Le sens que l'on attribue au terme "frontière" diffère d'une époque à l'autre, et selon le champ dans lequel on l’utilise : histoire, science politique, droit international, sociologie, anthropologie, économie …. Pour les populations qui vivent dans des régions frontalières, la "frontière" est aussi imprégnée par un symbolisme fondé sur la perception de la "barrière" ou de la "jonction". Les représentations – politiques, académiques, populaires – se chevauchent souvent mais coïncident rarement.

Comment penser les frontières au XXIe siècle ? Sont-elles des lignes de séparation très fortes ou simplement les confins d’un espace de pouvoir donné ? Faut-ils les appréhender comme le point le plus éloigné d’un centre donné ou les revisiter comme des constructions sociales en lien avec les opérations de politisation qui les entourent ? Faut-il les fermer ? Faut-il les ouvrir ? La frontière n’est jamais innocente et rarement naturelle.

Le système international est, à l’heure actuelle, structuré par la coexistence d’environ deux cents États souverains. Les frontières en sont une donnée politique et juridique fondamentale. Traçant le périmètre de l’exercice de la souveraineté des États, elles sont également considérées comme les paramètres de l’identité des nations. En même temps, il existe, à l’échelle mondiale, de nombreux espaces régionaux de libre circulation : au sein de l’Union européenne, en Afrique de l’Ouest (CEDEAO -  Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest ), en Asie (ASEAN - Association des nations de l'Asie du Sud-Est), en Amérique du Sud (UNASUR – Union des Nations sud-américaines), entre la Russie et les pays de la CEI (Communauté des Etats indépendants) … Ils témoignent de la pratique de l’ouverture des frontières, pour attirer de la main-d’œuvre, des touristes ou pour développer les échanges commerciaux.

Mais dans des temps de peur de l’autre, sous l’effet notamment des pressions migratoires, refont surface les conceptions classiques où l’ordre politique, la frontière et le territoire se conjuguent pour justifier une politique de l’ordre. L’obsession des frontières remplace-t-elle désormais l’utopie sans-frontiériste ?

L'utilisation des frontières comme instruments d'exclusion et d'inclusion, comme marqueurs d'identité, comme moyens de défense culturelle n’a que peu de rapports avec les frontières en tant que faits géographiques ou en tant qu'institutions faisant l'objet de traités et d'accords. La configuration des relations de pouvoir et les idéologies du territoire qui y sont parfois associées ont, de ce point de vue, investi les frontières de significations mutuellement exclusives. Ces significations ont une forte emprise sur les émotions et l'imaginaire qui motivent les peuples et les nations à se battre et à mourir pour elles.

La notion d’un monde "sans frontières" fait écho à la vision européenne d’un pacifisme prospère, supra-ou post-national. Mais appréhender ainsi la mondialisation de l’après-guerre froide, ne revient-il pas à oublier le long trajet, tout à fait spécifique à l’Europe, qui a permis de donner une certaine réalité à une telle vision ? À présent, la mondialisation semble plutôt multiplier les frontières au lieu de les éradiquer. Elle crée encore davantage d’espaces par le foisonnement des réseaux. Dans cette perspective, l’alternative est-elle vraiment entre une frontière ligne et une absence de frontière ? Pourquoi ne pas envisager une évolution vers la coexistence d’une frontière ligne et une frontière réseau permettant de penser la réalité contemporaine comme une multiplication de lieux frontières qui seraient des points de passage ? La frontière serait donc de l’ordre de l’échange et du jeu entre pressions différentes davantage que du mur, de blocage et du contrôle systématique de tous les individus qui s’y rendent.

Mis à jour le 04/11/2016

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires