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La Turquie après la Guerre froide. Cavalier seul, par Dorothée Schmid

[La Turquie après la Guerre froide. Cavalier seul, par Dorothée Schmid], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Rencontre entre le responsable iranien des négociations sur le nucléaire, Saeed Jalili (à gauche), et le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, à Istanbul le 20 janvier 2011.
AFP / Burak Akbulut – 2011

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Mis à jour le 12/10/2011

Introduction

La fin de la bipolarité Est/Ouest a permis à des puissances moyennes d’adopter une diplomatie affranchie de toute allégeance et apte à leur assurer un leadership régional, un exemple en étant fourni par la Turquie, souvent présentée comme modèle pour les pays islamiques.


La Turquie après la Guerre froide. Cavalier seul

Dorothée Schmid*

La République de Turquie, née en 1923 aux marges d’une Europe en convulsions, restée neutre jusqu’à la toute fin de la Seconde Guerre mondiale, est entrée dans la Guerre froide sous le parapluie américain ; située à la charnière de deux continents, elle est à la fois un pays pivot et un allié limite. La fin de la Guerre froide va libérer le potentiel d’une diplomatie turque jusque-là sur la défensive. S’affirmant progressivement comme une puissance autonome dans son voisinage et au-delà, la Turquie teste désormais ses capacités réelles dans un jeu d’équilibres successifs.

La charnière turque pendant la Guerre froide

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la Turquie choisit son camp pour devenir le pilier oriental de l’Alliance atlantique. Comme d’autres puissances intermédiaires enrôlées dans le système bipolaire, son positionnement n’est pas cependant sans ambigüités.

L’alliée limite

État-nation issu tardivement de la chute de l’empire ottoman, la Turquie kémaliste a été relativement épargnée par les grands chocs idéologiques de la première moitié du XXe siècle. Elle n’est sortie de la neutralité qu’en février 1945, pour déclarer la guerre à l’Allemagne et au Japon. Puis les pressions de Staline, remettant en cause en 1946 sa souveraineté sur le Bosphore et les Dardanelles, précipitent son entrée dans le camp occidental. La Turquie adhère à la doctrine Truman, bénéficie du plan Marshall et entre au Conseil de l’Europe. Elle envoie en 1950 un contingent en Corée en renfort des forces de l’ONU sous commandement américain et devient membre de l’OTAN en 1952.

Son rôle est dès lors de défendre le limes oriental de l’Alliance. Voisine du Caucase et du Moyen-Orient, elle abrite des bases américaines et se trouve en première ligne pour résister à l’expansionnisme soviétique. Le choix en faveur de l’Occident est d’ordre idéologique, identitaire et stratégique : préoccupée de consolider ses frontières, la Turquie conçoit son rôle dans la ligne de l’antagonisme historique entre empires russe et ottoman, et plaide dans le même temps pour son intégration à l’Union européenne. L’alignement sur l’Ouest acte la rupture avec un Moyen-Orient qui fait, à l’époque, figure de repoussoir.

Pays charnière dans le dispositif bipolaire, la Turquie envisage les objectifs de l’Alliance au travers du prisme de ses priorités nationales. La relation turco-américaine n’est ainsi pas sans difficultés : le retrait des missiles Jupiter de Turquie en octobre 1962 à la suite de la crise de Cuba, puis la question de Chypre, qui se pose dès 1964, causent des tensions successives avec Washington. Un rapprochement s’opère même avec l’URSS à la fin des années 1970, la Turquie ne retrouvant définitivement le giron occidental qu’avec le coup d’État militaire de 1980.

Guerre froide et politique en Turquie

Symptôme d’ambivalence, un fort sentiment anti-américain se maintient en Turquie jusqu’à la fin de la Guerre froide, en 1991. Washington s’abstient généralement de commenter la vie politique turque, mais la complexité et la violence du climat politique de l’époque nourrissent toutes sortes de théories du complot(1). Les règlements de compte opaques entre centres de pouvoirs concurrents aboutissent régulièrement, en 1960, en 1971 et en 1980 à une reprise en main par les militaires qui s’opposent aux forces « gauchistes » ; puis, dans les années 1980, l’armée affronte la rébellion kurde marxisante du PKK (Partiya Karkerên Kurdistan - Parti des travailleurs du Kurdistan).

De la Turquie orpheline à la Turquie puissance

À première vue, la fin de la Guerre froide laisse la Turquie orpheline : elle n’est plus pour les États-Unis l’indispensable sentinelle sur le front anti-soviétique et ne fait pas partie du contingent des dix pays qui intègrent le 1er mai 2004 l’Union européenne (UE). Pourtant, la fin de la bipolarité Est/Ouest va lui permettre de déployer des ambitions régionales plus élaborées.

Un dégel lourd de menaces

La Turquie sort introvertie de la Guerre froide ; si le Premier ministre – puis président – Turgut Özal (respectivement décembre 1983–octobre 1989 et novembre 1989–avril 1993) a commencé de libéraliser l’économie dès les années 1980, les relations politiques avec les pays du voisinage sont gelées. Or, la disparition de l’Union soviétique met à mal la stabilité régionale, car elle ouvre la voie à l’indépendance des républiques du Caucase et de l’Asie centrale, tout en laissant les États arabes « progressistes » en panne de leader. L’Iran, qui a fait sa révolution islamique dix ans plus tôt, pourrait gagner en influence. La Turquie kémaliste, fermement séculariste et encore sous l’influence des militaires, est d’abord tentée de revenir au « grand jeu » en Asie centrale. Mais le pantouranisme(2) fera long feu, la proximité culturelle relative avec les nouveaux États turcophones ne débouchant pas sur une solidarité politique et stratégique.

En revanche, les menaces se précisent : dès 1991, le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan au sujet du Haut-Karabakh gèle les relations avec l’Arménie à peine indépendante. Participant à la coalition anti-Saddam Hussein lors de la deuxième Guerre du Golfe (1990-1991), la Turquie doit accueillir sur son sol les réfugiés kurdes irakiens qui fuient la vengeance de Bagdad ; elle prend acte de l’autonomisation progressive du Kurdistan irakien, scénario de cauchemar pour un pays obsédé par les velléités sécessionnistes de sa propre minorité kurde. Les affrontements avec le PKK se poursuivent en Anatolie même. La Syrie soutient les rebelles kurdes. En 1998, la Turquie envoie des troupes à la frontière syrienne pour exiger l’expulsion d’Abdullah Öcalan, le leader du PKK.

En outre, le contentieux historique perdure avec la Grèce sur l’appartenance des îles en mer Egée, générant une véritable course aux armements entre les deux États. En 1996, un diplomate turc influent, Şükrü Elekdağ, expose la nouvelle stratégie de l’armée turque dite des deux guerres et demie : la Turquie doit se préparer à une guerre sur deux fronts, contre la Grèce et la Syrie, mais également à la menace d’une insurrection kurde en interne(3). Dans cette phase de transition difficile, la Turquie rêve d’avoir son propre système d’alliances et se rapproche d’Israël, avec qui elle établit en 1996 une coopération stratégique comportant un important volant militaire.

À la recherche d’une vision autonome du système international

C’est à partir des années 2000 que la Turquie surmonte ses peurs pour se doter d’un destin régional. Le premier tournant est pris avec le 11 septembre 2001, qui impose aux Etats-Unis la grille d’interprétation du monde de Samuel Huntington : le « choc des civilisations », laquelle érige en théorie l’antagonisme Orient/Occident. L’Amérique de George Bush déclare la guerre à l’islamisme radical, entraîne ses alliés de l’OTAN dans la traque de Ben Laden en Afghanistan et entreprend le remodelage démocratique du Moyen-Orient à partir de l’Irak. La Turquie joue dans cette stratégie un rôle central : elle est l’allié musulman qui incarne la compatibilité entre islam et démocratie. Elle est aussi désormais en mesure de marchander sa contribution aux initiatives américaines, comme en témoigne en mars 2003 le vote symbolique du Parlement turc refusant le transit par son territoire aux troupes américaines en route vers l’Irak.

Le 3 novembre 2002, des élections législatives amènent aux affaires un parti d’inspiration islamiste, l’AKP (Adalet ve Kalkinma Partisi, Parti de la justice et du développement) qui va réformer profondément la politique intérieure et réviser radicalement la posture internationale de la Turquie. Celle-ci veut désormais s’autonomiser et rentrer pleinement dans la mondialisation. Depuis les années 1930, l’héritage idéologique déformé d’Atatürk continue de dominer la pensée stratégique turque ; pour reprendre la main, il faut adapter cette vision du monde datée et plutôt frileuse aux nouveaux enjeux internationaux.

L’actuel ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, va s’en charger. Cet ancien professeur de relations internationales croit fermement dans le potentiel de puissance de la Turquie. Sa pensée apparaît comme un mélange de nationalisme revisité, d’islamisme et de non-alignement. Sa thèse de doctorat établissait une comparaison entre une vision « islamique » et une vision « occidentale » du système international, présentées comme des « paradigmes alternatifs ». Son essai postérieur, Profondeur stratégique, réordonne le monde autour de la Turquie, prônant une politique « à 360 degrés » qui permettra la diffusion de l’influence turque par le soft power, d’abord dans son environnement immédiat – c’est le concept du « zéro problème avec les voisins » –, puis au-delà, la Turquie entendant se faire une place parmi les Grands(4).

Nouveaux moyens et nouvelle méthodologie

Les ambitions turques reposent sur de nouveaux fondamentaux. Le pays reprend confiance dans son économie après la crise impressionnante des années 2000-2001 ; aujourd’hui 17e puissance mondiale, avec une croissance de 8,1 % en 2010, il résiste à la récession qui frappe la plupart des économies européennes. L’AKP consolide son pouvoir en s’appropriant progressivement tous les leviers d’un appareil d’État jusqu’ici divisé. Nouvel homme fort, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan met en scène le retour de l’armée dans les casernes et l’approfondissement de la démocratie ; il accumule les victoires électorales, jouant à la fois sur la fibre conservatrice et nationaliste des nouvelles élites anatoliennes. Les succès de la politique étrangère turque sont dans ce contexte un argument de campagne.

La diplomatie turque mobilise de nouveaux moyens et change de méthodologie. L’économie est au premier plan, avec l’appui des nouveaux entrepreneurs – les « tigres » anatoliens. Des accords de libre-échange et de libre circulation sont signés avec plusieurs pays arabes du Proche-Orient, la coopération avec l’Iran s’intensifie de même que les relations économiques avec Israël. La société civile (y compris les ONG turques, qui s’internationalisent) vient en renfort d’une structure diplomatique étoffée et modernisée : la Turquie ouvre des ambassades et recrute des diplomates qui pratiquent des langues jusqu’ici boudées, comme l’arabe. Elle affirme aussi sa présence dans les institutions internationales, de l’Organisation de la conférence islamique, où elle tient le secrétariat général, au Conseil de sécurité de l’ONU, où elle occupe un siège de non-permanent en 2009-2010, en passant par le G20. Une nouvelle méthodologie s’impose, basée sur l’ouverture et la socialisation tous azimuts ; ainsi, dans les conflits, la Turquie se vante de garder le contact avec toutes les parties, ce qui suppose une remarquable capacité de cloisonnement. Enfin, la communication extérieure est bien maîtrisée, tant sur le plan officiel que via l’exportation de produits culturels, comme les fameuses séries télévisées turques qui enchantent aujourd’hui le monde arabe. À cet égard, le succès de l’hypothèse du « modèle turc » depuis le début du « printemps arabe » montre à quel point la Turquie a amélioré son image au Moyen-Orient.

Des résultats rapides

Engagée dans des négociations d’adhésion à l’Union européenne (UE) depuis 2005, la Turquie se pose en puissance ouverte et bienveillante, se réconciliant en quelques années avec presque tous ses voisins. Tous les dossiers majeurs sont traités simultanément et avec brio : poursuite du réchauffement des relations gréco-turques, amorcé à la suite des tremblements de terre qui ont frappé les deux pays en 1999 ; établissement de relations étroites et apaisées avec une Syrie qui a lâché le PKK ; lune de miel simultanée avec le Kurdistan irakien et Bagdad, qui permet aux Turcs de s’imposer économiquement et politiquement en Irak ; médiation pour empêcher le renforcement des sanctions occidentales contre l’Iran en raison de son programme nucléaire ; signature de protocoles diplomatiques préludant à une éventuelle réouverture de frontière avec l’Arménie, sur fond de début de dialogue entre la société civile turque et la diaspora arménienne autour de la question du génocide de 1915. La Turquie fait même un temps (2008) office de médiateur entre Israël et la Syrie pour relancer le Processus de paix au Proche-Orient. Les menaces identifiées dans les années 1990 s’atténuent : à l’exception de la question de Chypre, qui continue d’empoisonner les rapports avec l’UE, et de l’échec de la réconciliation entre Kurdes et Turcs en Turquie même, les voyants sont au vert. La Turquie regarde au-delà de son voisinage et s’intéresse à des régions avec lesquelles elle n’entretenait jusque-là presque pas de relations, comme l’Afrique ou l’Amérique latine, où elle développe son réseau diplomatique et sa présence économique.

Le calibrage de la puissance

De la confiance retrouvée à l’ivresse de la réussite, le pas est vite franchi par la puissance turque émergente. La tentation impériale pointe, mais le pragmatisme domine.

