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Ukraine. Futur grenier à blé de la planète ? par Sébastien Gobert

[Ukraine. Futur grenier à blé de la planète ? par Sébastien Gobert], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Récolte de blé dans un village de la région de Tchernigov, au nord de Kiev.
AFP / Genya Savilov – août 2009

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Mis à jour le 12/09/2011

Introduction

L’Ukraine aspire à retrouver sa vocation d’avant 1917 de « grenier à blé de l’Europe », voire l’élargir à la planète, projet justifié par ses potentialités encore inexploitées mais compromis par l’absence de volonté politique et de lutte contre la corruption.


Ukraine. Futur grenier à blé de la planète ?

Sébastien Gobert*

L’Ukraine a fêté les vingt ans de son indépendance, le 24 août 2011. Une célébration morose étant donné l’état du pays, où la vie politique est dominée par une pratique autoritaire du pouvoir ainsi que par des luttes de clans incessantes et où l’économie, tombée sous la coupe de puissants oligarques, est gangrenée par la corruption. Dans l’ancien « grenier à blé de l’Europe », qui se définit depuis longtemps par un rapport étroit à la terre, les maux du secteur agricole sont autant de révélateurs des problèmes de fond auxquels l’Ukraine est confrontée.

La moisson 2011 s’achève pourtant sur une note positive. Après avoir revu à la hausse les prévisions à plusieurs reprises, on estime maintenant à 51 millions de tonnes la récolte de céréales et de légumineuses, soit 20 % de mieux que les 39,3 millions de tonnes engrangées en 2010. L’Ukraine retrouve ainsi presque le niveau record de 2008 (53,3 millions de tonnes), ce qui devrait lui procurer des recettes d’exportation appréciables. Sachant en effet que, bon an mal an, la consommation domestique s’élève en moyenne à 25 millions de tonnes, il devrait être possible de dégager en 2011 entre 22 et 25 millions de tonnes pour l’exportation.

Des potentialités encore inexploitées

L’Ukraine occupe le premier rang mondial pour le volume de ses exportations d’orge et d’huile de tournesol et vend à l’étranger des quantités importantes de blé, de maïs et de betterave, notamment. Son agriculture revient de loin : à la fin des années 1980, plus de la moitié des terres arables étaient en jachère en raison de la faillite du système collectivisé soviétique. Mais malgré le chemin parcouru depuis l’accession du pays à l’indépendance, les spécialistes du secteur soulignent que l’Ukraine pourrait, dans une situation optimale, accroître ses récoltes annuelles jusqu’à atteindre 70, voire 80 millions de tonnes, et dès lors, jouer un rôle régulateur sur le marché mondial, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Les bons résultats de 2011 sont dus principalement à des conditions climatiques particulièrement favorables. Sur le fameux « tchernoziom », les terres noires, très fertiles, dont est gratifiée une bonne partie du territoire ukrainien, tout ou presque peut pousser si le climat le permet, situation qui bien souvent compense de graves carences en termes d’infrastructures, d’investissements et de politique publique. Ainsi, hormis quelques grandes exploitations ultramodernes, la plupart des fermes ne sont desservies que par des routes défoncées, voire non asphaltées. Si dans la plupart des villages les églises se distinguent par leurs couleurs pimpantes et leurs bulbes dorés, les maisons, par contre, sont en bois et mal entretenues, les services publics de base sont quasi absents et les difficultés d’approvisionnement en eau, gaz et électricité sont grandes. Dans les champs, les tracteurs sont l’exception, et les chevaux de trait assurent la plus grande partie du travail. Par ailleurs, les campagnes ne sont pas toutes convenablement reliées aux centres de distribution et d’exportation, tandis que les capacités de stockage dans les ports, par exemple, suffisent à peine à contenir les récoltes actuelles.

Sur les 60 millions d’hectares que compte l’Ukraine, 41,8 millions sont des terres arables, dont 33 millions sont en culture. Selon la Banque mondiale, le secteur agricole représentait 8 % du PIB ukrainien en 2009, et employait 15,8 % de la population active. Malgré une tendance à la concentration dans de grands groupes agro-industriels, les petites et moyennes exploitations perdurent : environ 70 % de la production laitière provient ainsi de fermes possédant moins de dix vaches. Le ministère de l’Agriculture a cependant enregistré une diminution de la population rurale d’environ 1,2 million de personnes au cours des six dernières années, ce qui a entraîné la disparition de quelque 120 localités rurales, cette tendance à la désertification des campagnes étant aggravée par l’absence de politique d’aménagement du territoire.

Une politique agricole sans ligne directrice

Plus généralement, on déplore en Ukraine l’absence d’une politique agricole claire et cohérente. Et les initiatives des gouvernements successifs sont plutôt considérées comme ayant été néfastes au développement d’une agriculture moderne et compétitive ainsi qu’à la stabilisation des conditions de production et d’investissement. Pour Greg Page, président directeur général de Cargill, géant américain de l’agro-industrie, l’Ukraine est de fait « un endroit idéal pour cultiver plus de nourriture à l’intention de la planète. Mais tous les cadeaux que la nature nous fait peuvent être annihilés par de mauvaises politiques ».

Depuis l’accession à l’indépendance, les dirigeants successifs du pays ont privilégié des gains de court terme au détriment de politiques qui auraient favorisé la modernisation du secteur et renforcé la confiance des investisseurs. Ainsi, en vingt ans, le discours des gouvernants n’a changé en rien et ils continuent d’évoquer conditions d’investissement, partenariats public-privé, taux d’imposition, quotas à l’exportation... Pourtant des experts et des lobbyistes cherchent à lancer des projets concrets et relativement faciles à mettre en œuvre, tels que des prêts à long terme, des aides et polices d’assurance à taux préférentiels en faveur des petites et moyennes exploitations ou encore des subventions pré-récolte. Mais rien n’y fait. Le ministère de l’Agriculture s’illustre par son manque de transparence et son incapacité à dialoguer. En outre, il dispose de ressources tout à fait dérisoires : un système de soutien à la production laitière a ainsi récemment été mis à l’étude, mais, une fois les caractéristiques techniques du projet définies, il a dû être abandonné pour insuffisance de fonds.

La recherche de financements sur le court terme apparaît par ailleurs comme un objectif en soi. Employant des méthodes que certains sont prompts à qualifier de « soviétiques », tous les gouvernements ont à un moment ou un autre, et de manière arbitraire et imprévisible, adopté des mesures fiscales ou mis en place des quotas à l’exportation. Par exemple, il existe un système de remboursement de la TVA sur les intrants agricoles, qui représente une sorte de subvention indirecte aux exploitants. Mais ce système est opaque et discriminatoire : tous les agriculteurs n’en bénéficient pas de la même manière, sans qu’aucun critère de sélection précis ne soit défini ; qui plus est, il faut souvent attendre des années avant de percevoir ce remboursement.

Vous avez dit corruption ?

L’année 2010 a vu éclater une polémique(1) sans précédent. En raison d’une récolte nettement plus mauvaise que prévu (moins de 40 millions de tonnes de céréales et de légumineuses contre 48 millions initialement attendues), le ministre de l’Agriculture, Mykola Prysyazhnyuk, a introduit, en août 2010, des quotas à l’exportation. Dans le même temps, le gouvernement a retenu à quai une demi-douzaine de cargos chargés de céréales, qui sont restés bloqués dans les ports ukrainiens jusqu’à début novembre. Sous prétexte de garantir une certaine sécurité alimentaire à sa population, l’Ukraine n’a exporté qu’environ 11,5 millions de tonnes, a vu s’écorner sa réputation sur les marchés internationaux, et perdu de nombreux débouchés fort rentables. On estime ainsi que, sur la période 2010-2011, les agriculteurs et exportateurs ukrainiens ont enregistré un manque à gagner de l’ordre de 1,5 milliard d’euros.

Entre temps, l’attribution des quotas à l’exportation a permis d’écarter quelques grands acteurs traditionnels du marché ukrainien, tandis que Khlib Investbud, une petite firme inconnue auparavant, se taillait la part du lion. Quelques médias ukrainiens se sont intéressés à la structure et aux véritables propriétaires de Khlib Investbud, parmi lesquels ils ont réussi à identifier un proche du président Ianoukovitch et membre du Parti des régions au pouvoir, Youri Ivanioutchenko, et un représentant de la banque russe Vneshtorgbank. Mais les investigations des médias ne sont pas parvenues à aller plus loin.

Un nouveau rebondissement est survenu en avril 2011, quand le gouvernement a entrepris de vendre ces quotas dans le cadre d’enchères. À cette occasion, Brian Bonner, rédacteur en chef du quotidien anglophone The Kyiv Post a réalisé une interview avec le ministre Prysyazhnyuk dans laquelle il l’a notamment interrogé sur les liens entre le gouvernement et Khlib Investbud. Quelques jours après la parution de cet entretien, Brian Bonner était relevé de ses fonctions par le propriétaire britannique du journal, sous la pression, semble-t-il, de dirigeants ukrainiens. Il n’a été réintégré qu’à la suite d’une vaste campagne de protestation et du déclenchement d’une grève illimitée par l’équipe de la rédaction.

