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1962-2017…, un demi-siècle d'indépendance

[L’Algérie, une puissance régionale ], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Bulletin de vote du Président sortant Abdelaziz Bouteflika à l’occasion du scrutin présidentiel de 2014.
© Wikimedia commons

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Cinquième chef de l'État depuis l'indépendance du pays en juillet 1962, Abdelaziz Bouteflika est parvenu au pouvoir en 1999 à la suite d'une longue carrière politique. Pendant son premier mandat, il met en place la “concorde civile“ afin d'apaiser les tensions internes du pays. De tous les présidents algériens, il aura eu la plus grande longévité à la tête de la République algérienne démocratique et populaire.  

« Un trait unificateur de l’histoire algérienne court de la guerre d’Algérie à aujourd’hui : la vie et la carrière exceptionnellement longue d’Abdelaziz Bouteflika. Il serait abusif et réducteur d’associer l’histoire politique de l’Algérie contemporaine à une seule génération, à un groupe, et a fortiori à une personne. De nos jours, les hommes qui ont porté et conduit la révolution contre la France sont presque tous morts ou retraités. “Notre génération a fait son temps”, a déclaré A. Bouteflika dans son discours de Sétif le 8 mai 2012. Il n’empêche, la permanence de cet homme de la révolution, si proche de Houari Boumédiène (1932-1978), dans les instances suprêmes, puis à la présidence de la République – théoriquement jusqu’en 2019 –, le maintien du dernier carré de ses proches, avec ce que cela charrie de discours, de représentations, d’obsessions et de souvenirs, tout cela a congelé la direction politique de l’Algérie.

Houari Boumédiène

Houari Boumédiène.

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En 2017, comme en 1963, l’Algérie officielle vit dans la réminiscence de sa guerre fondatrice, garde une relation aussi tendue que puissante avec la France, et ne cède rien sur son contentieux saharien avec le Maroc. L’État algérien autoritaire et centralisé n’a rien perdu de sa vigueur, au risque d’un éloignement considérable avec son peuple. Comment le président Bouteflika a-t-il réussi à rester à proximité ou à la tête du pouvoir d’État sur une aussi longue période, de la guerre d’indépendance à son quatrième mandat présidentiel (2014-2019), malgré son éloignement sous les présidences Chadli et Zéroual ? Quatre Bouteflika se succèdent : « Abdelakader el Mali », le jeune révolutionnaire à l’ombre de Boumédiène (1956-1963) ; le dandy et chef de la diplomatie algérienne triomphante (1963-1979) ; le proscrit, exilé de luxe en Suisse et dans le Golfe (1981-1987), avant son retour à Alger (1987-1999) ; enfin, le président qui tente de réconcilier l’Algérie à coups de pétrodollars (depuis 1999).

Hafez al-Asad, Saddam Hussein, Abd al-Aziz Bouteflika,1978

Au centre Hafez al-Asad  (Président syrien), à gauche Saddam Hussein (Vice-Président iraquien), à droite Abd al-Aziz Bouteflika (ministre des Affaires algérien étrangères, 1978.

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Abdelaziz Bouteflika est né sous une bonne étoile. À la fin de la guerre d’Algérie, il est envoyé en mission en métropole par Houari Boumédiène pour discuter avec les chefs historiques du FLN capturés en 1956. Au château d’Aulnoy, il convainc Ahmed Ben Bella (1916-2012), qui accepte de prêter sa caution à la prise du pouvoir par l’armée des frontières. Le tribun, qui est à la fois révolutionnaire dans son discours politique et son internationalisme, et conservateur dès lors qu’il parle des mœurs et de religion aux Algériens, devient le premier président de l’Algérie indépendante sous le contrôle de l’armée. Il nomme Bouteflika ministre de la Jeunesse puis, en 1963, des Affaires étrangères.

Pendant seize ans, A. Bouteflika devient le commis voyageur de la révolution algérienne dans le monde. Tiers-mondiste, anti-impérialiste, il séduit au Nord et rallie au Sud. Sous la protection de Ben Bella puis de Boumédiène, qui proclame le « redressement révolutionnaire » en 1965, il arrache l’Organisation de l’unité africaine (OUA) au Maroc, accompagne les premiers pas de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), soutient la Ligue arabe, la Tricontinentale, les pays non alignés, accueille à Alger l’homme politique marocain Mehdi Ben Barka, Ernesto « Che » Guevara et des militants de l’Alliance nationale pour le changement (ANC), orchestre le Festival panafricain à Alger (1969), fait condamner l’Afrique du Sud de l’apartheid, mène la vie dure au Maroc en soutenant le Front Polisario (1975)… Pourtant, il ne néglige ni Paris ni ses présidents successifs.

Abdelaziz Bouteflika (à gauche), ministre des Affaires étrangères avec le Premier ministre danois Anker Jørgensen

Abdelaziz Bouteflika (à gauche), ministre des Affaires étrangères avec le Premier ministre danois Anker Jørgensen lors d’un sommet européen, 1973.

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Dans l’Algérie socialiste des années 1970 qui s’enfonce peu à peu dans un climat rigoriste, religieux et militarisé, Bouteflika est une personnalité atypique qui profite de son intimité avec l’austère Mohamed Ben Brahim Boukharouba (alias Boumédiène) pour sillonner le monde et porter haut le message de la révolution algérienne. Protégée par Moscou et Tito, partenaire respecté des Etats-Unis et de la France, leader du tiers-monde, des pays non alignés, porte-parole de l’Afrique et grande puissance arabe, l’Algérie capitalise sur l’héritage de sa révolution. Elle a les moyens économiques – grâce au pétrole – de mener une diplomatie active haute en couleur, dont le visage est celui de Bouteflika.

Tout s’arrête en 1979, après la mort de Boumédiène. L’Algérie s’enfonce par étapes dans la crise : guerre au Sahara – où la France et les Etats-Unis soutiennent désormais le rival marocain –, échec du développement et de l’industrialisation, bureaucratisation et échec du socialisme réel, effets du contre-choc pétrolier, crise du tiers-monde et désagrégation du camp soviétique, dépendance économique croissante, montée en puissance des monarchies religieuses et pro-occidentales du Golfe, l’Algérie est dépassée. Bouteflika quant à lui part en exil aux Émirats arabes unis.

Lorsqu’il est rappelé et élu au palais d’El Mouradia (la présidence) en 1999, le pays est dévasté par huit ans de guerre civile et de terrorisme. L’Algérie apparaît repliée sur elle-même, prostrée et coupée du monde extérieur. Dix ans après la chute du mur de Berlin, l’Algérie socialiste est un des pays les plus ravagés de l’après-guerre froide. Le retour de Bouteflika constitue un pari qui vise à restaurer la grande Algérie des années 1960.

À coups de pétrodollars, de dizaines de milliards d’investissements et d’importations dans les années 2000, sous la double houlette de la réconciliation et de l’amnistie, le pays sort en quelques années du chaos. L’Algérie, si longtemps à l’arrêt, se reconstruit, les villes reprennent leur extension et leur croissance après des décennies d’immobilisme. L’empreinte physique de l’Algérie française s’estompe –voire disparaît – peu à peu, le pays se modernise, des infrastructures nouvelles sont construites par des entreprises chinoises. Les Algériens se lancent dans le consumérisme – maisons, voitures, électroménager, ordinateurs et écrans plats… Mais cette frénésie nouvelle, perçue comme une juste revanche, ne règle pas grand- chose aux blocages politiques, religieux et idéologiques du pays. »

Extrait de l’article de Pierre Vermeren, “Petite histoire de l’Algérie après l’indépendance“ publié dans « L’Algérie. Puissance régionale », Questions internationales, n° 81, septembre-octobre 2016.

Mis à jour le 13/03/2019

 

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