Le conflit opposant l'Inde et le Pakistan au sujet du Cachemire est profond, plonge ses racines dans le passé des deux pays et structure leurs relations bilatérales, tumultueuses depuis 1947. Cette rivalité ininterrompue, les trois conflits qu'elle a provoqués ont conduit à figer la situation sur le terrain, au détriment des populations concernées.

Les hésitations du Cachemire indépendant (1947-1948)

Le Cachemire aujourd'hui (carte simplifiée)

Le Cachemire aujourd'hui (carte simplifiée).

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Lors de l'Indépendance, les régions dont la majorité de la population est musulmane deviennent automatiquement pakistanaises, celles à majorité hindoue devenant indiennes. Cependant, les États princiers placés sous le protectorat britannique et ayant donc conservé quelque autonomie du temps de l'Empire des Indes ont le choix de rallier l'un ou l'autre des deux pays nouvellement créés. Parmi ces États princiers, le Cachemire constitue un cas particulier. Essentiellement peuplé de musulmans, il est gouverné par un prince hindou, le maharadjah Hari Singh, de la dynastie Dogra. Dans un premier temps, celui-ci tergiverse, refuse de choisir entre l'Inde et le Pakistan. Victime de raids de tribus pathanes venues du Pakistan et auxquelles se joint une partie de la population locale, le Cachemire demande (en octobre 1947) à être rattaché à l'Inde pour contrer ces attaques. L'armée indienne combat dès lors celle du Pakistan, venue en renfort (mars 1948).

Le cessez-le-feu (1949) et la Guerre froide

A la demande de l'Inde, l'ONU intervient et négocie un cessez-le-feu. Celui-ci entre en vigueur le 1er janvier 1949. Les armées indienne et pakistanaise se retirent de part et d'autre d'une Ligne de contrôle qui divise de facto le Cachemire en deux : les deux tiers forment l'État fédéré indien du Jammu-et-Cachemire (capitale Srinagar), le Pakistan administrant le dernier tiers, qui comprend deux entités : l'Azad Jammu-et-Cachemire ("Jammu-et-Cachemire libre", capitale Muzaffarabad) et les Territoires du Nord (capitale Gilgit). Un référendum d'autodétermination doit être organisé par l'Inde (qui s'y refuse par la suite). La monarchie cachemirie est abolie en 1952. En 1965, la question du Cachemire conduit de nouveau les deux États à se livrer une guerre que perd le Pakistan.

"Le conflit du Cachemire est un élément déterminant des choix géopolitiques du Pakistan et de l'Inde au cours de la Guerre froide. Le Pakistan devient dans les années 1950 un des piliers de la présence occidentale en Asie et du "cordon sanitaire" établi autour du bloc communiste. Il est le seul pays asiatique à être à la fois membre du Pacte de Bagdad (CENTO, 1955) et du Pacte de Manille (OTASE, 1954). De leur côté les relations des États-Unis avec l'Inde restent tendues en raison de l'incompréhension américaine et notamment de John Foster Dulles, secrétaire d'État, vis-à-vis du non-alignement indien prôné par Nehru. Puis dans les années 1960 et 1970, à la suite des guerres indo-chinoise de 1962 et indo-pakistanaises de 1965 et 1971, se dessinent, d'une part, l'amitié russo-indienne et, d'autre part, le rapprochement entre la Chine, les États-Unis et le Pakistan."

Source : rapport n° 336 du Sénat, 24 juin 2002, établi à la suite d'une mission effectuée du 3 au 10 mars 2002 en Inde et au Pakistan.

L'apparition d'un islamisme militant (1989)

"Le contentieux avec le Pakistan sur la question du Cachemire depuis l'indépendance des deux pays constitue un abcès de fixation pour l'Inde, les affrontements avec les insurgés et l'armée pakistanaise étant fréquents […]. Le spectaculaire rapprochement sino-américain en 1972 a fait craindre à l'Inde la perspective d'un triangle Chine-États-Unis-Pakistan dirigé contre elle […]. La guerre d'Afghanistan a renforcé le rôle du Pakistan, base arrière des résistants à l'occupation soviétique et bénéficiaire à ce titre d'importantes aides en provenance des États-Unis. Le retrait des troupes soviétiques en 1989 a coïncidé avec une reprise importante de l'insurrection au Cachemire, le Pakistan fournissant un appui logistique important aux militants islamistes. Depuis cette date, les combats ont provoqué la mort d'environ 20 000 personnes au Cachemire."

Source : rapport d'information 476 (1998-1999) du Sénat, L'Inde en mouvement : une chance à saisir pour la France, établi à la suite de la mission d'information effectuée en Inde du 9 au 21 janvier 1999

Depuis 1989, au Jammu-et-Cachemire, le réveil d'un islam militant qui a pris le pas sur les anciens partis politiques (dont la Conférence nationale de Farook et Omar Abdullah) a en partie modifié les données de cette question que rend potentiellement explosive l'acquisition, en 1998, de l'arme nucléaire par les deux belligérants. Outre des affrontements sporadiques qui opposent régulièrement les deux armées, celles-ci se sont de nouveau combattues en 1999. Au total, cette rébellion musulmane et sa répression par l'armée indienne fait plusieurs dizaines de milliers de morts.

Victoire des autonomistes aux élections d'octobre 2002 au Jammu-et-Cachemire

Au Jammu-et-Cachemire, les élections d'octobre 2002 donnent le pouvoir aux autonomistes. "Si le taux moyen de participation ne s'est établi qu'à 44 %, le résultat est tout de même significatif, étant donné que pour la première fois depuis 1977, les électeurs ont pu s'exprimer avec une relative liberté. Allié de la Conférence nationale, le BJP, parti hindouiste, a connu une grande déroute. Le principal vainqueur n'est autre que le Parti du Congrès. En l'occurrence, il n'est pas le seul, étant donné la performance du Parti démocratique du peuple (PDP) de Mufti Mohammed Sayeed. Il va ainsi se former entre PDP et parti du Congrès une coalition inédite pour une politique nouvelle comportant un programme commun minimum, le souci de réconcilier les communautés de la province, la libération des prisonniers politiques et le respect des droits de l'homme."

Source : pages personnelles, disponibles sur le site du Sénat, du sénateur Xavier de Villepin, représentant les Français établis hors de France, membre de la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées.

Les points de vue respectifs de l'Inde et du Pakistan

L'Inde

L'Inde revendique la totalité du Cachemire. Jusqu'à présent, doutant peut-être de la "loyauté" des Cachemiris à l'endroit de l'Union indienne, elle a toujours refusé d'organiser le référendum d'autodétermination prôné par l'ONU. Elle reproche au Pakistan de mener une "guerre par procuration" au Cachemire indien et d'encourager les incursions de combattants islamistes, qui bénéficieraient de l'aide des services secrets d'Islamabad, l'Interservices Intelligence Agency (ISI).

"Pour l'Inde, la fédération indienne est à même d'accueillir en son sein toutes les religions et tous les particularismes, la république indienne est laïque et "pluriethnique", même si la majorité de la population de l'Inde est de religion hindoue. Les musulmans ont en Inde les mêmes droits et les mêmes devoirs que les autres citoyens. Le Pakistan, a contrario, a été créé pour rassembler tous les musulmans de l'ancien Empire des Indes. A ce titre, la population du Cachemire a toute sa place au sein du Pakistan. Pour chacun des deux États, le conflit est le signe que l'autre refuse la règle de la Partition. En Inde, certains y voient le souhait du Pakistan de rassembler tous les musulmans habitant en Inde au-delà même du Cachemire et estiment que tout compromis à son sujet menacerait l'intégrité de la fédération".

Source : rapport n° 336 du Sénat, 24 juin 2002, établi à la suite d'une mission effectuée du 3 au 10 mars 2002 en Inde et au Pakistan.

Le Pakistan

Le Pakistan, quant à lui, considère qu'il a naturellement vocation à exercer sa souveraineté sur le Cachemire, dans la mesure où l'essentiel de la population en est musulmane. Il nie toute légitimité aux élections régionales indiennes.

"Au Pakistan, en revanche, l'attitude de l'Inde au Cachemire est vécue comme le refus de la Partition, de l'existence même du Pakistan et de sa vocation historique à accueillir et garantir les droits des musulmans. Enfin, comme en Europe entre la France et l'Allemagne, le conflit territorial au sujet du Cachemire a structuré la diplomatie des deux États, les a incité à participer à des systèmes d'alliances opposés et à nouer des alliances de revers. Le Pakistan, d'une part, s'est allié aux États-Unis et à la Chine. L'Inde, d'autre part, a trouvé appui auprès de l'Union soviétique, dans les années qui ont suivi la partition de l'Afghanistan."

Source : rapport n° 336 du Sénat, 24 juin 2002, établi à la suite d'une mission effectuée du 3 au 10 mars 2002 en Inde et au Pakistan.

Fin 2003-début 2004, cependant, les positions respectives des deux États semblent connaître une certaine évolution. Fin décembre 2003, P. Musharraf déclare que la revendication de la tenue d'un référendum au Cachemire pourrait être "laissée de côté" si cela permettait l'élaboration d'une solution pacifique à ce différend territorial (cette proposition est par la suite relativisée par certains dirigeants pakistanais). De son côté, l'Inde paraît reconnaître de facto que le Cachemire constitue un problème entre les deux pays et ne fait donc pas partie intégrante de son territoire.

La Chine

Sa frontière jouxtant en partie celle de l'Inde et du Pakistan, la Chine est concernée par ce conflit dans la mesure où, en dépit de l'opposition de New Delhi, elle contrôle deux territoires du Cachemire historique (notamment une partie du Ladakh). En effet, à l'issue du conflit qui l'a opposée à l'Inde en 1962, la Chine s'est emparée d'un territoire que, outre une autre région limitrophe et plus vaste, l'Aksai Chin (revendiqué par l'Inde), elle administre toujours en dépit des protestations de New Delhi. L'année suivante, à la suite d'un traité conclu avec le Pakistan, Pékin a acquis un territoire d'environ 5 000 km2, dans la région du Karakorum, lui aussi revendiqué par l'Inde, et concédé deux autres régions au Pakistan, également réclamées par New Delhi.

L'enjeu de l'eau

Enjeu politique, le Cachemire constitue également un véritable "château d'eau", dont les ressources concourent à alimenter la rivalité qui oppose l'Inde et le Pakistan.

"La région du Cachemire située à très haute altitude dans l'Himalaya est, en outre, un véritable "château d'eau" pour l'Inde et le Pakistan car elle permet de contrôler le bassin de l'Indus. Or pour ces deux pays l'eau du fleuve est vitale pour irriguer les cultures et nourrir les populations. Le partage des eaux de l'Indus et de ses affluents est organisé dans le cadre d'un traité bilatéral en date du 19 septembre 1960. Ce partage, tout en étant habituellement respecté par les deux parties, reste soumis à l'état des relations entre les deux pays. En 1965, l'Inde a essayé "d'assécher" le Pakistan et dans la crise actuelle, des voix en Inde se font entendre pour proposer cette mesure de rétorsion contre le Pakistan et les incursions au Cachemire."

Source : rapport n° 336 du Sénat, 24 juin 2002, établi à la suite d'une mission effectuée du 3 au 10 mars 2002 en Inde et au Pakistan.

Le Cachemire : quelle solution ?

"Dans le court terme, l'urgence est de favoriser la baisse de la tension pour éviter une guerre ouverte avec le risque nucléaire qu'elle comporte. Il est donc souhaitable de soutenir les tentatives de médiation entreprises successivement par la Russie et par les États-Unis, les deux principaux partenaires, respectivement, de l'Inde et du Pakistan. Il leur revient prioritairement de rétablir les conditions d'un dialogue minimal et de contribuer à établir des mesures de confiance permettant une désescalade, à charge pour le Pakistan de mettre un terme aux infiltrations au Cachemire et pour l'Inde, d'y répondre par des signes tangibles. Dans un second temps, il est souhaitable que des partenaires reconnus puissent les aider à poursuivre ce dialogue pour traiter des problèmes bilatéraux. La position indienne de refus de toute médiation internationale sur le Cachemire semble aujourd'hui dépassée par l'internationalisation de fait du dossier et par la très grande réticence des deux pays à retrouver la voie d'échanges bilatéraux constructifs pouvant aboutir à la résolution du conflit […]. Ni en Inde, ni au Pakistan ne se [dessinent] les grandes lignes d'un compromis acceptable pour les deux parties. En revanche, l'évolution intérieure des deux pays et de la situation internationale pourrait être porteuse d'espoir. D'une part, en Inde, le conflit du Cachemire pourrait apparaître un obstacle à la reconnaissance de son rôle de grande puissance et à son développement économique. D'autre part, si les évolutions qui se dessinent au Pakistan se poursuivaient, l'Inde trouverait un partenaire plus démocratique et plus ouvert avec lequel il lui serait sans doute plus aisé de trouver un terrain d'entente et de développer les liens économiques. Enfin, les États-Unis devraient pouvoir jouer un rôle majeur dans la résolution du conflit par leur position d'allié recherché par les deux parties, celles-ci n'ayant plus d'alliances majeures alternatives à l'alliance américaine."

Source : rapport n° 336 du Sénat, 24 juin 2002, établi à la suite d'une mission effectuée du 3 au 10 mars 2002 en Inde et au Pakistan.

Mis à jour le 01/03/2007

 

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