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Qu’est-ce que le populisme ?

Propagande (1889), Jean-Eugène Buland (1852-1926)

Propagande (1889), Jean-Eugène Buland (1852-1926).

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« Cela fait déjà quelques dizaines d’années que le terme de « populisme » est entré dans le vocabulaire politique courant, avec en général des connotations négatives. Qualifier un homme politique ou un courant de "populiste" revient en fait à le disqualifier en le situant en dehors de la politique respectable et en faisant peser sur lui un double soupçon de démagogie et d’autoritarisme : le "populiste" serait celui qui, au nom d’une prétendue homogénéité du peuple, s’appuie sur le ressentiment populaire contre les "élites" et/ou contre les étrangers réels ou supposés pour promouvoir par des moyens autoritaires une politique d’exclusion.

Inversement, (…) le "populiste" réel ou supposé peut lui-même être amené à revendiquer hautement son "populisme" en dénonçant dans ses critiques des porte-paroles des "élites" dont l’hostilité affichée au populisme dissimulerait seulement leur antipathie profonde pour le "peuple".

En fait, dans les débats contemporains, la notion de populisme a un sens essentiellement polémique. Elle est la plupart du temps un euphémisme pour désigner l’"extrême droite", ou pour y rattacher des courants politiques apparemment étrangers à celle-ci.(…) »

En Europe, « le "populisme" renvoie de nos jours à des hommes politiques comme Jörg Haider (décédé en 2008) et son successeur Heinz-Christian Strache en Autriche, Jean-Marie Le Pen et sa fille Marine en France, Christophe Blocher en Suisse, Pim Fortuyn (décédé en 2002) et Geert Wilders aux Pays-Bas, ou à des partis comme le Vlaams Belang (ex Vlaams Block) flamand ou comme la Ligue lombarde. Mais l’accusation peut être étendue à des hommes politiques de la gauche radicale comme Jean-Luc Mélenchon en France, ou des politiciens antisystème mais à l’identité politique flottante comme Beppe Grillo en Italie. »

Candidats du Peoples’ Party à la présidence des États-Unis, 1892

Candidats du Peoples’ Party à la présidence des États-Unis, 1892.

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Avant de « devenir un concept polémique et à la limite insultant (…), le terme "populisme" a des origines qui ne sont nullement déshonorantes et dont une partie non négligeable se situe plutôt du côté de la gauche démocratique et égalitaire.» Trois exemples de "populismes fondateurs" qui se développèrent à partir de la fin du XIXe siècle montrent ainsi que le populisme originel n’a pas toujours été "réactionnaire" :

  • le mouvement du narodnichestvo russe, qui renvoie aux premières générations révolutionnaires des années 1860 ;
  • le mouvement agrarien du People’s Party né en 1892 aux Etats-Unis ;
  • le Boulangisme en France à la même époque.

À l’heure actuelle, « les mouvements populistes occidentaux prospèrent en exploitant les difficultés des démocraties, mais aussi en invoquant de manière unilatérale certains aspects de la politique démocratique qui seraient, selon eux, oubliés de nos jours. (…) Les populistes actuels ne sont pas nécessairement anti-étatistes et encore moins collectivistes, mais ils invoquent la nécessité d’un "État fort", capable de prendre des décisions énergiques contre le formalisme des juridictions constitutionnelles. (…)

Mal à l’aise dans le monde de la gouvernance et de l’orthodoxie monétaire, ils promettent le retour à une régulation efficace, grâce, par exemple, à la sortie de l’Union européenne. Si certains s’appuient sur la tradition religieuse contre le libéralisme culturel (Pologne), d’autres peuvent aussi invoquer la laïcité contre les progrès de l’islam (France).

Tous les populismes ont en commun d’invoquer la substance du peuple contre le formalisme libéral, ce qui les conduit à postuler une homogénéité du peuple qui permet en fait d’en exclure ceux dont les intérêts ou la culture sont supposés en être trop éloignés (les élites, les minorités, les étrangers…). (…)

Tout au long de son histoire, le populisme moderne s’est toujours présenté comme une alternative à la démocratie libérale, en prétendant qu’il pourrait mieux que celle-ci incarner la volonté et les intérêts du "peuple" soit en proposant un régime foncièrement différent (…), soit en introduisant des correctifs plébiscitaires ou démocratiques dans les constitutions libérales. (…)

Le populisme contemporain ne détruit pas complètement la démocratie. Il refuse néanmoins le pluralisme démocratique au nom de sa prétention à incarner un peuple homogène ; il promeut donc une "démocratie défectueuse", qui se construit sur l’affaiblissement de l’État de droit et des contre-pouvoirs. Mais sa prospérité actuelle est elle-même le miroir inversé des démocraties contemporaines : il exprime à sa manière les limites du formalisme libéral, les difficultés de l’intégration sociale et les difficultés d’une "gouvernance" qui représente mal et qui donne le sentiment de ne plus gouverner. Le populisme est donc une pathologie compréhensible sinon normale de la démocratie d’opinion, dont il accompagne comme son ombre le développement. »

Extraits de Philippe Raynaud,  " Le populisme existe-t-il ? ", Questions internationales, n° 83, janvier-février 2017.

Mis à jour le 28/04/2017

 

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