À la fin du XIXe et au début du XXe siècle des règles avaient été édictées pour, en principe, protéger les populations non-combattantes durant les conflits. Si les civils ne sont pas au cœur même des combats de la Grande Guerre, ils sont affectés de bien des manières par la violence de guerre : l'invasion, les bombardements, les souffrances affectives, sont trois épreuves parmi tant d'autres analysées par Anne Duménil dans "La guerre au XXe siècle, l'expérience des civils" (La Documentation photographique n° 8043, 2005).

Invasion

L'exode des Belges vers la France

L'exode des Belges vers la France.

Photo : Préfecture de police, La Documentation française © Présidence du Conseil.

Agrandir l'image

« Pour les civils, l'invasion constitue un moment de particulière vulnérabilité. Lorsque les mesures d'évacuation n'ont pas été anticipées ou n'ont pu être mises en œuvre, les civils, leurs espaces de vie et leurs biens sont exposés aux effets directs et indirects des opérations militaires. Ils deviennent la cible de violences délibérées exercées par les troupes d'invasion. Exécutions, viols, prises d'otages s'accompagnent de pillages et de saccages, les atteintes aux personnes et aux objets s'inscrivant dans une étroite continuité. Sur tous les fronts de la Grande Guerre, les populations civiles se sont vues exposées à cette violence d'invasion. Sur le front Ouest, les troupes allemandes pénètrent dans les territoires envahis, avec la certitude de devoir affronter une résistance armée des populations belges et françaises : dans les représentations des soldats et officiers allemands, le mythe du franc-tireur alimente l'image d'une population civile conduisant une guérilla cruelle contre les troupes allemandes aux moments de plus grande vulnérabilité. Dès le 8 août 1914, les treize régiments allemands ayant participé à l'attaque de Liège font preuve d'une violence à la mesure de leur appréhension. Dans la petite localité belge de Dinant, les exécutions de masse et l'emploi des civils comme boucliers humains entraînent le décès de 674 personnes, soit 10% de la population totale. La destruction des bâtiments publics, des archives et des richesses artistiques accompagne l'anéantissement presque total de la ville. Ces violences d'invasion conjuguent, d'une part, l'expérience de vulnérabilité physique éprouvée par les combattants et une représentation profondément anxiogène des populations ennemies et, d'autre part, un vécu de puissance, lié au port des armes, et d'impunité, induit par l'effondrement des normes ordinaires de contention de la violence. Effroi et violence sont alors retournés contre les civils désarmés. Au total, entre août et octobre 1914, 6 500 civils belges et français sont exécutés et 20 000 immeubles détruits.

Bombardement

[...] La marque laissée dans les mémoires individuelles et collectives par l'expérience du bombardement des lieux de vie des civils, et singulièrement de ces lieux centraux, matériellement et imaginairement, que sont les villes, est en effet particulièrement forte. Pendant la Grande Guerre, le passage à la guerre de position tend à limiter le débordement sur les civils de la violence de combat. Mais là aussi, la radicalisation de l'activité guerrière induit une porosité croissante comme en témoignent l'intensité et la nature des dommages subis par l'arrière-front. Aux destructions strictement liées aux opérations militaires s'ajoutent en effet des dévastations visant non seulement à gêner les troupes adverses, mais aussi à interdire une reprise rapide de la vie civile : lors du retrait stratégique allemand de février 1917, les routes sont rendues impraticables, les maisons inhabitables, les puits souillés, mais les villages aussi sont systématiquement incendiés, les établissements artisanaux et industriels anéantis, les instruments agricoles détruits ; même les arbres fruitiers des jardins n'échappent pas à la destruction systématique. En 1918, la ville de Lens est détruite tout aussi systématiquement : les troupes allemandes font exploser habitations, infrastructures urbaines et installations minières. Le sentiment d'une transgression radicale s'exprime alors dans la monstration des ruines : décrites dans de très nombreux textes, photographiées dès qu'elles sont accessibles, elles sont la preuve de la barbarie de l'ennemi. Dès 1915, leur classement au titre des monuments historiques est débattu et la conservation des ruines de certains lieux, villes ou villages tel Ypres (Belgique) ou Monchy-le-Preux (Pas-de-Calais), est envisagée. Les bombardements d'artillerie à longue distance et les premières attaques aériennes tendent également à altérer les distinctions spatiales entre espace de combat et espace civil. Les canons lourds qui bombardent Paris du 23 mars au 9 août 1918 font 256 victimes et 625 blessés, alors que les bombardements, par zeppelin dès 1914, puis par avion, font 267 morts et 602 blessés. Au printemps 1917, les premiers bombardiers de l'armée allemande conduisent des raids contre les quartiers industriels de Londres. Les pertes totales demeurent limitées (1 414 morts et 3 416 blessés parmi les civils britanniques). Elles témoignent cependant d'un franchissement de seuil décisif, perçu comme tel par les contemporains. [...]

