Mai 1968, ce mouvement révolutionnaire, animé par les jeunes, est original parce que ceux-ci ont agi en tant que tels. Jusque-là en effet, l'histoire avait connu, certes, bien des révolutions où le rôle de fer de lance avait été tenu par des jeunes, notamment en 1830, ou en 1848, en 1789 et en 1917 aussi ; toutefois, dans ces exemples passés, les jeunes ne se différenciaient de leurs aînés que par leur âge — ils avaient les mêmes idées qu'eux, et d'une certaine façon les représentaient. Pas en mai 1968 où, pour la première fois, la différence d'âge se traduit par une vision du monde spécifique, à laquelle, s'ils le voulaient, les plus âgés pouvaient se rallier.

Ce retournement essentiel est lié à la montée démographique de l'après-guerre, en Europe occidentale et aux Etats-Unis. Sans doute, dans ces pays, l'irruption d'un grand nombre de personnes sur le marché du travail a-t-elle créé un problème. Mais le plus souvent, elle a servi seulement de détonateur, car le malaise avait précédé cette entrée dans la vie: dès l'université, dès le lycée même, les jeunes gens des pays développés ont commencé à mettre en cause le fonctionnement de la société, ils se sont politisés. Le plus souvent cette prise de conscience est née au sein de la famille, où les fondements de l'autorité des parents ont été contestés : inconséquence dans l'application des principes qu'on veut imposer aux autres, sans s'y astreindre ; échec de l'expérience vécue qui disqualifie les parents, le mariage, et sape l'autorité, le prestige, etc. Il en avait toujours été plus ou moins ainsi, mais un phénomène nouveau a grossi la contestation des jeunes et l'a rendue plus cohérente que jamais. Ayant bénéficié de l'enrichissement dû au travail de leurs aînés, ils ont pu jouir sans effort de la société de consommation, le travail ne leur est pas nécessairement apparu comme une nécessité de l'existence ; ils ont ainsi acquis, grâce au cinéma, à la radio, au disque, au transistor, à la télévision, une culture parallèle et les éléments d'une vision globale de la société à laquelle la tradition universitaire ou scolaire ne permettait pas d'accéder aussi directement, et que, souvent, les gens plus âgés, nourris de culture écrite, n'avaient pas, ce qui constituait un facteur d'incompréhension réciproque.

Entre la non-violence des hippies aux Etats-Unis et la violence des blousons noirs en France, mouvements qui ont précédé mai 1968, il y avait un trait commun : ceux-ci, fils de travailleurs manuels, reprochaient aux adultes de n'avoir pas su transformer la société, de se contenter de «  petites grèves et de défilés » alors qu'ils ne cessaient de protester contre les abus ; ceux-là reprochaient à leurs parents de ne penser qu'à produire et à consommer, tout en ayant avec autrui une pratique en contradiction absolue avec les principes moraux sur lesquels ils prétendaient s'appuyer ; « puisque, vous, racistes, êtes bien propres mais bombardez les enfants du Viet-Nam en récitant la Bible », disent les contestataires américains, « nous serons sales, mais nous aurons l'âme propre », ajoutent les pacifistes de Berkeley et bientôt de Paris ou de Berlin.

 Leur premier contact avec la société, au lycée, avait révélé, par rapport à leur contre-culture, une inadéquation totale de l'enseignement aux besoins réels de l'existence et du métier ; et aussi la permanence d'un système socio-culturel destiné à perpétuer la domination des classes dirigeantes. La démocratisation de l'enseignement apparaît un mythe, puisque la sélection rejette ceux qui ne bénéficient pas d’un héritage culturel. La révolte s'est aussi politisée sur les lieux mêmes où on pouvait constater que les principes défendus par les dirigeants, par les hommes politiques, étaient démentis par les actes, par la réalité. L'université est aussi devenue un lieu où les courants révolutionnaires ont pu renaître : ils ont été qualifiés de gauchistes parce qu'ils mettaient en cause les formes traditionnelles de l'action politique - les partis - et les institutions qui prétendaient incarner la société - syndicats , etc. - mais ces mouvements n'ont pas réussi à gagner vraiment le monde des travailleurs qui, lui, n'avait pas eu le loisir d'écouter des disques, de passer ses journées dans des réunions... et demeurait frustré.

Bien que le mouvement ait échoué, à Paris, à Berlin et ailleurs il avait abouti, néanmoins, à une remise en cause de bien des croyances et certitudes.

L'autorité n'était plus sacrée...

Pour toute une génération.

Préface de Marc Ferro, co-directeur des Annales.

Source : Emmanuël Souchier, « mai 68 », Les médias et l’événement, La Documentation française, 1988, p.3.

Mis à jour le 13/04/2018

 

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