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Les thèses abolitionnistes

Dès les années 1950, des mouvements internationaux d'États et d'associations se sont formés, questionnant le caractère moral et l'utilité de la possession de la bombe nucléaire.

Le Mouvement Pugwash

Un "Manifeste", proclamé en 1955, par le physicien Albert Einstein et le philosophe Bertrand Russell et signé par 11 scientifiques dont Linus Pauling et Joseph Rotblat, est à l'origine de la fondation de Pugwash en 1957. Cette année-là, 22 scientifiques éminents se réunissent dans le village de Pugwash en Nouvelle-Écosse (Canada) et soutiennent le Manifeste Russell-Einstein qui appelle les scientifiques du monde entier à prendre en considération les implications éthiques, morales et sociales des armes de destruction massive, à ouvrer contre la menace des conflits armés et à trouver des solutions coopératives aux problèmes globaux. Depuis 1957, des centaines de réunions se tiennent à travers le monde, dans le but de combattre la possession et l'utilisation, même théorique, de l'arme atomique et d'en évaluer les impacts. Au coeur même de la guerre froide, Pugwash réussit à réunir des scientifiques et des non-scientifiques de l'Est comme de l'Ouest, créant des voies de communication indirectes qui ont contribué à la conclusion d'accords importants, tels que le Traité d'interdiction des essais nucléaires de 1963 et le Traité de non-prolifération des armes nucléaires en 1968.

Coalition pour un Nouvel Agenda (NAL) (New Agenda Coalition (NAC))

Le 9 juin 1998, les ministres des affaires étrangères d'Afrique du Sud, du Brésil, d'Égypte, d'lIrlande, du Mexique, de Nouvelle Zélande, de Slovénie et de Suède réunis au sein de ce qu'ils nommèrent la Coalition pour un Nouvel Agenda, firent une déclaration - exigeant que les Etats dotés de l'arme nucléaire prennent immédiatement des mesures concrètes, et en particulier procèdent à la levée de l'état d'alerte et à leur désactivation. En décembre 1998, la Coalition présente une résolution devant la Première Commission des Nations Unies sur le désarmement et la sécurité internationale - sur le besoin d'un nouvel agenda sur le désarmement nucléaire (A/C.1/53/L.48/REV.1). Ce qui est intéressant, ce n'est pas tant la résolution elle-même, mais que 12 pays des 19 pays membres de l'OTAN, dont le Canada, ont voté à l'encontre des recommandations de l'OTAN, en s'abstenant au lieu de voter contre. La résolution est adoptée par 114 oui, 18 non et 38 abstentions. En 1999, une nouvelle résolution est adoptée dans ce sens, par 111 oui, 13 non et 39 abstentions. Le 19 novembre de la même année, le Parlement européen vote également une résolution appellant les Etats membres à soutenir l'initiative de la Coalition. Après la conférence de révision 2000 du TNP, à laquelle la Coalition participa et joua un rôle actif, cette dernière présenta une nouvelle résolution qui rassembla 154 votes en sa faveur, avec seulement 3 contre et 8 abstentions.

Peu avant la création de la Coalition pour un Nouvel Agenda, en mars 1998, the Middle Powers Initiative (MPI) était lançé. Composé de trois Lauréats du Prix Nobel pour la Paix, soit International Physician for the Prevention of Nuclear War (IPPNW), le Bureau international de la paix (IPB) et Women's International League for Peace and Freedom (WILF), ainsi que différentes organisations non gouvernementales internationales, le MPI a été créé afin de promouvoir la signature d'une convention internationale devant mener à l'élimination des armes nucléaires. Face au retour de la politique de dissuasion, à la paralysie de la Conférence du désarmement de l'ONU, il ressentait un urgent besoin d'encourager le désarmement. Le MPI s'est donc donné pour principaux objectifs de supporter et de faire connaître la Coalition pour un Nouvel Agenda, de faire campagne afin que l'OTAN revoie sa stratégie militaire, que le Traité de non-prolifération soit pris au sérieux et soit respecté par les États signataires, et de faciliter les consultations internationales sur le désarmement nucléaire. Le Mouvement a élaboré une stratégie de communication efficace afin que le grand public connaisse les véritables menaces que sont les armes nucléaires.

Il y a aussi Abolition 2000 - dont le Middle Powers Initiative (MPI) est membre. Abolition 2000 est un réseau mondial de groupes de citoyens oeuvrant pour la paix et l'abolition de l'arme nucléaire. Créé à la Haye en 1995, Abolition 2000 demandait que soit négociée et conclue pour l'an 2000 une entente qui établirait un échéancier contraignant afin que tous les États éliminent leurs armes nucléaires. C'est par l'entremise de leur Déclaration, que les groupes membres d'Abolition 2000 veulent faire pression sur les États. En signant cette déclaration, les individus et les groupes manifestent leur désaccord sur l'usage des armes nucléaires.

