Myriam Benraad est chercheuse spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM) et à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Cet entretien est tiré d’un article qu’elle a publié dans "Les nouveaux espaces du jihadisme, menaces et réactions", Questions internationales n° 75, La Documentation française, septembre-octobre 2015.

Quel est le lien entre la chute du régime de Saddam Hussein en 2003 et l’émergence puis le renforcement de l’organisation État islamique (Daech) ?

« Comprendre l’impressionnante résilience de l’État islamique implique de revenir sur ses racines profondes, liées avant tout à l’Irak et à la situation des sunnites dans ce pays. ( …) Au lendemain de l’invasion américaine est (…) née une insurrection armée sunnite opposée à la présence étrangère et à un processus politique au sein duquel toute participation est qualifiée de "collaboration".

La mort, en avril 2003, sous le feu de soldats américains, de plusieurs manifestants venus demander la réouverture d’une école à Falloujah met le feu aux poudres. Un an plus tard, en mars 2004, quatre contractuels de la société de sécurité américaine Blackwater sont pris en embuscade à Falloujah, tués, brûlés et pendus sur un pont qui enjambe l’Euphrate. En représailles, les États-Unis lancent une première opération militaire, Vigilant Resolve, contre les insurgés sunnites (…), puis une seconde, Phantom Fury, qui réduit la ville à un amas de ruines.

La même année, la révélation des tortures commises par l’armée américaine dans la prison d’Abou Ghraïb achève de radicaliser les sunnites qui boycottent massivement les premières élections de janvier 2005. (…) La rédaction d’une nouvelle Constitution à l’été 2005 et les deuxièmes élections de décembre entérinent la mise en marge politique des sunnites, tandis que la réconciliation nationale promise par Nouri al-Maliki, nommé Premier ministre en 2006 et membre du parti chiite Dawa (l’Appel islamique), se résume vite à une coquille vide. Les sunnites cooptés au sein du gouvernement, pour la plupart des Frères musulmans liés au Parti islamique irakien, sont en réalité dépourvus de représentativité et surtout mal vus par les populations des provinces où la violence fait rage au quotidien.(…)

En 2010, les derniers espoirs sunnites d’un retour sur le devant de la scène politique sont douchés lorsque, en dépit de la victoire de leur champion Iyad Allaoui aux élections de mars, Nouri al-Maliki opère un coup de force pour se maintenir au sommet de l’État et systématise la répression. (…)

Depuis plus de dix ans, les sunnites ont donc été tenus en marge de la transition irakienne et souffrent d’une grave crise de représentation qui les empêche d’entrevoir l’avenir. Frappés par des mesures jugées iniques, rendus amers par l’occupation étrangère et par l’accession au pouvoir des chiites, ils ont fini par faire le "pari Daech" pour porter leur revanche. »

Comment les jihadistes sont-ils parvenus à récupérer et radicaliser la contestation en Irak puis en Syrie ?

« Au fil de la dégradation des rapports entre Bagdad et les provinces sunnites, les jihadistes reçoivent l’appui d’imams et de tribus qui s’étaient naguère opposés à Al-Qaïda. Ces derniers dénoncent alors les agressions répétées du Premier ministre irakien, le chiite Nouri al-Maliki, et appellent les soldats sunnites à déserter l’armée.

De ce point de vue, l’État islamique ne peut se résumer à une "multinationale" terroriste surgie ex nihilo. Il est, en effet, le produit de la situation irakienne et de son pourrissement avancé. La question sunnite est restée irrésolue pendant plus d’une décennie dans ce pays et a fini par pousser cette communauté dans les bras de l’acteur le plus virulent au sol, celui qui, en l’espèce, promettait aux sunnites un renversement de leur statut de parias et la réalisation de toutes leurs exigences.

Lorsque l’État islamique lance sa conquête de l’Irak et de la Syrie, il arrive donc en terrain favorable et ses membres sont même accueillis comme des libérateurs. Nombre de factions sunnites, jihadistes ou non, se rangent à ses côtés, avec pour but de remporter une victoire tactique contre les régimes de Bagdad et de Damas, leurs alliés chiites et l’Iran. Daech est considéré comme le moyen, certes barbare, d’une "réunification" de l’Irak et de la Syrie, aux antipodes de ce qui le précède. »

L’État jihadiste suscite-t-il l’adhésion complète au sein de la mouvance contestataire sunnite ?

« L’adhésion au califat [varie] d’une région à l’autre, et tend même à régresser à mesure que les exactions augmentent. Un certain nombre de sunnites, y compris des insurgés, ne se reconnaissent pas dans la vision totalitaire de l’islam prônée par Daech. Ce sont ces sunnites qui, les premiers, ont fait les frais de l’ultra-violence du groupe. Dans bien des cas, la soumission des populations sunnites à l’État islamique a été purement circonstancielle, pour échapper à la mort.

De manière analogue, la stratégie de développement mise en œuvre par l’État islamique au profit des sunnites s’est heurtée à certains obstacles. Outre la terreur instaurée dans les régions tombées sous leur contrôle – et dont peu s’accommodent en réalité –, les jihadistes n’ont pas tenu leurs promesses au plan socio-économique. Les sunnites sont ainsi très divisés, à la fois sur le califat et sur la forme que pourrait revêtir un après-Daech. Une fraction d’entre eux continue de soutenir l’État islamique, soit par conviction idéologique, soit parce qu’il n’existe aucune alternative.

Les hommes politiques sunnites, à Bagdad comme dans les provinces, ont perdu toute légitimité depuis la crise. Ceux qui rejettent Daech et exigent que le gouvernement les arme estiment que l’appareil militaire et sécuritaire existant, qui s’est effondré à Mossoul puis à Ramadi, n’est pas en mesure de venir à bout des jihadistes, et que son redéploiement dans les provinces sunnites n’est pas non plus souhaitable eu égard aux dérives du passé. En échange d’une contribution à la lutte, ces sunnites réclament une autonomie régionale, sur le modèle du Kurdistan irakien, à laquelle Bagdad s’est toujours opposé. »

Une solution est-elle envisageable à court terme ?

« À ce stade de décomposition, l’horizon d’une refondation nationale de l’Irak et de la Syrie est peu probable compte tenu du degré de communautarisation de leurs sociétés. L’État islamique s’est d’ailleurs appliqué à détruire méthodiquement les symboles de ces nations et de la mémoire qui s’y rattache : les musées, comme celui de Mossoul, mis à sac par les jihadistes, les sites archéologiques ou encore les cités antiques. (…) Sans un rééquilibrage de l’équation au sol, aucune relance politique ne pourra advenir. La question est dès lors posée : comment arracher les sunnites à l’emprise de l’État islamique ? Quels effectifs sont concernés ? Quelles doivent être les modalités de leur participation ? Plus encore, est-il encore possible d’enrayer la sécession sunnite en sus de la contre-offensive visant Daech ? À l’évidence, les sunnites ne se mobiliseront pas si un "après" signifie un retour au statu quo ante. »

Mis à jour le 09/02/2016

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires