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Les origines et les spécificités du jihadisme, d’Al-Qaïda à Daech

[Le jihadisme : un défi mondial], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le Pentagone, quartier général du département de la Défense à Arlington en Virginie, près de la capitale fédérale de Washington, le 11 septembre 2001.
© Wikimedia Commons

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Alors que le jihadisme actuel part à l'assaut des ordres nationaux et mondiaux établis, la difficulté du monde arabo-musulman se pose moins dans des termes religieux que politiques au regard du caractère autoritaire des gouvernants en place dans cette région du monde. Les dirigeants arabo-musulmans cherchent à légitimer leur pouvoir au nom de l'islam pour ensuite lancer l'anathème sur ceux qui les contestent. Ils alimentent ainsi un conformisme qui permet de disqualifier tout effort d'interprétation de la lettre du Coran et de  la Sunna et prédisposent à une lecture intégriste.

Du jihad local au jihad global

Les terres de jihad en 2015

Les terres de jihad en 2015 (selon Philippe Migaux).

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Denis Bauchard, dans un article intitulé "Géopolitique du jihadisme" (publié dans "Les nouveaux espaces du jihadisme, menaces et réactions", Questions internationales, n° 75, La Documentation française, septembre-octobre 2015), rappelle que les mouvements jihadistes qui ont essaimé dans le monde depuis les années 1990 trouvent leur origine dans le conflit afghan : « La matrice du terrorisme islamiste peut être trouvée en Afghanistan. Au début des années 1980, des combattants arabes s’y regroupent pour lutter contre l’envahisseur soviétique. Avec l’appui saoudien, pakistanais et américain, Oussama Ben Laden coordonne, entraîne, arme des moudjahidin qui lancent la guerre sainte contre l’occupant soviétique ».

En 1988, il fonde Al-Qaïda ("la base" en arabe) initialement constituée à partir d’une base de données recensant les volontaires jihadistes.

« L’Afghanistan apparaît ainsi comme (…) le premier front de la guerre sainte qui rassemble des combattants venant de tout le monde musulman. (…) En 1989, le retrait des troupes soviétiques du pays est perçu par ces combattants comme "la victoire de la foi sur la mécréance". (…) Après la fin de la guerre et leur victoire, ces combattants inoccupés partent vers de nouveaux fronts : la Bosnie, la Tchétchénie, l’Algérie, le Liban, l’Asie centrale, l’Irak ». Un temps local, le jihad se fait désormais transnational, et malgré son incapacité à susciter l’adhésion des populations musulmanes sur ces nouveaux fronts, il aboutit à la création d’une nébuleuse terroriste dense et mouvante.

Organisés en groupes terroristes, dont la majorité a fait allégeance à Al-Qaïda, les combattants « visent tant les "régimes impies" que l’ennemi lointain que représente l’Occident. Dans ce dernier cas, il s’agit à la fois de faire peur, de montrer sa force pour attirer de nouveaux combattants, et de provoquer un affrontement entre la population et sa minorité musulmane. La pratique des attentats suicides accentue encore le phénomène de peur ».

Le tournant du 11 Septembre

Le Pentagone, le 11 septembre 2011 : sauvetage des victimes

Le Pentagone, le 11 septembre 2011 : sauvetage des victimes.

© Wikimedia Commons

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Après une série d’attentats dans les années 1990, notamment en Afrique, les activités d’Al-Qaïda atteignent leur paroxysme avec le 11 Septembre, qui reste à ce jour l’épisode le plus meurtrier de l’histoire du terrorisme. Il est néanmoins possible de se demander si le 11 septembre 2001 ne constitue pas une victoire à la Pyrrhus, puisque la répression qui s’ensuivit aboutit à la chute du régime des talibans en Afghanistan, à la traque puis à la mort de Ben Laden et au démantèlement d’une part importante du réseau d’Al-Qaïda.

« Retirée dans les confins afghano-pakistanais, très surveillée par les dispositifs d’écoute occidentaux, l’organisation centrale a du mal à communiquer avec les différents groupes qui s’en réclament. Elle est aussi décimée par les opérations ponctuelles, notamment par les drones, qui la privent d’un certain nombre de ses responsables ».

L’affaiblissement d’Al-Qaïda ne signifie pas pour autant la disparition du terrorisme, puisque « de multiples mouvements qui ont fait allégeance à Al-Qaïda restent très actifs.(…) Ces groupes sont le plus souvent poreux, les combattants allant de l’un à l’autre en fonction du charisme de leur chef ou de leur niveau de rémunération. À ceux se réclamant d’Al-Qaïda s’ajoutent de nombreux mouvements autonomes ».

Daesh, un modèle d’un nouveau genre

Drapeau utilisé par l’organisation d’Al-Qaïda en Iraq (AQI)

Drapeau utilisé par l’organisation d’Al-Qaïda en Iraq (AQI).

