Directeur de recherches au CNRS (CERI), spécialiste de la société israélienne et du conflit israélo-arabe. Dernier ouvrage paru : "La nation dans tous ses Etats. Les identités nationales en mouvement", Paris, Flammarion, 2000.

Entretien réalisé le 2 février 2001.

Pourquoi, sept ans après la signature des accords d'Oslo, le déclenchement, le 29 septembre 2000, d'une deuxième Intifada ?

Si la visite d'Ariel Sharon, le 27 septembre 2000, sur ce que les Juifs nomment le mont du Temple et les Arabes le Noble Sanctuaire a eu un rôle déclencheur dans l'Intifada ("guerre des pierres"), celle-ci s'est installée dans la durée du fait de plusieurs facteurs structurels.

Sur le plan diplomatique, le processus d'Oslo n'avait plus produit d'effets depuis 1995, les accords signés après cette date n'ayant été que des accords très minimaux qui ne faisaient pour certains que réactualiser celui de septembre 1995 (Oslo II). En outre, leur application était chaque fois extrêmement laborieuse.

La poursuite de la colonisation dans les territoires contribuait elle aussi à donner aux Palestiniens l'impression assez juste que l'occupation militaire n'avait été que réaménagée.

Sur le plan économique, les fameux dividendes de la paix étaient absents. Bien plus, les conditions de vie des Palestiniens se dégradaient davantage. Certes, il existe des pratiques de corruption chez nombre de responsables palestiniens, mais la manière dont les accords d'Oslo ont été mis en place (mesures de sécurité très strictes imposées aux Palestiniens, contrôle rigoureux des déplacements, etc.) a lourdement pesé sur le développement économique promis.

En quoi l'actuelle Intifada se distingue-t-elle de la précédente, en 1987 ?

Comme la précédente, l'Intifada al-Aqsa a reproduit, dans une première phase, la même situation d'asymétrie entre d'un côté un mouvement populaire, et de l'autre une armée. Cela étant, les différences sont évidentes.

Premièrement, aussi réduite soit-elle, les Palestiniens disposent désormais d'une base territoriale leur offrant des possibilités de repli. Le deuxième point, lié au premier, est qu'ils ont aujourd'hui des armes, alors qu'en 1987 ils n'avaient que des pierres. Ce recours aux jets de pierres a existé au début, mais depuis décembre la phase de mobilisation de masse est terminée, il n'y a quasiment plus d'affrontements avec des groupes importants de Palestiniens. Leur ont succédé -elles ont d'ailleurs existé dès octobre- des actions menées par des groupes paramilitaires, les Tanzim (jeunes du Fatah), qui tirent sur l'armée ou sur des civils israéliens.

Enfin, la dernière différence essentielle tient à la répression de l'armée israélienne qui d'emblée a été très violente, très meurtrière.

Lors du sommet de Camp David, en juillet 2000, les Israéliens ont imposé des discussions portant sur un accord global, alors que les Palestiniens auraient souhaité continuer à négocier des dispositions intérimaires. Pourquoi cette approche différente ?

Il y a eu sur ce point un chassé-croisé puisqu'en 1993 les Palestiniens souhaitaient des négociations immédiates sur l'ensemble des points, comme cela avait été le cas lors des accords conclus par Israël avec l'Egypte et la Jordanie. Mais selon les Israéliens, seule une approche progressive pouvait permettre d'établir des relations de coopération et de créer une certaine confiance mutuelle.

Ensuite, au fur et à mesure que l'Autorité palestinienne s'est construite, elle a essayé de tirer profit de chaque accord pour accroître son assise territoriale et ses compétences.

Du côté israélien, cette approche graduelle a finalement été jugée négative car elle risquait de préjuger des négociations finales, notamment sur la question des colonies. Tout retrait supplémentaire de l'armée entraînait ipso facto des répercussions sur ces colonies, alors que le gouvernement israélien entendait conserver une vision d'ensemble sur la question des implantations, soucieux de ne pas se trouver lié par une approche au " coup par coup ". D'où la volonté de Ehoud Barak de précipiter la conclusion d'un accord final.

Quels ont été les points d'achoppement majeurs lors du sommet de Camp David ?

Jérusalem, dans la mesure où ce point-là a fait alors l'objet d'un examen de fond. Les Israéliens proposaient de donner quelques espaces de souveraineté aux Palestiniens à Jérusalem-Est mais selon un dégradé important : absence complète de souveraineté sur la vieille ville et les quartiers arabes immédiatement adjacents ; souveraineté sur les villages intégrés à Jérusalem après 1967. La question de la souveraineté sur l'esplanade a quant à elle fait véritablement échoué la négociation.

Si la question des réfugiés n'a été qu'effleurée, il y a eu des progrès sur la question territoriale. Israël manifestait une certaine avancée en proposant d'annexer 10% de la Cisjordanie en échange de la cession de territoires israéliens sur une superficie équivalente. Toutefois, de par leur localisation, ces annexions coupaient en trois parties le futur Etat palestinien, le privant donc de continuité territoriale. Sans même parler donc de la bande de Gaza, séparée de la Cisjordanie. Une telle annexion permettait d'inclure dans les frontières d'Israël 80% des colons des territoires et de conserver le contrôle d'importantes nappes aquifères.

En matière de sécurité, des progrès ont été faits, Israël semblant renoncer à conserver le contrôle de l'ensemble de la frontière avec la Jordanie et se contentant d'une présence temporaire dans des stations de pré-alerte.

Quelles ont été jusqu'à présent les concessions les plus grandes consenties par les deux parties ?

Pour les Israéliens, c'est la rupture, apparue à Camp David, avec le dogme de l'indivisibilité de Jérusalem tel qu'il a été défini en 1967. Même si la négociation a échoué, ce qui était jusque-là une véritable ligne rouge - pas de remise en cause de "l'unification de 1967" - a été franchie. C'est l'acquis le plus important de ces derniers mois. Aucun gouvernement israélien ne pourra faire comme si cette avancée ne s'était pas produite.

Du côté palestinien, la concession majeure a eu lieu au sommet d'Alger en 1988 avec la reconnaissance implicite d'Israël par l'acceptation des résolutions 242  (de novembre 1967) et 338  (d'octobre 1973) de l'ONU. Acceptation amplement confirmée depuis 1993 à travers des négociations qui ont pour logique la construction d'un Etat palestinien sur 22% du territoire de l'ancienne Palestine mandataire.

Y a-t-il pour chaque partie un ou plusieurs points non véritablement négociables sur le fond ?

La question des réfugiés constitue très certainement le "noyau dur" autour duquel on se heurte à du non négociable.

Pour les Palestiniens, parce que la reconnaissance du droit au retour par Israël signifie la reconnaissance qu'un tort leur a été infligé en 1948 dont la réparation légitime tout leur combat.

Pour les Israéliens, parce que le retour des 3,7 millions de réfugiés en Israël -pays qui compte 6,2 millions d'habitants dont plus de un million d'Arabes- est absolument inacceptable.

A partir de là, tout n'est pas complètement bloqué dans la mesure où, si les Palestiniens n'entendent pas transiger sur le principe du droit au retour, ils sont sans doute prêts en revanche à composer quant à son application effective

Au-delà des différences de style, la nouvelle administration américaine peut-elle développer une autre approche que celle de la précédente ?

On est encore bien peu renseigné sur les intentions de la nouvelle administration. Ce qui est vraisemblable, c'est que George W. Bush, qui a pris ses fonctions de Président des Etats-Unis le 20 janvier 2001, ne s'impliquera pas avec la même force que Bill Clinton dans les négociations israélo-palestiniennes. Et ce devrait être vrai d'une manière générale pour la nouvelle administration dont les principaux responsables en matière de politique étrangère semblent plus portés à s'intéresser davantage à d'autres régions du monde.

Pour autant, le Proche Orient reste vital pour les intérêts stratégiques américains et si la situation l'exigeait les responsables en place seraient contraints de s'impliquer davantage. Par ailleurs, l'alliance stratégique des Etats-Unis avec Israël d'une part et l'Egypte d'autre part demeure une donnée stable indépendamment des changements à la Maison Blanche.

D'autres acteurs diplomatiques -l'Europe, l'ONU- sont-ils appelés à jouer un rôle plus important ?

Ce n'est pas impossible, notamment dans une situation où les Américains seraient un peu moins présents. Les Palestiniens, plus particulièrement depuis octobre, sont désireux d'une certaine internationalisation, mais, et c'est un fait nouveau, le gouvernement Barak -ce ne serait sans doute plus vrai avec un gouvernement de droite- n'est plus hostile à une implication accrue de l'Europe, éventuellement de l'ONU. Le gouvernement travailliste estime en effet que, de cette façon, un éventuel accord bénéficiera d'une sorte de parrainage international capable de lui donner une plus grande solidité.

Les Palestiniens peuvent-ils escompter un renforcement du soutien des pays arabes ?

Le soutien apporté n'ira guère plus loin que les déclarations -au demeurant mesurées- faites lors du sommet du Caire en octobre 2000, où deux fonds de soutien aux Palestiniens ont été crées, et lors de la conférence islamique de Doha en novembre. La Jordanie, l'Egypte et, de façon globale, les Etats de la péninsule arabique ont une marge de manœuvre limitée car ils sont trop liés aux Etats-Unis et, de façon moindre, aux Européens. La Syrie elle-même n'est pas du tout dans une position guerrière.

Comment analyser aujourd'hui l'état des sociétés israélienne et palestinienne par rapport au processus de paix ?

La situation paraît assez paradoxale. Les sondages montrent que des deux côtés une majorité - de l'ordre de 52% à 55% de la population - pense qu'il n'existe pas d'autre solution qu'un compromis territorial et l'existence de deux Etats. Mais, en même temps, le désarroi est grand.

Du côté israélien, on observe un sentiment d'incompréhension et d'insécurité depuis octobre, sentiment qui nourrit une sorte de réflexe obsidional antagonique avec une logique de réconciliation. Cette perception doit être reliée à la crise de confiance de la société israélienne vis-à-vis du politique, à son impression que le gouvernement ne se montre pas à la hauteur et qu'il y a une crise de leadership.

Côté palestinien, la ressemblance est grande. Pour le long terme, la voie suivie depuis 1993 semble la seule vraiment possible, mais la situation présente et les perspectives à moyen terme provoquent une assez grande désillusion vis-à-vis du processus de paix et un désenchantement non moins prononcé à l'égard de l'Autorité palestinienne.

N'y a-t-il pas eu des deux côtés un fort déficit pédagogique de la part des dirigeants auprès des populations concernées, l'ambiguïté constructive d'Oslo se transformant en ambiguïté dévastatrice ?

La logique d'Oslo, c'était la reconnaissance de droits mutuels impliquant la création assez rapide d'un Etat palestinien. Le non respect de cette logique a finalement conduit à l'explosion du processus de paix.

Il aurait fallu lever rapidement les ambiguïtés que contenait le document d'Oslo mais cela nécessitait qu'Israël reconnaisse que nombre de colonies devaient être évacuées. Le démantèlement de colonies aurait été un signe fort vis-à-vis des Palestiniens mais également à l'égard de la société israélienne. De même, affirmer pendant des années comme intangible une position intransigeante sur Jérusalem, alors même qu'il était évident qu'un accord exigerait une certaine division de la ville, et ensuite manifester brusquement une évolution sur ce dossier ne pouvait que désorienter la population israélienne.

Du côté palestinien, si les dirigeants ont choisi depuis maintenant de nombreuses années l'option de la coexistence de deux Etats, leurs discours auprès des réfugiés sont loin d'être suffisamment clairs. Les dirigeants de l'OLP doivent avoir le courage d'expliquer aux réfugiés que le retour tel qu'ils l'avaient rêvé dans les années 50 ou 60 -c'est-à-dire le retour dans leur ville ou village de départ - n'est pas possible mais qu'en revanche ils pourront s'installer dans l'Etat palestinien et obtenir, bien sûr, des compensations financières.

Mis à jour le 28/02/2001

 

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