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Mikhaïl Serguéévitch Gorbatchev. L’échec d’un réformateur, par Michèle Kahn

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La chancelière allemande Angela Merkel et Mikhaïl Gorbatchev le 24 février 2011 au musée Kennedy de Berlin à l’occasion du 80e anniversaire de l’ancien Président de l’URSS.
AFP / Jesco Denzel – 2011

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Mis à jour le 12/10/2011

Introduction

Désireux de redonner toute son efficacité au système politique et économique soviétique, Mikhaïl Gorbatchev l’a engagé dans de profondes réformes qui, s’ajoutant aux revendications indépendantistes des républiques fédérées ont précipité l’effondrement de l’URSS en 1991.


Mikhaïl Serguéévitch Gorbatchev. L'échec d'un réformateur

Michèle Kahn*

Si dans le monde entier, et particulièrement dans les anciens pays satellites de l’URSS d’Europe centrale et orientale et en Allemagne, l’éphémère Président de l’Union soviétique est tenu pour un libérateur, nombreux sont, en Russie et dans d’autres anciennes républiques soviétiques, les nostalgiques du passé qui ne voient en lui que le liquidateur d’une grande puissance dont ils étaient fiers d’être les citoyens.

Le prélude

Mikhaïl Gorbatchev est né le 2 mars 1931 dans une famille kolkhozienne du territoire de Stavropol, dans le sud de la Russie. Lors de la collectivisation forcée de l’agriculture de 1930, ses deux grands-pères ont été en butte aux répressions, ce qu’il se gardera bien de mentionner dans « l’autobiographie » qu’il rédigera en 1952 lors de son adhésion au Parti communiste. Après des études à la Faculté de droit de l’Université de Moscou et son mariage en 1953 avec une condisciple, Raïssa Titarenko, qui jouera un grand rôle dans sa carrière politique, il retourne dans sa région natale où il commence une carrière à l’Union des Jeunesses communistes (Komsomol), un tremplin à l’époque pour qui brigue un poste de responsabilité au sein du Parti communiste. Et en effet, en 1966, il est nommé Premier secrétaire du Comité du Parti de la ville de Stavropol. En 1978, il accède au Secrétariat du Comité central, sur la recommandation de Youri Andropov, alors chef du KGB, et deux ans plus tard, il devient le plus jeune membre du Bureau politique. Il est chargé du secteur de l’agriculture, ce qui est considéré comme peu gratifiant. Entretemps, son mentor, Youri Andropov, a été nommé Secrétaire général du Parti, mais, gravement malade, il n’exercera cette fonction que pendant deux ans, de 1982 à 1984. Son successeur, Konstantin Tchernenko, très âgé, meurt au bout de quelques mois. Le 11 mars 1985, M. Gorbatchev est promu Secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS).

Les années de pouvoir

Dès son arrivée au pouvoir, il proclame une nouvelle orientation dans la politique de l’URSS, qui s’incarne par les mots devenus bientôt célèbres dans le monde entier : glasnost (transparence) et perestroïka (restructuration). Sur le plan économique, ses réformes visent à assouplir le système centralisé et à accorder des marges d’autonomie aux acteurs individuels ou collectifs, comme la concession de baux à très long terme (mais pas la propriété de la terre) aux paysans, l’autorisation de créer des entreprises unipersonnelles ou des coopératives, l’octroi aux grandes entreprises d’État d’une certaine liberté de gestion, notamment dans le domaine des relations avec l’étranger. Mais il n’est encore nullement question de transition vers l’économie de marché. Sur le plan politique, la XIXe Conférence du Parti communiste, (28 juin – 1er juillet 1988) remet en cause la prééminence du Parti sur l’État en transférant aux soviets des fonctions de gestion économique et administrative assumées auparavant par le PCUS et en introduisant les candidatures multiples aux élections législatives. Les premières élections libres ont lieu en 1989, la censure est abolie, la liberté de parole garantie et, avec celle-ci, est rétablie la vérité historique (réhabilitation des victimes de la terreur stalinienne, révélations sur les protocoles secrets du Pacte germano-soviétique, sur le massacre de Katyn...). Le culte du secret qui régnait dans le pays laisse peu à peu la place à une information plus ouverte et le monde entier sera averti de la catastrophe de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en avril 1986.

Dans le domaine de la politique étrangère, M. Gorbatchev, dès son arrivée au pouvoir, propose d’ouvrir le dialogue avec les États-Unis. Il multiplie les initiatives visant à la réduction des armements nucléaires, dont le principal objectif est d’ailleurs de soulager l’URSS du fardeau des dépenses militaires qui atteignent 20 % du PIB. En février 1988, M. Gorbatchev prend la décision de retirer les troupes soviétiques d’Afghanistan, ce qui sera effectif un an plus tard. Les régimes prosoviétiques s’effondrent les uns après les autres en Europe centrale et orientale, en particulier en République démocratique allemande, avec la démolition spectaculaire du mur de Berlin en novembre 1989, qui sera suivie de la réunification de l’Allemagne puis de la dissolution du Pacte de Varsovie proclamée à Prague le 1er juillet 1991. Devenu Président de l’URSS à la suite d’une réforme de la Constitution, M. Gorbatchev reçoit en 1990 le Prix Nobel de la Paix pour sa contribution à la fin de la Guerre froide.

Dans le même temps, les républiques fédérées, après des révoltes parfois durement réprimées, comme en Lituanie, en Géorgie et en Azerbaïdjan – ce qui sera par la suite violemment reproché à M. Gorbatchev –, se déclarent indépendantes les unes après les autres. Mikhaïl Gorbatchev s’emploiera de toutes ses forces à maintenir l’URSS dans son intégrité, ce qui sera d’ailleurs approuvé par référendum le 17 mars 1991 dans neuf des quinze républiques (ce vote n’a pas été organisé dans les trois républiques baltes, en Arménie, en Géorgie et en Moldavie qui s’apprêtaient, pour leur part, à tenir un référendum sur l’indépendance, quand elles ne l’avaient pas déjà fait), mais le nouveau Traité de l’Union ne sera jamais adopté. L’impopularité du nouveau chef de l’État est cependant de plus en plus grande, car la population le rend responsable de la situation économique désastreuse. Les réformateurs considèrent que ses réformes ne sont pas allées assez loin et les conservateurs les condamnent pour la raison inverse. Quelques-uns d’entre eux ont même organisé un putsch contre lui en août 1991. Alors qu’il passe ses vacances en Crimée, un groupe d’opposants à ses réformes, comprenant notamment le vice-Président G. Ianaiev et le chef du KGB V. Krioutchkov, annonce le 18 août l’incapacité du Président de l’URSS à assumer ses fonctions « pour raisons de santé » et instaure l’état d’urgence. Boris Eltsine prend la tête de la résistance à la junte et, à partir du 21, assure le commandement des forces armées stationnées sur le territoire de la Russie. Désavoués par la population qui manifeste à Moscou et Léningrad, condamnés par les puissances occidentales, les conjurés s’enfuient et, le 22 août, Mikhaïl Gorbatchev rentre à Moscou humilié. Il est désormais à la tête d’un État qui n’est plus qu’une coquille vide. Non seulement, on l’a vu, plusieurs républiques ont proclamé leur indépendance, mais la situation économique est catastrophique, les magasins sont vides, les banques d’État ont fait faillite et l’impopularité de Mikhaïl Gorbatchev est à son comble. Il démissionne le 25 décembre 1991 après la signature par les Présidents de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie, le 8 décembre, des accords de Bélovège, près de Minsk, qui entérinent la disparition de l’URSS.

Après la chute

Le choix de Mikhaïl Gorbatchev, après la chute de l’URSS, a été de demeurer en Russie et de ne jamais se retirer véritablement de la vie politique alors qu’il aurait pu vivre confortablement avec les honoraires reçus pour ses ouvrages et ses nombreuses conférences, ainsi que l’a déclaré sa fille Irina dans une interview. Il a créé, dès janvier 1992, le Fonds international pour les recherches socio-économiques et politiques, plus couramment appelé Fonds Gorbatchev, qui abrite ses archives et organise diverses manifestations et séminaires. Le 20 avril 1993, à la suite du sommet de la Terre de Kyoto, il fonde la Croix verte internationale, qui met en place divers projets de défense de l’environnement et de développement durable et possède des antennes dans de nombreux pays, dont la France. Il n’hésitera pas, pour financer cette initiative, à apparaître dans des clips publicitaires, en particulier pour Louis Vuitton...

Durant les premières années de l’après-URSS, l’ex-président Gorbatchev accorde de multiples interviews aux médias occidentaux, jugeant sévèrement la politique économique de Boris Eltsine, élu à la tête de la Russie le 12 juin 1991, laquelle, selon lui, conduit à l’appauvrissement de la population et au règne des mafias. Il condamne fermement l’assaut que le premier Président russe a ordonné contre le Parlement le 3 octobre 1993 et la dissolution de cette assemblée démocratiquement élue qu’il juge anticonstitutionnelle. De même, il s’oppose à l’intervention militaire en Tchétchénie de 1994. Le 27 avril 1996, il fonde le mouvement « Forum civique » destiné à promouvoir sa candidature à l’élection, en juin, du Président de la Fédération de Russie. Cependant, les appels à le soutenir lancés à divers leaders de mouvements démocratiques demeurent sans écho et, à la suite d’une campagne épuisante, au cours de laquelle il est souvent pris à partie par la population, et d’un vote qu’il n’a cessé de dénoncer comme inéquitable, il n’obtient que 0,51 % des suffrages. Ce sera la première et la dernière fois qu’il se soumettra à une élection au suffrage direct.

Mikhaïl Gorbatchev a déclaré, à maintes reprises, son attachement à une orientation social-démocrate et il fera plusieurs tentatives de création dans la Russie post-soviétique d’un parti ou d’un mouvement se revendiquant de ce choix. Force est de constater que ses efforts n’ont pas été couronnés de succès. Le 11 mars 2000, il préside à la création du Parti social-démocrate unifié de Russie, rebaptisé Parti social-démocrate de Russie en novembre 2001, après sa fusion avec le Parti de la démocratie sociale dirigé par le gouverneur de la région de Samara, Konstantin Titov. Dès le début de son existence, cette formation sera divisée en deux courants, l’un « gorbatchévien » et l’autre « titovien ». Elle étend néanmoins son audience et, le 28 octobre 2003, sera admise à l’Internationale socialiste en qualité de membre consultatif. Mais en mai 2004, M. Gorbatchev démissionne de sa présidence en raison de divergences croissantes avec K. Titov. Lui succède Vladimir Kichénine, homme d’affaires et ancien officier du KGB, qui certes financera le parti, mais dont l’action politique sera pratiquement nulle. Fin 2007, alors que le Parti social-démocrate est pratiquement moribond, la Cour suprême de Russie prononce officiellement sa dissolution. M. Gorbatchev sera considéré par beaucoup comme responsable de cette déconfiture. Sans se laisser pourtant décourager, il fondera en septembre de cette même année 2007, avec un groupe de personnalités russes comme l’ancien maire de Moscou Gavriil Popov, le journaliste Guenrikh Borovik et l’économiste Nikolaï Chmelev, l’Union des sociaux-démocrates, une ONG appelée à propager ses idées en Russie.

Les déclarations de Mikhaïl Gorbatchev à l’égard du pouvoir russe actuel, et en particulier de Vladimir Poutine, ont évolué au cours des années. C’est ainsi qu’il affirmait le 10 novembre 2007, dans une interview à la chaîne de télévision française France 24 : « Poutine a sorti le pays du chaos et l’a relevé ». Mais deux ans plus tard, le 5 mars 2009, dans un entretien accordé à l’agence Associated Press, il déclare à propos du parti présidentiel Russie unie : « C’est un parti de bureaucrates, et une version en pire du Parti communiste de l’Union soviétique ». Enfin, le 22 juillet 2011, il déclarera au quotidien britannique Daily mail à propos de Vladimir Poutine : « Si j’étais à sa place, je ne me présenterais pas à la présidentielle. Si on s’efforce de tout faire dans le pays sans prendre en compte le peuple, tout en contrefaisant la démocratie, on en arrivera à la même situation qu’en Afrique, où les leaders demeurent au pouvoir pendant vingt à trente ans ».

Mikhaïl Gorbatchev est sans doute actuellement un des hommes les plus impopulaires de Russie. Il n’a rencontré de sympathie de la part de la population de son pays que lors du décès de sa femme, le 20 septembre 1999, bien que celle-ci ait été, de son vivant, au moins aussi haïe que son époux, ainsi que lors de la célébration de son quatre-vingtième anniversaire, le 2 mars 2011. À l’étonnement général, on a pu voir à cette occasion, sur la chaîne de télévision ORT, la plus « loyale » vis-à-vis du pouvoir, une série de documentaires plutôt favorables à l’ancien dirigeant soviétique, dont l’un portait le titre symbolique « Il est venu nous donner la liberté »(1). M. Gorbatchev a en outre reçu des mains du président Medvedev la Croix de l’Ordre de Saint-André, décoration créée par Pierre le Grand et rétablie en 1998 par Boris Eltsine en tant que première distinction de la Fédération de Russie...

Note
(1) Documentaire de Léonid Parfenov, réalisé en collaboration avec la BBC.

* Traductrice.

Pour citer cet article : Michèle Kahn, « Mikhaïl Serguéévitch Gorbatchev. L'échec d'un réformateur », Grande Europe n° 37, octobre 2011 - La Documentation française © DILA

 

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