Pierre Brechon

Pierre Bréchon.

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Pierre Bréchon est professeur de science politique à Sciences Po Grenoble. Il est notamment l'auteur de plusieurs ouvrages publiés dans la collection Les Etudes de la Documentation française, "Les partis politiques français" (3e édition, 2011), "La France aux urnes, 60 ans d'histoire électorale" (5e édition, 2009), "Les élections présidentielles en France, 40 ans d'histoire politique" (2007).

Entretien réalisé en mars 2012.

Quelles sont les particularités de l’élection de 2012 par rapport aux derniers scrutins présidentiels de 2002 et de 2007 ?

Chaque élection comporte ses spécificités. 2002 avait été marqué par une campagne peu mobilisatrice, liée à une conjoncture où le Président et le Premier ministre sortants étaient tous deux candidats, après cinq ans de cohabitation. Ils semblaient devoir être qualifiés sans problème pour le second tour.  Dans ce contexte, les "petits" candidats avaient obtenu d’excellents résultats au premier tour et Lionel Jospin avait été éliminé de la compétition du second tour au profit de Jean-Marie Le Pen, président du Front national. En 2007 au contraire, la campagne avait été très animée, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal - considérés comme des figures neuves pour la fonction présidentielle - réussissaient à convaincre, semblant faire des propositions novatrices qui faisaient bouger les lignes.
Il est encore difficile de dire quelles sont les spécificités de 2012. La campagne intéresse davantage qu’en 2002, mais un peu moins qu’en 2007. Elle a commencé très tôt : dès février-mars 2011, la montée de Marine Le Pen, candidate du Front national, dans les intentions de vote présidentiel était un sujet central du débat médiatique. La bataille des primaires du Parti socialiste à l'automne 2011, ouverte aux sympathisants, a fortement contribué au lancement de la campagne présidentielle. La mobilisation de plus de 2,5 millions d’électeurs à chacun des 2 tours, après une campagne d’idées très médiatisée et suivie, a constitué un tremplin pour le candidat socialiste. Les échanges actuels de la campagne sont particulièrement vifs et agressifs, ce qui pourrait limiter la mobilisation d’électeurs qui attendent des débats de fond et ne les perçoivent plus lorsque les propos tonitruants agitent le devant de la scène.

Le contexte de crise économique influe-t-il sur la campagne électorale ?

Bien sûr. La crise économique met les enjeux du chômage, du pouvoir d’achat, de la finance au centre du débat politique. Ce climat rend les Français particulièrement critiques à l’égard de la classe politique et désillusionnés sur le pouvoir des hommes politiques face à la finance internationale. Nicolas Sarkozy peut insister sur sa stature internationale de président sortant et se présenter comme le protecteur des Français dans cette période critique.  François Hollande peut critiquer le président sortant qui aurait contribué à l’accroissement très important de la dette publique depuis 2007, aurait fait une politique favorable aux riches et n’aurait pas su contrecarrer la montée du chômage.

Le système de parrainage des candidats est parfois contesté, pour quelles raisons ? Un autre mode de sélection est-il envisageable ?

Le système de présentation des candidats par 500 élus – parmi les 36 000 maires des communes et les 10 000 élus dans les différentes assemblées locales et nationales - est d’abord contesté au nom de la liberté d’expression. Les petits candidats et leurs partisans estiment que leur message doit pouvoir être entendu dans la campagne. Le principe même de la sélection des candidats est donc parfois contesté. Mais la contestation principale porte sur le mode de sélection. Ceux qui ont le pouvoir de parrainage sont surtout des représentants de la France rurale, des maires de petites communes élus sans étiquette politique. On peut souhaiter un corps d’élus plus représentatifs de la réalité sociale et politique de la France. Certains demandent aussi que le parrainage puisse être fait directement par les électeurs. Il faudrait un nombre donné de signatures de citoyens et pas seulement d’élus. De nombreux systèmes concrets de sélection sont possibles pour prouver une certaine représentativité institutionnelle et populaire des différents prétendants à la candidature.

Les sondages sont devenus à leur manière des acteurs de la campagne électorale. Quelle a été l’évolution de la législation à leur égard ? Ont-ils, comme l’affirment leurs détracteurs, une influence sur le comportement des électeurs ?

De 1977 à 2002, la publication de sondages n’était pas autorisée la dernière semaine avant l’élection. La Cour de cassation ayant jugé fin 2001 que cette législation était contraire à la liberté d’expression et à l’égalité d’information des citoyens, celle-ci a été assouplie. Il est désormais possible de publier des chiffres jusqu’à la fin de la campagne électorale, le vendredi à minuit. Ces sondages sont de plus en plus nombreux pour l’élection présidentielle. C’est un élément de mobilisation des électorats, c’est aussi une information donnée aux électeurs sur le rapport de force entre candidats, ce qui peut favoriser les votes de nature stratégique, qui prennent en compte une prévision des résultats globaux pour choisir le sien. Les sondages ont aussi de l’influence sur les hommes politiques eux-mêmes qui peuvent décider d’être candidat ou d’arrêter leur précampagne, voire de faire évoluer leur stratégie en fonction des sondages. Ceux-ci sont aussi un outil de choix des invités politiques dans les médias : ces derniers donnent d’autant moins l’occasion de s’exprimer à un candidat qu’il apparaît faiblement soutenu dans l’opinion.
Les sondages ont donc de l’influence dans le débat public comme tous les autres éléments d’information et de campagne. Mais ils ne constituent pas une manipulation éhontée des citoyens et une pollution de la démocratie. Les sondages n’imposent son vote à personne !

Cinquante ans après l’adoption du principe de l’élection du président au suffrage universel direct, quel bilan peut-on dresser de ce mode de désignation du chef de l’Etat ?

Les Français sont très attachés à l’élection présidentielle, à tel point qu’il est très difficile d’envisager de revenir à un autre mode de désignation. C’est aujourd’hui la seule élection qui intéresse presque l’ensemble du corps électoral. Contrairement à ce qu’on croit souvent, la personnalisation de cette élection favorise le débat d’idées : chaque candidat doit incarner un programme : à travers sa personnalité, il peut faire passer des idées, ce qui est plus facile que de populariser un programme abstrait, par exemple dans une campagne législative. Ce scrutin permet aussi à tous les candidats qui arrivent à avoir 500 signatures de bénéficier d’une médiatisation nationale importante qui dessine durablement des repères pour les citoyens, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Cette élection a aussi poussé les partis politiques à s’organiser en vue de cette bataille décisive, ils ont dû adapter leurs structures, leurs modes de désignation des candidats et leur calendrier pour être "en ordre de bataille" dans ces moments centraux de la vie électorale française. Finalement, cette élection a imposé une vision très active d’un président de la République qui doit diriger la politique du pays pendant tout le quinquennat. Les institutions politiques françaises sont ainsi devenues quasi-consensuelles, ce qui était loin d’être le cas jusqu’à l’élection de François Mitterrand.

Mis à jour le 23/04/2012

 

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