Le système des quotas a finalement été aboli début juillet 2011, mais pour être aussitôt remplacé par des taxes à l’exportation, fluctuant entre 9 % et 14 %, soit des taux prohibitifs au regard des revenus de la plupart des exploitants agricoles. Au vu de la récolte de 2011 plus importante que prévu, le ministère de l’Agriculture a évoqué publiquement, fin août, l’éventualité d’une réduction, voire d’une suppression de ces taxes. Mais il a été démenti, début septembre, par le ministère des Finances, qui a écarté toute révision du système fiscal au nom de la rigueur budgétaire à laquelle s’est astreint le gouvernement.

Face à l’opacité et à l’imprévisibilité des actions du gouvernement, les critiques fusent. La société Nibulon, l’un des plus grands producteurs et exportateurs de produits agricoles du pays et l’un des principaux perdants du système de quotas, a attaqué, pour vice de forme les décisions des ministères de l’Économie et de l’Agriculture relatives aux modalités d’attribution des quotas au motif que celles-ci favorisent la pratique des passe-droits. Et pour Morgan Williams, président de l’association US-Ukraine Business Council, la situation dans l’agriculture ukrainienne est ni plus ni moins assimilable à un « pillage des céréales ».

Quoi qu’il en soit, la confiance des investisseurs internationaux, dont les capitaux seraient pourtant les bienvenus pour moderniser les structures de production, de transformation et de distribution du secteur agricole, est au plus bas. Des institutions reconnues, comme la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), la Banque mondiale ou encore la Banque européenne d’investissement (BEI), se montrent certes généreuses en soutenant nombre de projets en Ukraine. Mais le niveau des investissements étrangers n’atteint pas la moitié de ce qu’il devrait être normalement. En ce qui concerne l’apport des Français, seuls 15 à 20 agriculteurs sont actuellement installés en Ukraine, bien d’autres ayant renoncé à leur projet d’implantation dans ce pays face aux lourdeurs administratives et aux incertitudes politiques.

Quelles perspectives ?

Les observateurs les plus optimistes affirment que la situation ne peut aller qu’en s’améliorant. Victor Andrievskiy, président de l’institut Agrarian Markets Development Institute (AMDI), qui travaille depuis 2005 en liaison avec le gouvernement à la mise au point de solutions de stockage, notamment dans le cadre de partenariats public-privé, même s’il admet que l’agriculture est « en mauvais état », estime que « les perspectives sont bonnes ». Et de noter que sur le long terme, et malgré les aléas politiques, le secteur agricole s’est fortement développé depuis 1991. La levée du moratoire sur la vente des terres agricoles, le 1er janvier 2012, devrait apporter une bouffée d’oxygène au secteur agricole, en favorisant l’investissement privé, y compris étranger, et ainsi la modernisation des structures. Pour Henri Barnabot, agriculteur « bio » dans le Gers et actuellement conseiller spécial détaché auprès du ministre ukrainien de l’Agriculture, c’est la « loi du siècle ».

Le gouvernement s’emploie actuellement à établir un cadastre moderne, jusqu’ici inexistant, et les premières estimations des superficies susceptibles d’être vendues à la suite de la levée du moratoire qui a été instauré en 1996 au moment de la privatisation des terres, portent sur 2,75 millions d’hectares, soit 10 % environ du volume potentiellement cessible. Mais le risque est grand d’une libéralisation mal encadrée qui ouvrirait la porte à une spéculation sauvage et concentrerait la plupart des parcelles entre les mains de grands groupes d’intérêt. Comme le précise Victor Andrievskiy, cette réforme doit également être menée avec doigté étant donné le fort attachement à la terre des Ukrainiens. Si elle devait se traduire par le « pillage » organisé des parcelles, comme ce fut déjà le cas au début des années 1990 lors de la privatisation des exploitations collectives, le ressentiment des Ukrainiens pourrait avoir des conséquences inattendues.

L’enjeu du développement de l’agriculture ukrainienne dépasse les frontières nationales et vu l’importance de son potentiel encore inexploité, le pays a les moyens de ses ambitions. À condition que l’ensemble des acteurs concernés parviennent à s’accorder sur une politique claire, cohérente et efficace, l’Ukraine pourrait ainsi redevenir un « grenier à blé ». Mais cette fois, non plus à l’échelle européenne, mais au niveau mondial.

Note
(1) Il faut souligner qu’une panique générale avait alors saisi les grands producteurs agricoles mondiaux, lorsqu’ils ont constaté que la récolte serait globalement moins bonne que prévu. Ainsi la Russie a-t-elle catégoriquement interdit l’exportation de céréales jusqu’en en été 2011.

* Journaliste indépendant basé à Kiev (Ukraine).

Pour citer cet article : Sébastien Gobert, « Ukraine. Futur grenier à blé de la planète ? », Grande Europe n° 36, septembre 2011 - La Documentation française © DILA

 

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