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L’Algérie, entre défis internes et périls extérieurs : entretien avec Denis Bauchard

Plus d’un demi-siècle après l’indépendance, où en est l’Algérie ? À quels défis principaux doit-elle faire face ?

Denis Bauchard – L’Algérie se trouve dans une période de transition à bien des points de vue. Outre les défis qu’elle connaît depuis son origine, elle doit faire face à une situation difficile liée aux incertitudes politiques et à la forte baisse de ses ressources financières.

• Le défi du développement est d’autant plus pressant que l’Algérie n’est pas encore entrée en période de transition démographique. Comptant 10 millions d’habitants en 1962, sa population s’élève désormais à plus de 40 millions. Les jeunes de moins de 30 ans représentent près de 65 % du total. La population continue de croître à raison de 2 % par an, le taux de fécondité restant très élevé même s’il est en baisse (2,82 enfants par femme). Il est probable que cette situation perdure quelque temps : les prévisions des Nations Unies font état de 60 millions d’habitants en 2050.

• Ainsi, le premier défi est celui posé par l’arrivée sur le marché du travail de jeunes diplômés, dont seule une partie trouvera un emploi. On estime à 50 % le pourcentage de jeunes de moins de 30 ans en capacité de travailler, sans emploi. Il en résulte un profond malaise parmi les jeunes, ayant souvent un emploi sous-qualifié par rapport à leur diplôme.

• Or, l’Algérie n’a pas encore surmonté le défi de la cohésion nationale. Celui-ci a plusieurs aspects. Le Maroc et la Tunisie constituaient avant la colonisation française des entités politiques ayant déjà une véritable identité, qui a été préservée par leur statut de protectorat. Il n’en n’a pas été de même en Algérie qui, après avoir fait partie de l’Empire ottoman, a connu une administration directe pendant cent trente-deux ans, s’accompagnant d’une forte présence de colons. Cette recherche d’une identité algérienne ne peut se faire que contre l’ancien colonisateur : le mémorial du Martyr qui domine Alger en témoigne de façon véhémente. Mais le défi de la cohésion nationale est également représenté par l’intégration de la forte minorité berbère (25 % de berbérophones) qui affirme de plus en plus son identité culturelle et qui a obtenu une première victoire avec la reconnaissance en 2016 du tamazight comme langue officielle dans la Constitution révisée en février 2016. Kabyles, Chaouis, Mozabites, Touaregs s’estiment à tort ou à raison largement marginalisés voire discriminés par le pouvoir.

• Il s’y ajoute un défi de nature politique, celui de l’ouverture d’un régime dont le fonctionnement opaque reste dominé par l’Armée nationale populaire. Certes celle-ci a vu son pouvoir grignoté par le président Bouteflika qui, depuis 1999, a élargi avec succès sa marge de manœuvre : le limogeage de Mohamed Médiène alias Toufik en septembre 2015, le puissant patron du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), en témoigne. Mais il n’est pas sûr que son successeur puisse conforter les responsabilités du président. D’autres acteurs (tels que le frère du président Saïd) ont une capacité d’influence. Cependant, la plupart des partis d’opposition sont cantonnés dans un rôle de figuration ou sont contrôlés de façon étroite par l’armée, comme les trois partis islamiques. Le pouvoir de décision en dernier recours reste à l’armée. Même s’il existe une réelle liberté d’expression, il est clair que le régime n’est pas encore sur la voie de la démocratisation.

• Enfin, le défi de la sécurité a été largement surmonté, au prix d’une politique mêlant répression brutale et souvent indiscriminée menée par l’armée et mesures de réconciliation. C’est certainement l’un des acquis de la présidence, même si la montée en puissance du groupe État islamique (Daech) a fait apparaître de nouvelles menaces en Algérie et dans les pays voisins.

À ces défis, qui ont un caractère structurel, s’ajoutent de nouveaux défis plus récents.

• Le premier est celui de la chute des prix des hydrocarbures en raison de la part qu’ils représentent tout à la fois dans les recettes d’exportation (95 %) et dans les ressources budgétaires (70 %) du pays. Le gouvernement tente d’y répondre de façon ponctuelle, par des mesures de portée limitée, sans s’attaquer aux véritables problèmes structurels de l’économie algérienne.

• Le second défi est celui de la succession du président Bouteflika compte tenu de la dégradation de son état de santé. De nombreux indices laissent penser qu’il n’a plus la capacité de gouverner. En fait, depuis sa réélection en 2014, des affrontements violents se développent dans l’ombre, à l’intérieur du pouvoir, sans qu’il soit possible d’anticiper le résultat final. Des noms de prétendants, plus ou moins déclarés, circulent et certaines personnalités jouent un rôle clé dans cette compétition, chacun visant à obtenir des garanties sur son avenir. Il semble que le mot de la fin reviendra à l’armée, avec l’aval du nouveau « coordinateur » des services de renseignement, le général Bachir Tartag, et que le système se survivra sans novation majeure.

Pensez-vous que l’Algérie a durablement échappé au péril islamiste qui a, voici quelques années, déclenché une véritable guerre civile ?

D. B. – La lutte contre les groupes islamistes n’est certes pas terminée, mais il s’agit maintenant de gestion d’un conflit de basse intensité. Aucun attentat n’a été commis dans les grandes villes depuis plusieurs années. L’impression que donne le pays est celui d’une sécurité retrouvée. Quelques points de contrôle filtrants existent dans les agglomérations urbaines. Sur les grands axes routiers, les barrages sont rares, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils ne sont pas surveillés. Des katibas subsistent encore dans les massifs montagneux, y compris aux portes d’Alger dans la région de Bouira. Certaines se sont ralliées au groupe État islamique (Daech) qui, en juillet 2015, a exprimé sa volonté de « reconquérir l’Andalousie ».

La politique de réconciliation menée par le président Bouteflika et d’encadrement de la mouvance islamiste à travers trois partis – le Mouvement de la société pour la paix (MSP), le Mouvement pour la réforme nationale (MRN) et Ennahda – surveillés de près par les services de renseignement, a porté ses fruits. Même si le processus de succession du président Bouteflika est encore dans l’incertitude, il est peu probable que les islamistes puissent représenter une menace au cas où cette succession serait contestée. Le souvenir de la décennie noire comme l’effet de repoussoir que présente la situation en Libye et en Syrie ne peuvent que conforter le désir de stabilité de la population.

En outre, la menace s’est déplacée et s’est accrue au Sahara du fait des troubles qui subsistent dans plusieurs États voisins de l’Algérie. Le chaos qui règne en Libye depuis 2011, la situation difficile que connaît la Tunisie, la paix précaire obtenue au Mali entretiennent une menace forte à la périphérie du territoire algérien et sur les sites de production d’hydrocarbures.

Cette situation a conduit l’Algérie à réorganiser son dispositif militaire et à transférer environ près de 40 000 hommes dans la vaste et sensible zone du Sahara, principalement le long des frontières tunisiennes, maliennes et libyennes. L’Algérie a également développé sa coopération militaire avec la Tunisie. Au Mali, elle s’est impliquée, non sans ambiguïtés, dans une médiation qui a conduit à l’accord de paix conclu à Alger le 5 juin 2015.

Quelle est la situation des médias en Algérie ? Le pluralisme des moyens d’information est-il effectif ?

D. B. – En apparence, l’Algérie figure parmi les rares pays arabes où existe une certaine liberté de la presse. Les quotidiens y sont nombreux – plusieurs dizaines de titres – et reflètent bien toutes les sensibilités de l’opinion : à côté de journaux qui suivent la ligne du gouvernement, tel qu’El Moudjahid, existent des titres détenus par des groupes privés, par exemple El Khabar. Les articles critiques à l’égard des autorités sont fréquents et parfois très durs, en particulier dans les journaux francophones. Des caricatures, telles celles de Dilem ou de Hic sont souvent dévastatrices, y compris pour le président Bouteflika lui-même. Quant à la télévision, à côté des chaînes publiques se développent des réseaux privés, sans compter les télévisions étrangères – françaises mais également égyptiennes ou du Golfe – captées par paraboles et regardées davantage que les chaînes algériennes.

Cette liberté apparente cache une réalité plus complexe. D’une part, l’accès aux sources de l’information reste étroitement contrôlé. Les luttes internes au pouvoir, ses motivations, ses intentions sont encore difficiles à décrypter. La fiabilité de l’information s’en ressent d’autant plus que l’opinion algérienne est friande de la théorie du complot et de la dénonciation de la « cinquième colonne ». D’autre part, quelques médias relèvent directement ou indirectement du pouvoir ou de certains clans à l’intérieur de celui-ci, notamment les services de renseignements. Ainsi, la presse est souvent manipulée à des fins partisanes ou de règlements de compte internes au pouvoir. Certains organes de presse sont connus pour leur vénalité. Mais surtout, le pouvoir dispose, à l’égard de la presse trop libre à son goût, de moyens de pression nombreux et efficaces, même si le recours à la coercition directe et à la violence (prison, assassinat) a disparu. Cependant, d’autres moyens, non dépourvus d’efficacité, sont développés : poursuites judiciaires, contrôle des imprimeries, contrôle de la publicité accordée par les sociétés d’État voire les entreprises privées. Toutes ces pressions contribuent à expliquer les difficultés financières de certains titres qui ont conduit certains patrons de presse à réduire l’effectif des rédactions, le nombre de pages et le tirage. Il en est ainsi de la plupart des quotidiens libéraux.

Extraits de l’entretien avec Denis Bauchard publié dans « L’Algérie. Puissance régionale », Questions internationales, N° 81, septembre-octobre 2016.

Mis à jour le 13/03/2019

 

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