© Wikimedia Commons

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L’émergence de Daech marque un tournant important pour la mouvance jihadiste : « Daech, né en 2006 d’une scission d’Al-Qaïda au pays des deux fleuves, s’est développé tant en Irak qu’en Syrie pour prendre son essor en 2014. Un commando s’empare alors de la ville de Mossoul, qui compte près de 3 millions d’habitants, et provoque la fuite de 10 000 soldats irakiens, abandonnant leur matériel sur place. Cette opération spectaculaire met au cœur de l’actualité un groupe jusqu’alors mal connu. (…) Avec Daech, on assiste à la naissance d’un terrorisme qui change à la fois de dimension et de nature ».

Tant dans sa stratégie que dans ses ambitions et les moyens dont le groupe dispose, Daech se démarque d’Al-Qaïda et des mouvements jihadistes lui ayant fait allégeance.

La première grande spécificité de Daech est son ancrage territorial. Jusqu’alors diffus, déconcentré, le jihadisme occupe désormais des terres et gouverne une population. Son approche révolutionnaire visait initialement la chute des régimes impies, il s’attaque désormais à l’existence même de certains États. Comme le souligne Denis Beauchard : « À l’été 2015, Daech contrôle un territoire d’une étendue comparable à la moitié de la France, à cheval sur la Syrie et l’Irak, peuplé d’environ 8 millions d’habitants vivant essentiellement dans les vallées du Tigre et de l’Euphrate ».

Camp de réfugiés syriens à la frontière libano-syrienne.

Camp de réfugiés syriens à la frontière libano-syrienne.

© Nadim Abou Rizk, 2015

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L’organisation bénéficie en outre de ressources matérielles et humaines inédites : « Elle possède près de 300 chars, des pièces d’artillerie, plusieurs milliers de véhicules de transport Humvee (des véhicules de transport blindés utilisés par l’armée américaine) récupérés sur l’armée irakienne. (…) Le mouvement dispose d’une véritable armée dont les effectifs seraient de l’ordre de plus de 50 000 hommes. On notera l’importance du nombre des combattants étrangers – environ 20 000 – qui viennent aussi bien de pays musulmans que de pays occidentaux ».

Daech dispose également d’importants moyens financiers, « ce qui lui permet notamment de mieux payer ses combattants. Dès l’origine, l’organisation a saisi un butin de l’ordre d’un milliard de dollars, correspondant à une partie des fonds détenus par les banques de même qu’une partie des réserves officielles en or de l’Irak déposées à Mossoul. Ces ressources sont en outre largement autonomes et se nourrissent du trafic de pétrole, d’antiquités, de racket ou de la collecte de la zakat (l’aumône légale) sur la population contrôlée. La CIA évalue entre un et deux millions de dollars par jour les rentrées financières de Daech ».

Les forces jihadistes de l’État islamique attaquent la ville de Kobané située au nord de la Syrie,  octobre 2014

Les forces jihadistes de l’État islamique attaquent la ville de Kobané située au nord de la Syrie,  octobre 2014.

© Wikimedia Commons

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Cependant, ce sont avant tout les prétentions de Daech et ses visées hégémoniques qui témoignent de la singularité du mouvement : « Le nom choisi – État islamique – ne l’a pas été au hasard. La proclamation du Califat en 2014 montre une nouvelle ambition. Cette initiative entend rassembler la communauté des croyants – l’oumma – autour d’un projet qui reçoit un certain écho dans ces moments de troubles que connaissent non seulement le monde arabe mais aussi un nombre important de pays musulmans ».

La création d’institutions de gouvernance constitue également un phénomène inédit. Le jihadisme s’inscrit désormais dans un système : « La volonté d’ériger un État marque une ambition nouvelle de la part d’un mouvement terroriste. De fait, Daech essaie de mettre en place des structures politiques et administratives. (…) Des gouverneurs ont été nommés. Ils s’efforcent de faire fonctionner l’administration et les services publics. (…) Des tribunaux islamiques ont été mis en place et veillent au respect de la charia, qui constitue dorénavant la seule référence juridique ».

La dernière spécificité de Daech, au sein de la mouvance terroriste, repose sur l’emploi d’une hyperviolence et d’une stratégie de communication extrêmement aboutie, qui expliquent partiellement l’omniprésence de l’organisation dans les médias ainsi que son attractivité : « Daech se sert des méthodes de combat utilisées par les groupes liés à Al-Qaïda mais avec une ampleur et une brutalité nouvelles (…). Sa communication, le plus souvent en temps réel à travers les vidéos postées sur Internet ou son magazine Dabiq, est très professionnelle ».

Mis à jour le 09/02/2016

 

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