Pierre Verluise

Pierre Verluise, directeur de Diploweb.com

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Pierre Verluise, docteur en géopolitique, directeur du Diploweb.com, chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), co-auteur de « Géopolitique de l’Europe. De l’Atlantique à l’Oural »,  PUF, 2015.

Face à la mondialisation, quels sont les positions acquises et les avantages comparatifs de la puissance européenne ?

Le premier avantage de la construction européenne est d’avoir apporté la paix entre ses membres. Oublier cet acquis c’est insulter les morts des deux guerres mondiales. Dans le contexte de la mondialisation, rester une zone de paix est un atout aussi bien pour les personnes que pour les échanges.

Le deuxième avantage consiste dans la formation d’un marché unique de 508 millions d’habitants-consommateurs. Voilà pour les entreprises un espace sécurisé où les règles du jeu sont assez proches, même si les États s’arrangent pour conserver des spécificités, par exemple fiscales ou sociales. Ce qui – dans le cadre même de la mondialisation – conduit à des concurrences intra-européennes.

Depuis sa fondation sous le nom de Communauté économique européenne, l’Union européenne (UE) s’est élargie sept fois. Et plusieurs pays candidats – toujours plus pauvres que la moyenne des 28 États membres – se pressent aux portes. Cela témoigne d’une forme d’attractivité qui montre bien que l’UE dispose d’avantages comparatifs. En intégrant celle-ci, les États espèrent gagner plus qu’ils ne perdent à travers des transferts de souveraineté partiels. Il est vrai que l’UE est devenue un acteur important de la gouvernance mondiale, notamment à travers la promotion de la négociation comme mode de régulation et de décision ; mais aussi via sa politique commerciale ; ou encore par son statut d’observateur aux Nations unies et l’appartenance de deux pays – la France et le Royaume-Uni – au club restreint des membres permanents du Conseil de sécurité. L’UE est encore un partenaire important du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale comme des négociations sur le changement climatique.

Quant à l’expression "puissance européenne", j’invite à l’utiliser avec précaution. L’UE n’est pas une puissance "complète". Elle dispose d’un territoire, d’une population – vieillissante – mais le désir de puissance et les capacités à la mettre en œuvre sont inégalement répartis.

Quels sont a contrario ses handicaps ? À cet égard, faut-il craindre une marginalisation, voire une disparition progressive de l'Union européenne comme pôle influent dans la mondialisation ?

L’Union européenne est d’abord le résultat d’une histoire… et de nos contradictions individuelles et collectives. Ce qui explique combien sa forme est complexe. Avec plus d’une vingtaine de langues officielles, elle reste finalement un espace relativement cloisonné où les flux de travail demeurent moins importants qu’on pourrait l’escompter, notamment du fait de cet obstacle linguistique.

Par ailleurs, la construction européenne souffre d’une faible adhésion de la population au processus – qui s’impose à elle comme une sorte de contrainte extérieure –, particulièrement en ce qui concerne les processus d’ouverture économique aux forces de la mondialisation  depuis les années 1990. La dépendance énergétique, l’insuffisance des investissements en Recherche et Développement, les lacunes de la coordination des politiques économiques représentent encore des handicaps. Le tissu industriel demeure trop concentré, la compétitivité reste inégale. Quant à la politique extérieure commune, les États membres sont les premiers à vouloir la réduire au plus petit commun dénominateur. Il suffit de lire le traité de Lisbonne pour constater le soin pris par les gouvernements à réduire d’emblée les prérogatives de la fonction du poste de Haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune.

La marginalisation de l’Union européenne est déjà en cours si l’on considère l’évolution de son poids relatif. Démographiquement, économiquement et stratégiquement, l’UE voit son poids relatif se réduire sous l’effet de la croissance démographique d’autres espaces, de la croissance économique des émergents, et elle désarme quand les autres puissances engagent de plus en plus de ressources dans leur défense(1). L’espace UE-28 représentait 13,3 % de la population de la planète en 1960, il compte à peine pour 7,3 % aujourd’hui ; et il pourrait ne représenter guère plus de 5 % vers 2050. De 1980 à 2014, la part de l’espace UE-28 dans la production mondiale en PPA a reculé de 31,2 % à 18,3 %. Ce qui signifie que la place relative de l’espace UE-28 représente moins des deux tiers de ce qu’elle pesait 34 ans plus tôt. Sous l’angle stratégique, mis à part le Royaume–Uni et la France, la plupart des pays ont drastiquement réduit leur effort de défense, il s’agit d’un véritable abandon stratégique. Cela laisse penser que l’UE porte en elle une forme de renoncement volontaire à la puissance.

La crise de la zone euro a-t-elle renforcé le nombrilisme traditionnel des Européens ou, au contraire, mis en valeur certains des atouts de l’Union lui permettant de se poser en modèle sur la scène internationale ?

La crise de la zone euro fragilise l’image de la monnaie européenne en inquiétant les grands acteurs et les opinions publiques, via le biais simplificateur et volontiers dramatique des médias. Ils ont annoncé vingt fois la fin de l’euro… et chacun constate qu’il existe encore. Cependant, cette crise a mis en lumière l’incohérence initiale des buts et des moyens de la monnaie commune, les lacunes de la gouvernance économique, et in fine les contradictions de la volonté politique. Dès lors, il est difficile de se poser en "modèle" sur la scène internationale, sauf à raisonner par l’absurde.

Pour autant, la crise de la zone euro, à travers la théâtralisation des « sommets de la dernière chance » a conduit à une modification de la nature de la construction européenne. En effet, nous sommes passés d’un fédéralisme monétaire, l’euro, à un fédéralisme budgétaire, via le contrôle de la Commission européenne sur les projets de budget de chacun des États membres. Le tout sans beaucoup de réflexion publique, ce qui a encore accentué le déficit démocratique congénital de la construction européenne.

Plus largement, la crise de la zone euro a fait le jeu des populistes de tous bords et des anti-européens. Ce qui fragilise encore plus le projet politique.

Comment mieux valoriser les atouts de l’Union, qu'il s'agisse de son attractivité au regard de sa gestion de la sécurité internationale ou de sa capacité à édicter de nouvelles règles en matière de gouvernance mondiale ?

Mieux valoriser les atouts de l’Union passe d’abord par un renforcement de la cohérence interne. Il importe de clarifier les attentes et de lever les contradictions entre les uns et les autres. Il faudrait réduire les ambiguïtés quant à la quête de puissance, une obsession française partagée par peu de pays membres, mais tous ont des intérêts, des tropismes, des inimitiés qu’il faudrait mettre sur la table. La crise ukrainienne a démontré une nouvelle fois que l’approche polonaise à l’égard de la Russie n’est pas l’approche française. Comment rapprocher nos analyses et construire des stratégies communes qui soient davantage que des plus petits communs dénominateurs ? Alors il deviendrait possible à la faveur des occasions qui ne manqueront pas de se présenter de faire entendre une capacité de proposition cohérente et conforme à nos intérêts partagés.

Quant à édicter de nouvelles règles, cela passe d’abord par la qualité de la négociation avec les États-Unis pour le partenariat transatlantique. Cela passe aussi par le recours aux leviers disponibles et l’invention de nouveaux vecteurs, de nouvelles stratégies et alliances.

Note

(1) Cf. Pierre VERLUISE, "Vers un déclin du poids et de l’influence de l’Union européenne dans le monde", Questions internationales, n°71, mars-avril 2015, Paris, La Documentation française, pp. 84-91. (4 graphiques)

Mis à jour le 14/12/2015

 

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