Aux organismes déjà mentionnés, s'ajoute la Commission de Canberra sur l'élimination des armes nucléaires mise sur pied en novembre 1995 par le gouvernement australien en tant que commission indépendante pour proposer des mesures concrètes en vue d'un monde libre d'armes nucléaires. La Commission Canberra propose ainsi une élimination progressive et planifiée des armes nucléaires ; sans fixer de calendrier, elle distingue plusieurs étapes de désarmement, étant entendu que chaque puissance nucléaire devra, avant d'accepter les étapes suivantes, considérer sa sécurité comme étant assurée. La réflexion de la Commission s'appuie d'abord sur l'idée que l'armement nucléaire a perdu de son intérêt dans le nouveau contexte géostratégique. Mais l'argumentation essentielle de la Commission repose sur l'idée que le principal danger pour le monde d'aujourd'hui réside dans la prolifération nucléaire. Les risques liés à l'apparition de nombreux pays dotés du nucléaire vont désormais bien au-delà de la sécurité procurée par la détention d'armes nucléaires. Une augmentation du nombre de détenteurs multiplie en effet les risques d'usage et d'accident ; peu au fait des règles complexes attachées au mécanisme de la dissuasion, certains pourraient aussi être tentés d'y voir une arme comme une autre. Plus généralement, l'existence même de puissances nucléaires constitue, pour les partisans du désarmement, un encouragement à la prolifération. Selon la Déclaration de la Commission Canberra - les Etats dotés d'armes nucléaires "se réservent exclusivement le droit d'en disposer. Cette situation est éminemment discriminatoire, et donc instable ; elle ne saurait se maintenir. Le fait qu'un Etat dispose d'armes nucléaires incite constamment les autres Etats à s'en procurer à leur tour".

Des thèses abolititionnistes récentes : Global Zero, Commission Gareth Evans

"Les thèses abolitionnistes ont été présentées d'abord par une initiative spectaculaire de MM. Kissinger, Schultz, Perry et Nunn dite "Global Zero" (janvier 2008), puis d'une manière argumentée et phasée par une commission d'experts, la Commission internationale sur la non-prolifération et le désarmement nucléaires, présidée par Gareth Evans, ancien ministre australien des affaires étrangères (1988-96) et par Yoriko Kawaguchi, ancienne ministre des affaires étrangères du Japon (2002-2004). Le présupposé de base de l'Ecole abolitionniste (Initiative Global Zero, Commission Evans) est que l'arme nucléaire, étant la plus terrible de toutes, doit être éliminée en premier. L'Ecole abolitionniste ne semble pas percevoir la discontinuité radicale entre l'arme nucléaire et toutes les autres sortes d'armes conventionnelles, ainsi que les autres armes de destruction massive. Les armes nucléaires ne sont pas des armes comme les autres. Elles sont de moins en moins tenues comme des armes d'emploi (les Russes eux-mêmes ont renoncé, dans leur doctrine, à l'idée de les utiliser comme des "armes de bataille"). Les armes nucléaires sont comprises dans les doctrines officielles comme des armes de dissuasion, même si les arsenaux nucléaires existants ne répondent pas tous - loin de là - à l'objectif de "stricte suffisance".[...]

La Commission Evans-Kawaguchi paraît avoir été consciente que les conditions politiques de l'élimination des armes nucléaires n'étaient pas réunies. Elle a cherché, semble-t-il, à définir ce que pourrait être un désarmement maximal dans des conditions de sécurité analogues à celles qui prévalent aujourd'hui. D'où l'objectif très volontariste d'une réduction à 1 000 têtes de l'arsenal russo-américain.[...]

Même les promoteurs de l'Initiative Global Zero, MM. Schultz, Perry, Kissinger et Sam Nunn, dans une interview récente au Wall Street Journal, déclarent : "En même temps que nous travaillons à réduire les armements nucléaires ... nous reconnaissons la nécessité de maintenir la sûreté, la sécurité et la fiabilité de nos propres armes." Ils approuvent la modernisation de l'infrastructure nucléaire prônée par la Commission Schlesinger-Perry et actée par le projet de budget fédéral pout l'année fiscale 2011 : "nous devons", ajoutent-ils, "maintenir notre arsenal nucléaire, quel qu'en soit la taille, aussi longtemps que la sécurité nationale l'exigera". [...]

La politique, en fait, commande. La réduction des tensions régionales est assurément le meilleur adjuvant du désarmement nucléaire."

Source : Rapport d'information du Sénat : Désarmement, non-prolifération nucléaires et sécurité de la France, par Jean-Pierre CHEVÈNEMENT, sénateur, février 2010.

Mis à jour le 07/03/2012

 

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