrait donc pas être abandonné du jour au lendemain par la communauté internationale.

Après les violences qui ont déchiré Timor oriental, la réconciliation entre Est-Timorais est un problème crucial. La démocratie est-timoraise est-elle suffisamment bien installée pour y parvenir ?

La question ne se pose pas à Timor oriental en des termes classiques de sortie de guerre civile. Comme l'ont indiqué les résultats du référendum de 1999, pourtant tenu dans des conditions d'extrême intimidation, la part de la population qui a soutenu l'intégration à l'Indonésie a toujours été extrêmement minoritaire.

Les 250 000 personnes qui ont traversé la frontière en 1999 ne sont bien entendus pas tous des "réfugiés" pro-indonésiens. Une majorité d'entre eux l'a fait sous la contrainte ou dans une ignorance que la propagande indonésienne ne s'est pas privée d'exploiter. C'est ce que confirme le fait que plus de 200 000 sont finalement retournées au Timor oriental, grâce notamment à la visite de Xanana Gusmão du côté indonésien de la frontière.

Retour d'Est-Timorais qui s'étaient réfugiésà l'ouest de la frontière ; ils arrivent à pied dans la régionde Maliana

Retour d'Est-Timorais qui s'étaient réfugiésà l'ouest de la frontière ; ils arrivent à pied dans la régionde Maliana.

© UN/DPI

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C'est du fait même de cette ambiguïté de l'engagement pro-indonésien que la réconciliation occupe une place si importante dans le débat politique. Car la question de la réconciliation touche aussi à l'histoire plus ancienne des vingt-quatre années d'occupation. C'est en effet sous l'impulsion de Xanana Gusmão que la résistance, d'inspiration marxiste au départ, s'est progressivement dépolitisée pour rallier à ses rangs l'Eglise catholique, les intégrationnistes déçus et enfin la frange conservatrice de la diaspora qui avait évacué le pays lors de la prise du pouvoir par le FRETILIN en 1975.
La réconciliation révèle aussi les lignes d'opposition du paysage politique timorais contemporain. Face au FRETILIN du Premier ministre Mari Alkatiri, qui se présente comme le parti des résistants de la première heure, Xanana Gusmão entend réunir toutes les sensibilités et toutes les époques de la résistance. Car avant d'être une réconciliation entre intégrationnistes et indépendantistes de 1999, la réconciliation a été un travail permanent visant progressivement à grossir les rangs de la résistance jusqu'à la création du CNRT en 1998, grâce à l'admission de l'UDT, ancien ennemi juré du FRETILIN.

Prôner la réconciliation, c'est donc davantage que refonder le pays sur des bases nouvelles, c'est refuser que l'histoire de la résistance ne devienne le monopole du seul Fretilin et n'ouvre la voie à une sorte de primauté des "vrais" résistants auto-proclamés. Les dirigeants timorais ne manquent pas une occasion d'affirmer que l'exemple à ne surtout pas imiter est celui de Robert Mugabe, le président du Zimbabwe.
L'absence de violence politique dans le pays depuis le départ des Indonésiens et la brillante manière dont se sont déroulées les deux élections de 2001 et de 2002 constituent des signes assez positifs pour l'avenir. Dans ce contexte, les désaccords parfois très vifs entre le président Xanana Gusmão et le Premier ministre Mari Alkatiri sur le thème de la réconciliation notamment, ne semblent pas constituer une menace pour la démocratie. Il pourrait bien s'agir de la grande ligne de clivage susceptible de structurer à long terme le débat politique dans le pays.

Quel peut être le rôle de la "Commission Réception, Vérité et Réconciliation" nouvellement créée pour faire la lumière sur les crimes commis depuis 1974 ?

Le rôle de la toute nouvelle "commission de réception, de vérité et de réconciliation" ne se limitera pas à apporter une assistance à la réintégration des miliciens non coupables de crimes graves, au sein de leur communauté. Elle est appelée à littéralement "écrire" l'histoire du pays en recueillant les témoignages des coupables et des victimes. Alors que subsistent de vertigineuses zones d'ombre sur la période d'occupation indonésienne, le travail s'annonce passionnant et l'on peut regretter que la commission n'ait été créée que pour une période de deux ans avec une extension possible de six mois.

Il reste tout de même que la création de cette commission semble entériner de facto l'impunité des auteurs des crimes commis entre 1975 et 1983, durant les années noires de l'occupation (environ 200 000 victimes). Il est moralement assez difficile d'admettre que les seules procédures judiciaires actuellement en cours aient trait aux massacres de 1999, quantitativement beaucoup moins importants (entre 600 et 2 000 morts). Certaines voix se sont par ailleurs élevées contre le risque de voir cette commission apparaître comme la seule instance de traitement (non pénal) des crimes commis, alors que les procès en cours sont, au mieux, insatisfaisants.

