Guibourg Delamotte est docteur en études politiques (EHESS), chercheuse, Asia Centre à Sciences Po Paris.

Entretien réalisé en novembre 2008.

Plus de 60 ans après la Seconde Guerre mondiale, peut-on parler du Japon comme un "acteur décomplexé" par rapport à son passé sur la scène asiatique et internationale ?

L’extraordinaire performance économique a été perçue comme une victoire qui venait compenser la défaite de la Seconde Guerre mondiale, défaite qui a par ailleurs apporté au Japon une Constitution à laquelle il est profondément attaché. Pourtant à l’égard des "questions historiques" liées aux exactions commises par l’armée impériale pendant la guerre, le gouvernement a une posture qui n’est pas toujours claire : des chefs de gouvernement tiennent occasionnellement des propos maladroits (ce fut le cas d’Abe Shinzô sur les "femmes de réconfort") ; quand la position du gouvernement est claire (sur le sac de Nankin en 1937, par exemple), elle ne fait pas toujours consensus. En outre, beaucoup d’hommes politiques, sans être négationnistes (bien que ce soit le cas de certains d’entre eux), estiment, par exemple, que le chef du gouvernement japonais devrait pouvoir rendre hommage aux soldats japonais qui sont « morts pour la patrie » sans se heurter à la question des criminels de guerre. La question reste trop complexe pour que l’on puisse parler d’un Japon qui ait sur son histoire un regard dépassionné.

Peut-on qualifier le Japon de "puissance douce" (soft power) et quels sont ses atouts ?

Le Japon a mis l’accent sur la lutte pour le désarmement et contre la prolifération, a cherché à favoriser la résolution des conflits et la construction régionale, a eu une politique d’aide au développement et d’aide en cas de crise économique ou de catastrophes naturelles très active. Il jouit aussi d’un rayonnement culturel croissant en Occident et en Asie.

La Chine qui s’est perçue autrefois comme le centre du monde est la grande puissance montante du XXIe siècle. Que cela signifie-t-il pour le Japon et son positionnement en Asie ? Comment gère-t-il cette donne ?

Le Japon s’accommode bien de la montée en puissance économique de la Chine pour l’instant : leurs productions sont complémentaires, les entreprises japonaises ont délocalisé certaines de leurs activités, mais en ont conservé d’autres au Japon. Elles ont su tirer parti du développement et des faibles coûts de productivité chinois sans mettre en péril leurs intérêts économiques de long terme. Le Japon fait aussi un effort important en matière de R&D. Toutefois, les risques d’instabilité associés au développement de la Chine (pollution, stabilité sociale) inquiètent. Enfin, l’accroissement continu et l’absence de transparence du budget militaire chinois sont considérés avec circonspection.

Quels sont les contentieux territoriaux qui influent sur les relations que le Japon entretient avec ses voisins ?

Le contentieux territorial de Takeshima entre la Corée du Sud et le Japon, la question du tracé de la frontière entre la Chine et le Japon en mer de Chine orientale (la Chine adoptant pour limites de son territoire celles de son plateau territorial), enfin, les "territoires du Nord", petites îles annexées par l'Union soviétique à la fin de la Seconde Guerre mondiale qui avaient été rattachées au territoire japonais par le traité de Shimoda de 1855.

Quel rôle joue la Corée du Nord dans l'alliance américano-japonaise ainsi que dans l'architecture sécuritaire de la région ?

Le Japon et les États-Unis oeuvrent à la résolution de la crise nord-coréenne au sein des Pourparlers à Six. Leurs positions ne sont pas toujours alignées : le Japon veut savoir ce que sont devenus ceux de ses citoyens que la Corée du Nord a kidnappés dans les années 1970 et 1980 et lie cette question au problème nucléaire. La Corée du Nord est le principal facteur d'instabilité en Asie actuellement et a été une raison de la mise en place par les États-Unis d'un système de défense anti-missile auquel participe le Japon.

Mis à jour le 08/12/2008

 

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