Puissance moyenne et tentation impériale

Se faire reconnaître comme puissance moyenne est devenu un objectif en soi. Certains analystes comparent cette Turquie décomplexée à la France gaullienne des années 1960(5) : elle prend acte des changements du monde et privilégie une posture d’indépendance nationale, prend ses distances avec Washington et envisage la négociation avec l’UE sur le mode politique. D’autres insistent sur la dimension impériale des ambitions turques, qualifiant cette politique étrangère de « néo-ottomane » puisqu’elle vise à rétablir l’influence sur les espaces autrefois contrôlés par l’empire, dans les Balkans et surtout au Moyen-Orient.

Puissance régionale incontestable, la Turquie hésite visiblement entre une attitude de soft power – bonne voisine, moteur du développement économique régional, porteuse d’un modèle de progression démocratique et de modernité réconciliée avec l’islam – et un penchant pour le hard power – cette même Turquie, brouillée aujourd’hui avec Israël, ne cède rien sur Chypre et annonce un renforcement de sa présence militaire en Méditerranée orientale. Sur le plan interne, un tournant autoritaire n’est pas exclu(6). La consolidation de la puissance turque passera de toute façon par la recherche d’une cohésion nouvelle entre le pouvoir civil et une armée dont la mission nationale doit être redéfinie.

Une gestion pragmatique des équilibres

Sa position géographique fait de la Turquie un éternel pays de l’entre-deux, réagissant aux modifications d’un environnement très instable par la construction d’équilibres successifs. La fin de la Guerre froide l’a libérée de certaines contraintes et la croissance économique rend possibles ses ambitions ; elle poursuit plusieurs objectifs à la fois et diversifie son cercle de partenaires.

Le rééquilibrage de la relation turco-américaine est manifeste. La Turquie reste un allié essentiel de Washington au Moyen-Orient et sait se faire valoir au sein de l’OTAN : elle participe ainsi systématiquement aux opérations de maintien de la paix depuis la guerre en ex-Yougoslavie, sans jamais envoyer cependant de troupes combattantes (elle n’a perdu que deux hommes en Afghanistan). Par ailleurs, elle affirme toujours que l’Europe est sa priorité stratégique, malgré le blocage des négociations d’adhésion, pour des raisons tant techniques (lenteur des réformes) que politiques (absence de solution sur Chypre) auxquelles s’ajoute l’opposition de certains Etats membres, dont la France. Pourtant la rhétorique d’Ankara à l’égard de l’UE devient de plus en plus agressive, reflétant à la fois la déception turque et l’impatience de la puissance retrouvée.

Les révoltes arabes de 2011 sont une occasion de tester l’orientation et l’envergure de la diplomatie turque. Celle-ci se veut globale, mais s’est montrée, à l’égard de ces événements, assez peu réactive et plutôt ambiguë. Les contestations politiques violentes en Libye et en Syrie ont inspiré à l’équipe turque des volte-face impressionnantes, en fonction de l’évolution des rapports de forces sur le terrain. Le printemps arabe libère aussi un discours turc à coloration plus nettement religieuse ; reste à comprendre si le sunnisme n’est ici mobilisé que comme une ressource symbolique de plus dans le système de communication d’une puissance désormais à la limite de ses moyens.

Notes
(1) Certains analystes évoquent ainsi des forces de contre-insurrection occultes qui auraient été soutenues par les États-Unis pendant la Guerre froide et seraient encore actives à l’état résiduel en Turquie. Voir Nur Bolat, « L’affaire Ergen(1) Certains analystes évoquent ainsi des forces de contre-insurrection occultes qui auraient été soutenues par les États-Unis pendant la Guerre froide et seraient encore actives à l’état résiduel en Turquie. Voir ekon : quels enjeux pour la démocratie turque ? », Politique étrangère 1/2010, pp. 41-53.
(2) Courant prônant l’union de l’ensemble des peuples turciques (Touran).
(3) Şükrü Elekdağ, « 2 1/2 War Strategy », Perceptions (Ankara) 1, n° 1, mars-mai 1996.
(4) Béatrice Garapon, « La politique arabe de la Turquie depuis 2003 à la lumière de la ‘doctrine Davutoglu’ », Revue Averroès n° 3, printemps-été 2010, pp. 1-9.
(5) Ömer Taşpinar, « Turkish Gaullism ? », Today’s Zaman, 12 avril 2010.
(6) Se reporter notamment à l’article de Jean Marcou, « Turquie. Recep Tayyip Erdogan plus que jamais maître à bord », Grande Europe, n° 36, septembre 2011.

* Docteur en Sciences politiques. Directrice du programme « Turquie contemporaine », Institut français des relations internationales (IFRI).

Pour citer cet article : Dorothée Schmid, « La Turquie après la Guerre froide. Cavalier seul », Grande Europe n° 37, octobre 2011 - La Documentation française © DILA 

 

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