Quelles ont été les initiatives prises pour punir les auteurs des crimes commis à Timor oriental ?

A l'heure où Slobodan Milosevic doit rendre compte de ses actes à La Haye et que la Cour pénale internationale est une réalité, le traitement des crimes commis à Timor oriental pose problème.
L'Indonésie a obtenu l'autorisation en février 2000 de mener elle-même l'instruction des crimes de 1999 et a mis en place un tribunal ad hoc à Jakarta en mars 2002. De l'avis d'institutions comme Human Rights Watch ou l'International Crisis Group, l'instruction en cours est une véritable parodie de justice. Les irrégularités sont innombrables et seuls des officiers de second rang sont inculpés. Le tribunal est en fait devenu une tribune pour les nationalistes les plus durs au sein de l'armée indonésienne. Le gratin de l'état-major s'est ainsi mêlé à l'assistance pour apporter son soutien aux "patriotes indonésiens" en accusation, et le général Wiranto, s'y est présenté en "pacificateur" bien intentionné du territoire.

Pendant ce temps, Eurico Guterres, le plus célèbre chef de milice intégrationniste, est à la tête des jeunesses du parti de la présidente, le PDI-Perjuangan, et les assassins de membres du HCR et d'un casque bleu néo-zélandais ont été condamnés à des peines symboliques.
Au même moment à Dili a commencé l'instruction des premiers des "dix cas prioritaires". Ceux-ci ne concernent cependant que des crimes commis par des miliciens de rang intermédiaire, et Jakarta refuse d'extrader les suspects vers Timor.

L'armée indonésienne semble toujours mal accepter l'indépendance de Timor oriental. Peut-elle rester neutre ? Les relations avec l'Indonésie peuvent-elles durablement s'apaiser ?

Par sa démonstration de force au tribunal ad hoc de Jakarta, l'état-major indonésien a clairement choisi son camp. De ce point de vue, la nomination d'un nouveau chef d'état-major interarmes en la personne du général Endriartono Sutarto n'indique guère de changement de style puisqu'il s'est entre autres déclaré "prêt à exterminer tous les séparatistes"...

Et si la présidente Megawati, à la suite d'un interminable psychodrame au parlement, a finalement accepté d'assister aux cérémonies d'indépendance, elle est arrivée à Dili accompagnée de six navires de guerre indonésiens non autorisés à pénétrer les eaux territoriales timoraises. Jakarta s'acquitte donc du service minimum. Cela n'arrange pas les affaires du président Bush qui tente en vain de convaincre le Congrès de renouer la coopération militaire avec l'Indonésie, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.
Enfin, le gouvernement indonésien annonce vouloir récupérer les titres qu'il possédait au Timor oriental et dont il aurait été "spolié" en septembre 1999...
Le ministre des affaires étrangères timorais José Ramos-Horta a exclu toute négociation sur ce sujet.

Quelles peuvent être les relations avec le puissant voisin australien au sud ? L'exploitation des hydrocarbures en mer de Timor semble déjà poser problème ?

Les relations avec l'Australie se sont soudainement dégradées à la fin mars 2002 lorsqu'une polémique a éclaté sur les conditions du partage des ressources d'hydrocarbures en mer de Timor. Il est apparu en effet que les frontières maritimes entre l'Australie et Timor oriental pourraient être radicalement renégociées en faveur de ce dernier.

L'accord signé entre l'UNTAET et l'Australie en juillet 2001, s'il semblait très favorable à Timor en lui accordant 90% des royalties et seulement 10% à l'Australie, plaçait en fait le plus important gisement gazier en zone australienne, ne laissant que 18 % des royalties au jeune Etat. Or il semblerait qu'un arbitrage par la Cour internationale de justice, selon la Convention internationale du droit de la mer aurait pu accorder à Timor l'intégralité des royalties sur l'essentiel des gisements, soit au total 48 milliards de dollars au lieu des 12 milliards attendus.

L'Australie, en réaction, a tout simplement déclaré qu'elle ne reconnaissait plus l'autorité de ladite Convention. Face aux intenses pressions australiennes et à la nécessité de ne pas retarder la mise en exploitation des sites, le gouvernement timorais a finalement signé le traité, tout en annonçant son intention de ne pas renoncer à une procédure d'arbitrage international sur le tracé de ses frontières maritimes.

Mis à jour le 07/06/2003

 

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