Ypres (Belgique) détruit par les bombardements

Ypres (Belgique) détruit par les bombardements. Photographie aérienne parue dans “La Guerre”. Document de la Section photographique de l’armée.

Photo : Holzapfel © La Documentation française.

Agrandir l'image

Séparation, solitude et deuil

Aux privations qui mettent en jeu les corps, s'ajoutent les épreuves affectives. Conséquences de la mobilisation des hommes, et des immenses mouvements de populations que connaissent les pays en guerre, les séparations forcées affectent les couples mais également les familles et, aussi directement peut-être, les cercles d'amis et de collègues : elles concernent au fond tout le tissu social et affectif. Ces séparations alimentent souvent une souffrance qui, tout en demeurant personnelle, est aussi une expérience partagée au sein des sociétés en guerre. L'absence des proches prive de ce soutien, matériel et affectif, qui pourrait aider à affronter les privations, les dangers du temps de guerre. Elle signifie aussi parfois que l'on meurt seul ou qu'on est absent lors de l'agonie d'un être cher. Ces peines-là, dans leur banalité, sont d'autant plus indicibles qu'elles fragilisent l'économie morale de la mobilisation patriotique, pourtant si nécessaire pour affronter les deuils alors très nombreux. La guerre au XXe siècle fait en effet traverser aux sociétés et aux individus l'expérience de la mort de masse. L'attente anxieuse devient alors une composante essentielle de l'expérience des individus et constitue un des traits profonds de la vie des communautés en guerre. Les familles des 300 000 Australiens qui servirent pendant la Grande Guerre – 60 000 trouvèrent la mort outre-mer – durent souvent attendre plus de deux semaines pour recevoir des nouvelles de leur proche ou pour être informées d'un décès. L'angoisse de la perte nourrit aussi le sentiment d'une communauté de risques qui, sans les faire disparaître, transcende les clivages sociaux. Pendant la Grande Guerre, la communauté de guerre est ainsi fondée sur l'épreuve partagée de la perte des hommes au front. En 1918, l'Allemagne compte 525 000 veuves de guerre et plus de un million d'orphelins. Les 722 785 morts britanniques laissaient ainsi derrière eux 345 000 orphelins et 193 000 veuves.

Remise de décorations aux familles de soldats morts pour la patrie

Remise de décorations aux familles de soldats morts pour la patrie.

Photo : ECA © La Documentation française.

Agrandir l'image

Et peut-être 3 millions d'endeuillés directs : ces parents, ces frères et sœurs dont nul mot ne vient désigner l'état. Or, la forte surmortalité des cohortes d'hommes les plus jeunes fait que les fratries ont été particulièrement touchées. Le deuil était aussi enduré par les fiancées – ces veuves blanches souvent si réticentes à un autre engagement amoureux –, les amis, les collègues… Cette perte est d'autant plus difficile à accepter que le défunt fait souvent l'objet d'une puissante idéalisation, liée au statut des morts au combat dans les sociétés en guerre. Si tout deuil peut comporter un sentiment de culpabilité et de mésestime de soi, l'investissement collectif sur le sacrifice des soldats démultiplie ces affects. En outre, les soldats ont souvent, dans leurs lettres ou dans leur testament, dicté à leurs proches les attitudes auxquelles ils devraient se conformer : le plus souvent, ils prescrivent un véritable interdit du deuil. La mort des soldats à la guerre provoque aussi une inversion de l'ordre générationnel, d'autant plus intolérable lors du premier conflit mondial que, pour la première fois dans l'histoire, les parents étaient moins préparés à survivre à leurs enfants : dans un contexte démographique marqué par le net recul de la mortalité infantile et par la réduction de la taille des familles, la perte d'un enfant adulte a fait figure de traumatisme majeur. »

Mis à jour le 09/03/2018

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires