Martine Segalen est  professeur émérite à l'Université de Paris Ouest Nanterre La Défense. Elle a  publié notamment "A qui appartiennent les enfants ?" (Tallandier, 2010) et "Sociologie de la famille" (Armand Colin, 8e édition en cours).

Entretien réalisé en mars 2013.

Comment expliquer la crise de la famille dans les années 1970 et sa redécouverte après 2000 ?

Je pense qu’il n’y a pas plus de "crise" de la famille en 1970 qu’il n’y a de "redécouverte" depuis l’an 2000 : ce sont là des discours médiatiques qui reflètent les inquiétudes sociales du temps, justifiées ou non. Les années 1970 redoutaient que la mise en place de l’État- providence ne prive la famille de ses "fonctions traditionnelles" ; on craignait aussi que la liberté nouvelle et la montée de l’amour ne mettent en péril le mariage : pourtant on se mariait beaucoup et jeune, on divorçait peu. À partir de 1975, le discours sur la "crise" familiale concerne la montée du divorce : Autrement, une revue née dans la vague de 1968 titrait un de ses premiers numéros : "Finie la famille ?" (pour conclure le contraire et saluer l’institution comme un nouvel espace de liberté). Retournement des discours à la fin des années 1980 :  L’Express de juin 1986 titre "La famille, une idée moderne", et ELLE en avril 2005 "La famille change. Tant mieux ! ", en en vantant la souplesse et l’ouverture d’esprit. Fin 2012 et début 2013, les  oppositions les plus violentes de ceux qui sont contre le "mariage pour tous" cristallisent de nouvelles peurs : la famille va-t-elle disparaître parce qu’une minorité fait changer la loi de la majorité ? Simultanément des articles de presse soulignent le rôle des "abuelos" – des grands-parents – dont les retraites sont seules à garantir le maintien des familles et à aider les jeunes en Espagne, confrontés à un chômage impitoyable.

Au-delà de ces discours et de ces idées, de très nombreux travaux s’efforcent d’analyser les évolutions de l’institution : dans les années 1970, on s’intéressait aux changements des  structures familiales, puis aux effets sociaux des divorces, des recompositions familiales, comme aux difficultés rencontrées par les familles monoparentales. La recherche s’est intéressée aussi aux politiques en faveur de la conciliation entre travail et famille (toujours pensée du côté féminin) puisque la France a un des plus forts taux de fécondité (1,9) d’Europe, pour le plus fort taux d’emploi féminin. Tout un courant de micro-sociologie s’est focalisé sur les nouvelles façons de faire couple et famille, etc., mais le retour des graves difficultés sociales et économiques que traversent l’Europe et la France depuis la fin du siècle dernier conduisent à s’intéresser aux effets de la crise et du chômage, au rôle d’amortisseur que peut – ou non jouer la famille, à la place qu’elle peut ou doit tenir face aux charges du vieillissement, etc.

Bref, ni crise, ni redécouverte, mais un champ de recherches très riche qui a quitté le champ de la psychologie depuis que les féministes des années 1970 ont montré que la famille était une institution privée qui relevait du public et qui est branchée sur tous les champs du social : travail, logement, santé etc. 

Quelle est la place de l’enfant dans les différents modèles familiaux ?

La place de l’enfant est aujourd’hui centrale, quel que soit le "modèle familial". En France, aujourd’hui 54 % des enfants naissent hors mariage, et c’est donc l’enfant qui fonde la famille. Sa place au sein du groupe familial et les attentes réciproques entre parents et enfants sont totalement différentes de ce qu’elles étaient il y a cinquante ans encore. Rappelons l’histoire singulière de la France avec la limitation volontaire des naissances très précoce, que Philippe Ariès associe à la montée du sentiment de l’enfance à la fin à la fin du XVIIIe siècle. Mais le modèle était encore celui d’une famille patriarcale et autoritaire.

Depuis que se sont dissociées sexualité et procréation, la centralité de l’enfant s’est encore renforcée, mais elle n’est pas dénuée d’ambiguïtés. L’enfant est, en ces années 2010,  celui d’un couple de plus en plus âgé. L’âge au mariage et à la première naissance s’est élevé dès les années 1970, en même temps qu’a augmenté le nombre des divorces, tandis que le taux de fécondité, qui assurait le renouvellement des générations en 1960, chute durablement. Ce sont les prolégomènes du bouleversement de l’institution familiale, dus au développement de la contraception moderne, à l’élévation du niveau d’éducation des jeunes filles, à l’ouverture du marché de l’emploi aux femmes, à l’avènement d’une quête d’égalité entre hommes et femmes. Les démographes s’inquiètent alors du "décalage" du calendrier féminin. Ce qu’ils n’avaient pas vu, c’est que l’élévation de l’âge à la maternité était le résultat d’un report de la procréation. Pour autant que les sources démographiques permettent de connaître l'âge au mariage aux  XVIIe et XVIIIe siècles, elles révèlent que l'on se mariait assez tard pour avoir moins d'enfants, et une fois mariés, on les laissait venir. Aujourd’hui on choisit de les faire arriver tard et ce sont les enfants d’un désir d’autant plus fort que, passé l’âge de 30 ans, la fécondabilité des femmes diminue. Une fois l’enfant désiré, le couple le souhaite tout de suite, sans attendre, d’où la multiplication des consultations de gynécologie pour stérilité et les dérives parfois observées du "droit à l’enfant".

Le couple aura examiné les paramètres socio-économiques liés à la naissance de l’enfant, qui sont évidemment sans rapport avec les calculs économiques d’autrefois, mais la jeune femme, surtout, tient compte du "bon moment" par rapport à son engagement professionnel ; par ailleurs, le  logement doit permettre d’accueillir l’enfant comme il le faut en fonction des exigences contemporaines. Cet enfant qu’on fabrique lorsque c’est le bon moment, il est fait  sur la base d’un nouveau contrat. Le nouveau-né aide l’autre, le géniteur, à accéder au stade d’adulte. Porteur des désirs de ses parents, ce que Serge Tisseron nomme le "contrat narcissique", l’enfant doit  réaliser les aspirations de ceux-ci en échange de leurs soins et de leur amour.

Et l’enfant fabrique la famille dans les couples en concubinage ou pacsés : il sera inscrit dans une filiation, et des personnes, autrefois étrangères les unes aux autres, deviendront les grands-parents aux yeux de la société et de la loi. Sur les épaules de cet enfant qui vient tard, et qui est si désiré, on fait peser la lourde charge d’inscrire le couple dans la lignée familiale.

Suivant de près les nouveaux principes d’éducation, ces parents sont inquiets et ils ont parfois tant idéalisé l’enfant avant sa naissance que le choc est souvent rude face, par exemple, aux pleurs nocturnes. Surprotectrices, parfois déboussolées, voici des mères plus âgées tiraillées entre les injonctions de la puériculture et les conditions du retour à l’emploi. A une maternité relativement insouciante, celle des années 1960, celle de mères ayant à peine dépassé l’âge de 20 ans, non encore trop normée par le corps des médecins ou des psy, se substitue une maternité anxieuse, anxiogène, avide de repères, dans une société qui a tendance à de plus en plus étalonner le développement de l’enfant.

Pensé comme un petit individu autonome, l’enfant n’est plus un être sur lequel imprimer les traditions familiales et auquel imposer l’autorité du père ; il est un adulte en devenir dont les parents ont pour rôle de faire advenir les qualités profondes. Surveiller son évolution, sa croissance, ses acquisitions, les stimuler aussi, telle est la fonction nouvelle des éducateurs de l’enfant, essentiellement de la mère.

Lorsque l’enfant grandit, les rapports entre générations s’avèrent aussi plus complexes qu’autrefois, dès lors qu’a disparu l’autorité patriarcale. La montée du sentiment de l’égalité s’est imposée entre hommes et femmes, tout au moins aux yeux de la loi, en même temps que se mettait en place une "démocratie familiale", déjà soulignée par le sociologue Alain Girard dans les années 1960. Comment trouver le juste équilibre entre la parole de l’enfant et les demandes des parents, justement inquiets, dans un contexte de grave crise et de chômage, des résultats scolaires qui sont la porte principale vers l’emploi ? Et la relation pédagogique est incontestablement devenue plus complexe de nos jours, car les parents doivent très vite composer avec le groupe des pairs dont l’influence est d’autant plus grande qu’elle est médiatisée par les nouveaux outils dits de communication. Paradoxalement, alors que l’éducation parentale cherche à révéler l’identité et la singularité profondes de l’enfant, celui-ci devient l’objet d’une pression grégaire de ce groupe des pairs véhiculée par les industries du vêtement, du loisir ou de la musique. Cette nouvelle forme de socialisation intervient de plus en plus tôt.

Comment définir les nouvelles parentalités ?

La "parentalité" est un concept nouveau. En anthropologie, on connaît la parenté, système de normes qui règlent le mariage, la filiation, la résidence. Le terme a  fait florès en s’accolant à divers préfixes et d’abord "monoparentalité", utilisé dès les années 1980 pour désigner les familles composées d’une mère et de ses enfants. En dénommant cet ensemble "monoparental", on conférait un statut à cette nouvelle figure familiale qui se répandait avec le développement du divorce. De plus la famille "monoparentale" était construite comme une catégorie de famille en danger, associée aux couches précaires de la population.

Puis le concept de "parentalité "s’est décliné dans diverses  configurations : la grandparentalité place sur la scène familiale de nouvelles figures actives ; la pluriparentalité renvoie aux recompositions familiales, avec l’émergence d’une nouvelle figure, celle du beau-père (ou de la belle-mère). Ce concept s’est substitué  à celui de paternité/maternité pour qualifier l’organisation du lien de filiation dans l’après-divorce. L’exercice de la beau-parentalité est complexe car ce "parent en plus" se trouve coincé entre l’idéal de l’amour électif et le souci de ne pas usurper la place du parent biologique. L’adoption comme les techniques d’assistance médicale à la procréation qui dissocient les liens du sang des liens sociaux créent aussi de la pluriparentalité, chaque configuration posant des questions spécifiques. Dans ces parentés plurielles, comment répartir droits et devoirs entre différents parents ? À qui l’enfant appartient-il ?

Depuis une vingtaine d’années, des mouvements militants de la cause homosexuelle ont utilisé le terme d’homoparentalité pour inscrire cette figure dans la continuité des changements familiaux : cependant, au contraire des autres parentalités, il s’agit d’une rupture majeure puisque la filiation de l’enfant n’est pas bi-sexuée – configuration que plusieurs pays d’Europe ont déjà légitimée et qu’autorisera en France la loi en cours de discussion dans les assemblées.

Enfin, dans un  sens voisin,  "parentalité" interroge la capacité des parents à exercer leur " métier ". En se plaçant du côté de la compétence parentale, le concept reflète les inquiétudes publiques : les parents ne seraient plus aptes à éduquer et socialiser leurs enfants, soit en raison de leur supposée "démission", des conditions matérielles de leur existence ou des avatars que connaît le couple familial. Les réflexions autour de ce concept fournissent ainsi des armes à l’État pour intervenir dans un champ familial plus que jamais quadrillé par le public.

Où va la famille ?

S’il s’agit de prédire l’avenir, je n’en sais rien. Mais l’histoire a montré que l’institution a surmonté des crises historiques, la grande peste du Moyen Age, les soubresauts de la Révolution, ou la crise économique de 1929. La famille est plurielle, elle est résistante, elle accepte la liberté de choix des individus même si les uns et les autres peuvent en payer le coût affectif. Le lien familial qui semble le plus fort aujourd’hui est le lien intergénérationnel, face à la fragilité du lien conjugal.

Comme le prophétisait Durkheim, l’État est de plus en plus présent dans la famille, surtout en ces temps de grave crise économique, et pour panser les maux familiaux sur le moyen terme, on lui demande de repenser l’habitat, l’école, le travail. A ses côtés, est apparu un partenaire d’un autre genre, Internet, partout présent dans nos vies, dont on pourra juger les effets sur les liens familiaux, les rapports privé/public dans les années à venir. Les " réseaux  sociaux" remplaceront-ils les "réseaux de parenté" et les solidarités familiales encore si puissantes en ces temps de crise ?

Mis à jour le 09/04/2013

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires