Retour
 
 

Les filières jihadistes européennes

[Le jihadisme : un défi mondial], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le Pentagone, quartier général du département de la Défense à Arlington en Virginie, près de la capitale fédérale de Washington, le 11 septembre 2001.
© Wikimedia Commons

Agrandir l'image

L’État islamique, à l’heure actuelle, propose un projet qui paraît si enthousiasmant qu’il attire des dizaines de milliers de jeunes venus du monde entier, la radicalisation ne touchant pas que les musulmans. Ce n'est plus tant les mosquées qui sont les lieux principaux du recrutement comme ce fut le cas avant le 11 Septembre 2001. C’est la Toile qui s'impose comme le meilleur sergent recruteur des apprentis djihadistes européens, les nouveaux rabatteurs adaptant le discours terroriste aux aspirations de chaque jeune.

L’évolution des modes de recrutement

Boulevard Richard Lenoir où a été assassiné le policier Ahmed Merabet, le 7 janvier 2015, par les terroristes qui avaient attaqué Charlie Hebdo

Boulevard Richard Lenoir où a été assassiné le policier Ahmed Merabet, le 7 janvier 2015, par les terroristes qui avaient attaqué Charlie Hebdo.

© Wikimedia Commons

Agrandir l'image

L’apparition d’internet marque un véritable tournant dans la stratégie de communication et de recrutement des jihadistes. Samir Amghar, dans son article "Les nouvelles méthodes de recrutement" (publié dans "Les nouveaux espaces du jihadisme, menaces et réactions", Questions internationales n° 75, La Documentation française, septembre-octobre 2015), rappelle ainsi que, jusqu’au début des années 1990, « les jihadistes recrutaient quasi exclusivement par l’intermédiaire de leurs réseaux interpersonnels. (…) Dans ce cadre, il était fréquent qu’un jihadiste aille à la rencontre d’un fidèle avec lequel il sentait des affinités et lui propose de le "guider dans la foi" ».

Ce mode de recrutement, issu d’un processus risqué, lent et délicat, présuppose un contact direct entre le recruteur et sa "cible", le plus souvent dans la quiétude et la discrétion d’une mosquée.

Or, comme le souligne Samir Amghar : « Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, de ceux qui ont touché Madrid le 11 mars 2004 et Londres le 7 juillet 2005, les États européens ont accru leur surveillance des mosquées. Les responsables de lieux de culte ou d’associations islamiques sont également devenus plus méfiants envers tout prédicateur ayant des positions ambiguës sur le jihad. Ces évolutions ont conduit la propagande jihadiste à changer de stratégie ».

Dès lors, internet s’est progressivement imposé comme le moyen incontournable des campagnes de recrutement jihadistes : « Depuis quelques années, Internet semble avoir supplanté les imams et les prédicateurs dans la promotion et le recrutement de futurs militants. Si Internet constitue un instrument, un espace, permettant de renforcer la cohésion interne de groupes minoritaires par la publication de textes de doctrine et de fatwas, il est avant tout un vecteur de prosélytisme et de diffusion d’informations. (…)

Un autre avantage de cet "Internet militant" est d’offrir un archivage et une numérisation des prêches (…). Les mouvements jihadistes n’ayant pas accès au champ médiatique institutionnel, l’usage d’Internet leur permet de compenser ce manque de relais et de fidéliser une "clientèle" qui n’a pas toujours la possibilité de s’islamiser par la pratique religieuse. (…)

Internet fait office de vitrine virtuelle pour tous ces mouvements. Il tient une place primordiale dans le processus de captation des clientèles, en permettant notamment la pratique d’une "prospection passive". Un très grand nombre de sites diffusent les prêches, les fatwas et les ouvrages des principaux clercs des mouvements jihadistes. Les forums consacrés à la prédication ont également connu un développement exponentiel ces dernières années ».

Des profils très divers

Bardo-memoriam

Plaque commémorative en hommage aux victimes de l’attentat contre le musée national du Bardo (Tunisie), le 18 mars 2015 .Cette plaque a été inaugurée le 29 mars par le Président Béji Caïd Essebsi en présence de nombreux chefs d’État et de responsables politiques étrangers.

© Salah Bettaieb, mars 2016

Agrandir l'image

Soulignant que « les jihadistes européens sont loin de constituer un groupe social homogène », Samir Amghar distingue trois principales origines pour les jihadistes : « Leur noyau dur est principalement composé d’islamistes originaires du Maghreb et du Machrek dont un certain nombre d’anciens combattants afghans qui avaient intégré les oppositions islamistes dans leur pays à la fin de la guerre en Afghanistan. (…) Un deuxième groupe vient ensuite s’agréger autour de ce noyau dur. Il s’agit, en général, de personnes de la deuxième, voire de la troisième génération issues de l’immigration musulmane. Le plus souvent d’origine maghrébine ou indo-pakistanaise, ils ont intégré les milieux jihadistes lors de leur "réislamisation". C’est le cas par exemple des frères Kouachi, auteurs des attentats contre Charlie Hebdo (…). Enfin, un troisième groupe est constitué de convertis à l’islam ».

De même, il n’existe pas à proprement parler de profil social ou économique type pour les jihadistes : « D’un point de vue sociologique, le jihadisme recouvre une mouvance qui touche toutes les classes sociales. Des individus issus des milieux populaires des pays arabes ou d’Europe y côtoient des représentants des classes moyennes, voire supérieures, ayant un bagage universitaire important et maîtrisant plusieurs langues.

La présence de personnes issues des classes moyennes dans les rangs des jihadistes tend à battre en brèche l’idée reçue, mais bien ancrée dans les perceptions des hommes politiques et des journalistes, selon laquelle le jihadisme serait l’expression d’un malaise social recrutant principalement des exclus et des déshérités ».

Les convertis

Mathieu Guidère observe dans son article "Des convertis extrêmement motivés" (publié dans "Les nouveaux espaces du jihadisme, menaces et réactions", Questions internationales n° 75, La Documentation française, septembre-octobre 2015) que : « Le nombre de convertis qui rejoignent les organisations terroristes est évalué à 40 % du total des combattants environ, avec une progression exponentielle au cours des dernières années, de l’ordre de 5 % par an depuis 2011 et les printemps arabes ».

La foule rassemblée place de la République à Paris après les attentats du 15 novembre 2015

La foule rassemblée place de la République à Paris après les attentats du 15 novembre 2015.

Photo : Adrien Morlent © UE

Agrandir l'image

Si la présence de convertis parmi les rangs jihadistes n’est pas un phénomène nouveau, sa montée en puissance au cours des dernières années suscite un vaste débat quant aux motivations qui poussent les convertis à se tourner vers l’islam sous sa forme la plus radicale.

Mathieu Guidère propose de revenir sur quelques-unes de ces raisons, dont la plus prosaïque repose sans doute dans les avantages matériels offerts aux convertis : « Les organisations terroristes ciblent particulièrement cette catégorie de recrues et leur offrent des avantages qui suscitent d’ailleurs la jalousie des autres combattants non convertis qui n’en bénéficient pas. Ainsi, l’organisation État islamique (Daech) accorde aux convertis le statut de mouhajir (immigré) qui leur permet un accès prioritaire à un logement, à une "aide à l’installation" et à un revenu mensuel de l’ordre 700 euros.(…)

Ces "privilèges" sont toutefois loin de constituer la principale motivation des convertis pour rejoindre les organisations terroristes de type Daech ». Mathieu Guidère évoque des raisons d’ordre psychologique pour tenter d’apporter une réponse à la radicalisation des convertis : « (…) l’engagement dans les organisations terroristes séduit les convertis pour diverses raisons qui indiquent en filigrane un vide idéologique et existentiel. Certes, il n’existe pas de profil type du converti radicalisé, mais tous semblent chercher à donner un sens à leur vie en s’engageant dans l’action armée, fût-elle terroriste ».

Soucieux notamment d’être acceptés par leurs pairs, « les convertis apparaissent comme des engagés volontaires plus motivés que les autres, voulant se distinguer à tout prix en se montrant souvent "plus musulmans que les musulmans" ».

Ce "zèle des convertis", selon l’expression de Samir Amghar, se traduit par des dynamiques de groupe qui, pour Mathieu Guidère, jouent un rôle central dans le processus de radicalisation de l’individu nouvellement converti : « (…) qu’elle se déploie dans le monde réel ou virtuel, la dynamique de groupe est fondée sur l’émulation ou la surenchère radicale, par laquelle chaque membre tente de prouver sa loyauté au groupe ou sa capacité à défendre la "communauté" en proposant des actions de plus en plus extrémistes et, parfois, violentes ou terroristes. Sous l’effet de cette dynamique de groupe, les convertis radicalisés n’agissent pas tant pour la cause que pour les autres ».

Outre ces mécanismes psychologiques, Mathieu Guidère évoque l’importance des motivations idéologiques des convertis qui sont, selon lui, de deux ordres : l’un doctrinal, l’autre politique : « Le premier se traduit par l’adhésion à une doctrine religieuse spécifique axée sur la notion de "jihad défensif" (jihâd al-daf’) et, depuis 2014, sur la résurgence de l’idéologie panislamiste du califat (al-khilâfa), laquelle appelle à une réunification des musulmans sous une même autorité politique et religieuse (…). Dans le cadre de cette idéologie, l’engagement dans les organisations extrémistes ou terroristes est présenté comme un moyen de défense ou de représailles à l’égard des acteurs "anti-islamiques" qui voudraient maintenir la division des musulmans (…). Le second type de motivations idéologiques se traduit par une opposition violente aux politiques étrangères et aux interventions militaires occidentales dans certains territoires ou pays perçus comme victimes de l’impérialisme et de l’ingérence étrangère ».

Mis à jour le 09/02/2016

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires