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Vingt ans après la fin du CAEM. "Que sont nos échanges devenus ?", par Céline Bayou

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Exportations russes vers les PECO.
DILA

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Mis à jour le 12/10/2011

Introduction

La dissolution en 1991 du CAEM, cadre des échanges mutuels des pays de l’Est, fondés sur d’étroites spécialisations, a certes eu des incidences sur les montants des flux ; mais le contraste s’est surtout creusé entre l’offre russe de matières premières et celles, plus élaborées, des PECO.


Vingt ans après la fin du CAEM. « Que sont nos échanges devenus ? »

Céline Bayou*

Durant quarante ans, les échanges commerciaux entre les pays dits de l’Est ont été gérés par le Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM, également connu sous le vocable Comecon pour Communist Economies), organisation s’appuyant sur la division internationale socialiste du travail (DIST), qui a eu des incidences certaines non seulement sur l’ampleur et la nature des flux mais également sur la structure économique, dont industrielle, des pays membres. Vingt ans après la disparition de cette instance, quelles nouvelles relations économiques se sont instaurées entre ses anciens membres ? Après une période marquée par la désorganisation des échanges et la volonté de nombre de pays de se détacher de ces liens privilégiés, où en est le commerce entre eux et, tout particulièrement, entre la Russie et les pays d’Europe centrale, dont certains sont désormais membres de l’Union européenne (UE) ?

Le CAEM, un marché contraint

Fondé le 25 janvier 1949, le CAEM a régi les échanges commerciaux et le développement industriel des pays qui en ont été membres jusqu’à sa disparition, en juin 1991(1). Il a d’abord rassemblé, autour de l’URSS, la Bulgarie, la Hongrie, la Pologne, la Roumanie, la Tchécoslovaquie, puis l’Albanie (de 1949 à 1961) et la RDA (de 1950 à 1990), mais aussi la Mongolie (à partir de 1962), Cuba (1972) et le Vietnam (1978). La Yougoslavie n’y fut qu’associée, à partir de 1964.

Coupé du reste du monde par la non-convertibilité des monnaies(2), un mécanisme de formation des prix spécifique au système d’économie centralement administrée et des barrières commerciales érigées avec l’extérieur, le CAEM a fonctionné de manière quasi autarcique, en se basant sur des accords de spécialisation de la production entre pays membres. Même si ces derniers n’ont pas été respectés à la lettre, ils ont en partie façonné la structure économique, et notamment industrielle, de ces pays, avec laquelle les États ont dû composer au lendemain de la disparition de ce marché captif.

Autre caractéristique essentielle, le CAEM était avant tout centré sur l’URSS, à la fois parce que Moscou dictait ses conditions et que l’Union soviétique se trouvait de fait au cœur d’une structure commerciale en étoile : on estime qu’au milieu des années 1980, plus de 60 % des échanges des pays membres se réalisaient à l’intérieur du CAEM et que, pour les démocraties populaires, une part prépondérante de ce commerce se faisait avec l’URSS. En outre, celle-ci est rapidement devenue un fournisseur quasi exclusif de combustibles pour ses partenaires du CAEM : en 1986, les produits énergétiques et les matières premières représentaient ainsi plus de la moitié des exportations soviétiques vers les autres pays de la zone.

Si l’URSS a donc tenté d’imposer à ses partenaires une spécialisation dans un produit ou groupe de produits pour son seul compte, elle a de son côté mis en œuvre une complémentarité naturelle dont elle tirait alors profit. Plutôt que d’interdépendance économique, il convient donc plutôt d’évoquer, à propos du CAEM, une dépendance à l’égard de l’Union soviétique(3) : pour Moscou, les pays membres ont bien offert quelques complémentarités naturelles, dont minières (charbon polonais, bauxite hongroise), mais aussi industrielles (semi-produits, biens de consommation en provenance de la plupart des partenaires), technologiques (biens d’équipement en provenance de RDA ou de Tchécoslovaquie) ou agricoles (blé hongrois). Par la suite, grâce à la mise en œuvre de la DIST, l’URSS s’est trouvée destinataire, souvent exclusive, de diverses constructions mécaniques (machines, équipements, pièces d’armement), dont certaines provenaient de pays sans réelle tradition industrielle (Bulgarie, Pologne, Roumanie). Les pays partenaires de l’URSS ont finalement pâti de la fermeture du système qui les a empêchés, des années durant, de se confronter à la concurrence internationale : en 1991, non seulement ils se sont trouvés incapables d’exporter vers l’Ouest des produits finis de qualité mais, qui plus est, de vastes pans de leurs économies se sont alors révélés étroitement attachés à l’appareil de production soviétique, notamment par le biais des accords de coproduction.

Décennie 1990 : sur les ruines du CAEM

Bien qu’appréciant peu de devoir pérenniser des liens qui leur avaient été imposés, la plupart des pays d’Europe centrale ont donc dû faire contre mauvaise fortune bon cœur et s’efforcer, dans un premier temps, de renouveler les formes de commerce mutuel afin de maintenir à flot leurs économies : du simple accord de troc au recours à des intermédiaires occidentaux, l’inventivité a permis de limiter la contraction des flux, tandis qu’étaient recherchées des solutions pour desserrer les contraintes liées à la dépendance précédente (règlement des dettes, part des importations d’hydrocarbures en provenance de l’ancienne puissance tutélaire, etc).

Il est presque impossible de mesurer l’effondrement des flux d’échanges entre l’URSS et les pays d’Europe centrale et orientale (PECO), du fait à la fois du manque d’informations fiables portant sur la période du CAEM, du système de prix alors en vigueur, de l’utilisation d’une unité de compte fictive et du changement de nature du pivot central du CAEM (les échanges URSS-PECO ne pouvant être comparés aux échanges Russie-PECO)(4). Mais on sait que cet effondrement a débuté avant la dissolution du CAEM, ce qui laisse penser que celle-ci est autant la conséquence que la cause de la réduction des flux : à titre d’exemple, le total des échanges hungaro-soviétiques (où la part de la Russie s’élevait à 70 %) a été évalué à 9,5 milliards de dollars en 1990, puis à 2,7 milliards en 1993 pour les échanges hungaro-russes et à 2,1 milliards en 1998.

Les statistiques tendent à prouver que la chute la plus brutale a eu lieu en 1991-1992, puis a été suivie d’un repli moins prononcé jusqu’en 1995, date à partir de laquelle les montants (en valeur) se sont stabilisés ou ont de nouveau augmenté mais sans faire montre d’un réel dynamisme(5). Cette évolution s’est faite au profit de la Russie : en 1997, celle-ci destinait aux PECO des exportations légèrement supérieures à celles de 1992, mais importait moins, dégageant par conséquent un excédent plus confortable encore qu’au moment de la disparition du CAEM (entre 1992 et 1997, le total des échanges Russie-PECO n’a d’ailleurs finalement pas reculé). Simultanément, la Russie avait réussi à réorienter ses échanges, puisque la part des PECO dans son commerce était passée de 37 % en 1990 à 9 % en 1997. Ces derniers, eux, ont mis un peu plus de temps à conquérir les marchés de l’Ouest, et ce n’est qu’à partir de 1997 que leurs exportations vers l’Europe occidentale ont commencé à croître de manière notable et régulière.

Exportations russes vers les PECO

Importations russes en provenance des PECO

La Russie n’en a pas moins manifesté une inquiétude croissante à mesure que se précisait la perspective d’une adhésion de certains de ses anciens partenaires à l’Union européenne (UE) : la concurrence croissante dans les pays concernés, liée à la réduction des barrières tarifaires appliquées aux biens industriels en provenance notamment des pays de l’UE, a commencé à y être ressentie dès 1995. Déjà, en décembre 1992, la signature de l’Accord de libre-échange centre européen (ALECE) par la Hongrie, la Pologne et la Tchécoslovaquie (rejointes ultérieurement par la Bulgarie, la Roumanie et la Slovénie) avait été perçue à Moscou comme un facteur risquant d’affecter à court terme les potentialités d’exportations russes vers ces pays. Sans s’opposer de front à leur projet d’adhésion européenne, la Russie a dès lors développé un discours sur la libéralisation des échanges mutuels et la mise en place d’une politique de soutien du commerce avec les pays d’Europe centrale et d’aide aux investissements ; elle a suggéré la création d’institutions bi- et multilatérales aptes à fournir garanties, crédits et assurances, à régler le problème de la dette, ou à chapeauter un réseau d’organismes non gouvernementaux et transnationaux implantés dans les PECO sous forme de consortiums, d’associations, de maisons de commerce, etc.

Toutefois, simultanément à cet activisme de façade, les élites russes au pouvoir ont mis en œuvre une politique industrielle visant la substitution aux importations. Prenant acte de cette décision, certains anciens fournisseurs centre européens ont tenté de s’implanter sur le marché russe, afin d’assurer un relais à leurs exportations. Ainsi, en 1998, un programme fédéral russe de substitution totale des importations de locomotives par la production nationale à horizon 2000 a menacé l’un des postes essentiels des exportations tchécoslovaques vers la Russie dans le cadre du CAEM ; or, dès 1995, la firme tchèque Škoda et l’usine de locomotives de Iaroslavl (Russie centrale) s’étaient entendues pour investir conjointement dans une unité d’entretien et de réparation de locomotives située dans cette même ville (Škoda aurait détenu 48 % du capital). Mais, compte tenu du climat économique peu engageant qui régnait en Russie en 1998 (crise financière de l’été), le gouvernement tchèque s’est alors refusé à accorder le soutien nécessaire à cette opération et, plutôt que d’injecter de l’argent dans une société mixte, a proposé que cette somme soit mise au compte du règlement de la dette de son pays à la Russie !

Solde des échanges Russie-PECO

À la fin de la décennie 1990, au moins deux caractéristiques se dégageaient de l’observation des flux d’échanges entre la Russie et les PECO : d’une part, et la crise russe d’août 1998 l’avait bien montré, ces relations étaient encore loin d’être régies par des mécanismes de marché. La rémanence d’accords de troc faisant intervenir des institutions publiques au détriment de firmes privées traduisait, de part et d’autre, une faible volonté de commercer, d’autant plus saillante concernant les PECO que ceux-ci avaient alors prouvé, dans leurs relations avec l’Ouest, leur grande adaptabilité aux règles du marché. Ce résultat mitigé suffisait à lui seul à démontrer le manque d’enthousiasme suscité par l’enjeu que pouvait représenter la construction de nouvelles relations sur les ruines du CAEM. Par ailleurs, force était de constater la grande inertie de la structure par produits des échanges Russie-PECO, et tout spécifiquement de celle des exportations russes : en 1998, près de 70 % des ventes destinées aux anciens partenaires étaient constitués de pétrole et de gaz et, en volume, le niveau d’exportations était comparable à celui de 1990. En revanche, la gamme des ventes des PECO à la Russie, elle, s’était considérablement appauvrie. D’où le sentiment que la Russie avait accru son pouvoir de négociation.

Décennie 2000 : reconstruire... mais quoi ?

Depuis vingt ans, les anciens pays membres du CAEM ont grandement modifié leurs spécialisations commerciales, à la fois géographiques et sectorielles, sous l’effet des restructurations économiques, mais aussi de l’afflux massif de capitaux en provenance, notamment, des pays de l’UE (voire, pour certains(6), de l’adhésion à l’UE) et d’une claire volonté de s’ouvrir au reste du monde. Ils ont ainsi, globalement, accru leur part dans le commerce mondial (la Russie reste un poids lourd, mais les pays d’Europe centrale ont gagné des parts de marché grâce à leur compétitivité).

Pour les six pays d’Europe centrale précédemment étudiés, la zone euro est désormais le premier partenaire commercial(7). L’Allemagne occupe une place de choix, ce qui s’explique par sa proximité géographique mais aussi par sa stratégie de délocalisation de segments de production qui a contribué à l’accroissement de ses importations en provenance de pays comme la Pologne ou la République tchèque. En 2008, la part des exportations de ces pays vers la zone euro (12 pays) variait entre 42 % (Bulgarie) et près de 56 % (République tchèque), tandis que celle de leurs ventes à la Russie se situait, elle, entre 2,2 % (Roumanie) et 5 % (Pologne) du total. Les échanges mutuels entre pays d’Europe centrale (hors Russie) restaient importants, allant de 23,4 % (Roumanie) à 38,4 % (Slovaquie) de leurs exportations(8).

Part des différents pays dans le total des échanges Russie-PECO copie

 Mais la véritable révolution des échanges de ces pays concerne leur spécialisation sectorielle : la plupart d’entre eux ont ainsi réussi à développer de nouveaux avantages comparatifs dans des secteurs de moyenne et haute technologie, qui, dès lors, ont tiré la croissance de leurs exportations. Mis à part la Bulgarie et la Roumanie (qui continuent à fabriquer des produits peu sophistiqués), voire dans une certaine mesure la Hongrie (pas suffisamment présente dans les hautes technologies et défendant une mono-spécialisation dans l’électronique parfois handicapante), ces pays sont parvenus à diversifier efficacement leurs activités en misant notamment sur des secteurs à forte valeur ajoutée. La République tchèque, par exemple, a quasiment abandonné l’industrie extractive (charbon...) ou sidérurgique et a renforcé avec brio la construction automobile, tout en modernisant sa spécialisation préalable dans les secteurs mécanique et électrique. De même, la Pologne se caractérise aujourd’hui par une grande diversité de son offre, mais a renforcé les branches à haute technicité (automobile, électricité), au détriment de la sidérurgie et du textile.

Le tableau est légèrement différent en ce qui concerne la Russie : 31,5 % de ses ventes étaient destinées à la zone euro-12 en 2008, contre 26 % pour ses anciens partenaires du CAEM. Parmi ces derniers, la Pologne se détachait nettement (comptant pour près de 4 % des exportations russes et un peu plus de 2 % des importations). Surtout, les exportations de la Russie restent, jusqu’à aujourd’hui, largement centrées sur les matières premières. Cette spécialisation énergétique, dont Moscou avait fait un atout durant la période du CAEM, constitue désormais le talon d’Achille de ce pays, que ce soit dans ses relations avec les anciens partenaires privilégiés(9) ou avec le reste du monde. Profitable à court terme, elle fragilise en réalité le pays, en le soumettant aux aléas des cours des hydrocarbures, à l’épuisement de leurs réserves et à sa capacité technique et financière à exploiter ces ressources. Simultanément, la part des machines et équipements ne cesse de croître dans ses importations (48 % du total hors CEI(10) en 2010). Le plus inquiétant est que cette tendance (croissance des exportations d’hydrocarbures et des importations de produits à forte valeur ajoutée) se confirme chaque jour. En Russie, reproche est parfois fait aux dirigeants qui ont mené les réformes durant la décennie 1990, de ne pas avoir su réaliser l’insertion du pays dans l’économie mondiale, et ce au mieux de ses intérêts(11). Lorsque le Président russe ou son Premier ministre évoquent, aujourd’hui, l’impérative nécessité de « moderniser » le pays, c’est cette dépendance aux matières premières qu’ils mentionnent généralement en premier lieu (80 % des revenus du budget proviennent du gaz et du pétrole).

À cet égard, la Russie semble avoir mal négocié le virage post-CAEM, comme elle a mal géré son insertion dans les échanges internationaux. Son besoin criant de technologies de pointe (ne serait-ce que pour continuer à exploiter ses ressources énergétiques) n’est pas satisfait par les revenus du pétrole et ses tentatives de se positionner par des voies indirectes sur les marchés occidentaux, dont centre européens, suscite des réticences. Personne ne s’étonne, d’ailleurs, de constater que ce sont ses anciens partenaires du CAEM désormais membres de l’UE qui lui opposent la résistance la plus forte et invitent leurs partenaires européens à tenir ce pays à distance. On l’a vu lorsque Varsovie est parvenu à retarder la signature d’un nouvel Accord de partenariat et de coopération Russie-UE ou lorsque Vilnius a été le plus prompt à mettre en œuvre le Troisième paquet énergétique de l’UE qui vise à restreindre l’influence de Gazprom sur les marchés européens du gaz(12).

Notes
(1) Voir, notamment, « Le CAEM. Échec d’une mutualisation imposée », in « J’ai 40 ans... 1964-2004 », Le courrier des pays de l’Est, n° 1046, novembre-décembre 2004, pp. 52-64.
(2) Les échanges réciproques reposaient sur un système de clearing avec, pour unité de compte, une monnaie fictive, le rouble transférable (le dollar ne servant qu’aux échanges de produits stratégiques, tels les minerais ou les combustibles).
(3) Anita Tiraspolsky, « Les pays d’Europe de l’Est et le CAEM : une intégration économique renforcée », Le courrier des pays de l’Est, n° 309-310-311, août-septembre-octobre 1986, pp. 268-275.
(4) Céline Bayou, « Que faire sur les ruines du CAEM ? », Le courrier des pays de l’Est, n° 444, novembre 1999, pp. 32-45.
(5) Dominique Pianelli, « L’après-CAEM : la dynamique des échanges entre les pays de Visegrad », Document de travail, n° 94, CEPII, décembre 1944, 26 p.
(6) Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Pologne, République tchèque, Slovaquie et Slovénie en 2004 ; Bulgarie et Roumanie en 2007.
(7) Raphaël Chiappini, « Dynamique des spécialisations et performances commerciales des pays d’Europe centrale et orientale », Revue d’Études Comparatives Est-Ouest, n° 42, 2011, pp. 165-193.
(8) Ibidem.
(9) Voir notamment le dossier « Dépendance énergétique à la Russie », Regard sur l’Est, 1er  octobre 2009.
(10) Communauté des États indépendants, qui comprend onze des pays de l’ex-URSS avec des statuts divers (membres, participant, associé). N’en font pas ou plus partie les trois États baltes et la Géorgie.
(11) « Ekspert : Rossii predstoit tiajolye vremena », Novy region, 11 juillet 2011.
(12) Céline Bayou, « Russie. Gazprom dans la ligne de mire de l’Union européenne », Grande Europe n° 35, août 2011.

* Analyste-rédactrice à Grande Europe.

Pour citer cet article : Céline Bayou, « Vingt ans après la fin du CAEM. "Que sont nos échanges devenus ?" », Grande Europe n° 37, octobre 2011 - La Documentation française © DILA

 

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