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Espagne. De la reconquête de l’Amérique latine au repli, par Christine Delfour

[Espagne. De la reconquête de l’Amérique latine au repli, par Christine Delfour], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le Président brésilien Lula da Silva et le Premier ministre espagnol José Luis Rodriguez Zapatero à Tolède (Espagne) en octobre 2008, avant la remise du prix international «Don Quichotte de la Mancha» en hommage aux efforts de promotion de la culture et de la langue espagnoles.
AFP / Pool/Sergio Perez – octobre 2008

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Mis à jour le 12/09/2011

Introduction

Avec la fin du franquisme, les relations entre l’Espagne et l’Amérique latine, nourries d’une histoire et d’une culture communes, ont été réactivées et restent privilégiées malgré la contraction des flux due aux diverses crises depuis 2008 et à la concurrence de la Chine.


Espagne. De la reconquête de l'Amérique latine au repli

Christine Delfour*

Dès son retour à la démocratie au milieu des années 1970, l’Espagne s’est employée, d’une part, à « revenir en Europe » - ce qu’elle fit en intégrant l’Union européenne en janvier 1986 - et, d’autre part, à renouer avec le continent latino-américain. Le rapprochement avec l’Amérique latine s’est fait, semble-t-il, plus rapidement en raison des intérêts géostratégiques de l’Espagne dans cette région, qui découlent de liens historiques et culturels à la fois anciens et étroits. Dès 1977, les relations diplomatiques sont rétablies avec le Mexique et seize traités bilatéraux de paix et coopération sont signés entre 1988 et 1995. En 1979, l’Institut de culture hispanique devient l’Institut de coopération ibéro-américaine (ICI) et un Secrétariat d’État de la coopération internationale pour l’Amérique ibérique (SECIPI) dépendant du ministère des Affaires étrangères voit le jour en 1985. Enfin, de par son statut de membre à part entière dans l’ensemble européen, l’Espagne devient le porte-parole « naturel » de l’Union européenne en Amérique latine et, par là-même, voit non seulement se multiplier les échanges mais se transformer également l’image d’ancienne métropole coloniale qu’elle avait auprès des nations latino-américaines.

L’Espagne est alors le premier investisseur dans les pays du Cône Sud(1). Entre 1992 et 2001, les investissements directs espagnols en Amérique latine ont atteint 80,4 milliards d’euros sur les 161,7 milliards de l’Union européenne, face aux 97,7 milliards d’euros investis par les États-Unis. Certains parlent de « reconquête ». Grâce à l’impulsion espagnole, l’Union européenne était devenue, de fait, le premier investisseur en Amérique latine. Comme le montrent ces quelques chiffres, l’Espagne est un acteur clé et l’un des pays les plus influents en Amérique latine.

La stratégie politique et diplomatique de Madrid depuis la transition

Après la perte des dernières colonies à la fin du XIXe siècle, l’Espagne cède la place tant dans les Caraïbes que sur le sous-continent tout d’abord à la Grande-Bretagne puis aux États-Unis. Á la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce sont les États-Unis qui deviennent le premier investisseur étranger en Amérique latine et qui, sous des formes variées, dictent non seulement la politique intérieure des pays latino-américains(2) mais également leur politique économique(3). Il faut attendre le début des années 1960 et le lancement du Plan de stabilisation par le régime autoritaire du général Franco pour que les contrôles sur les sorties de capitaux espagnols se relâchent et, timidement, se dirigent vers l’Amérique latine(4).

Sous le franquisme, la politique extérieure espagnole vis-à-vis de l’Amérique latine est déconcertante, voire contradictoire. Elle s’inscrit, d’une part, dans une tradition discursive de l’Espagne « mère patrie », berceau de l’hispanisme, mettant en avant les liens historiques, linguistiques et culturels qui l’unissent aux différentes nations « ibéro-américaines » tout en ignorant le Brésil et, d’autre part, elle s’exprime - de façon paradoxale et contrastée - en privilégiant son alliance avec l’Argentine de Juan Domingo Perón (juin 1946 – septembre 1955 et octobre 1973 – juillet 1974)tout en évitant de rompre les relations diplomatiques avec le régime communiste de Fidel Castro.

Une fois la démocratie consolidée dans le cadre d’un système de monarchie parlementaire en 1978 et à la suite de l’intégration dans l’Union européenne, la stratégie du gouvernement espagnol, que celui-ci soit entre les mains du Parti socialiste (Felipe Gonzalez et José Luis Rodriguez Zapatero) ou du Parti populaire (José María Aznar), repose sur le principe de la globalité, lequel implique la constitution d’une communauté ibéro-américaine des nations partageant une même culture, une même histoire, les mêmes langues (l’espagnol et le portugais) et une identité supranationale. C’est dans ce but que sont prises diverses initiatives comme la mise en place des sommets ibéro-américains(5) auxquels s’associe rapidement le Brésil, l’organisation du Ve Centenaire de la découverte de l’Amérique, etc. Mais l’Espagne garde la main, même si elle s’en défend, sur ces différentes initiatives, assumant, jusqu’à ce jour, la majeure partie de leur financement(6).

Les sommets ibéro-américains auraient dû être une des pièces maîtresses de la politique extérieure espagnole(7). Dans les années 1990, il s’agissait, pour l’Espagne, de fédérer les nations latino-américaines autour de l’enjeu du retour à la démocratie en Amérique latine après la décennie 1970 marquée par les dictatures, principalement dans les pays du Cône Sud. Déjà, sous les différentes mandatures de Felipe Gonzalez (1982-1996), les tensions et les violences redoublées en Amérique centrale avaient amené le gouvernement socialiste à participer activement au processus de paix dans la région(8). Portée par son expérience aboutie en matière de transition démocratique, l’Espagne s’est ainsi transformée en interlocuteur extrarégional incontournable dans la région, même si certains partenaires latino-américains se sont montrés réticents à reproduire le « modèle » espagnol. C’est dans la perspective de faciliter la transition de Cuba à la démocratie que l’île a été admise aux sommets ibéro-américains. Néanmoins, dans ce domaine les résultats concrets sont peu nombreux, à ce jour, la plupart des projets restant au stade de l’intention.

La création en 1988 de l’Agence espagnole de coopération internationale (AECI), dont la mission a été réorientée dix ans plus tard, vers la « coopération internationale pour le développement » (Loi 23/ 1998), marque un tournant dans les relations hispano-latino-américaines, avec le lancement d’actions de coopération. Ce sont non seulement des acteurs privés – ONG en particulier – mais également des acteurs régionaux et locaux qui interviennent dans ce nouveau cadre. Les Communautés autonomes (régions), les Diputaciones (provinces) et les municipalités participent à des programmes de développement ayant une dimension à la fois territoriale et sociétale(9). Deux logiques sont dès lors en concurrence : la logique du « global » soutenue par l’État central espagnol, et la logique du « local », qui est celle des exécutifs des Communautés autonomes(10). Aujourd’hui encore, ces deux approches requièrent un effort de coordination de la part du ministère des Affaires étrangères et des gouvernements autonomes pour donner toute son efficacité à l’action extérieure de l’Espagne.

Un troisième acteur exerce une forte influence sur la politique extérieure espagnole : l’Union européenne. Pour cette dernière, il ne s’agit pas de considérer l’Amérique latine dans sa globalité mais de privilégier des associations régionales déjà existantes (Mercosur, CAN – Communauté andine des nations –, Amérique centrale), dites « stratégiques bi-régionales » au détriment des accords bilatéraux(11). Toutefois, cette vision des choses que partage l’Espagne bute sur les réticences des Latino-Américains à l’égard des processus d’intégration régionale proposés par l’Union européenne. Paradoxalement, seuls deux accords d’association économique, de concertation politique et de coopération ont été conclus par l’Union européenne avec, d’une part, le Mexique et, d’autre part, le Chili. Pour l’instant, aucun autre accord de ce type n’est envisagé.

Par ailleurs, le président Lula da Silva, au Brésil, dès sa première mandature (2003-2006), a déployé une activité diplomatique inédite et d’une tonalité originale, qui mettait l’accent sur les relations Sud-Sud. Cette posture, également adoptée par d’autres pays latino-américains, a contraint les États du Nord (l’Espagne entre autres) à revoir en partie la teneur de leurs relations traditionnelles avec ces pays émergents. De plus, l’Union européenne privilégie les accords avec l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ou avec les pays ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifique), par exemple. Rappelons, enfin, que l’opinion publique espagnole considère que l’Amérique latine n’a pas rang de priorité dans les relations internationales de son pays. La priorité c’est l’Europe, aire géographique et géopolitique naturelle(12).

La présence économique espagnole en Amérique latine

C’est précisément l’adhésion de l’Espagne à l’Union européenne en 1986 qui a entraîné une vague d’investissements espagnols sur le sous-continent une fois celui-ci sorti de la récession provoquée par la crise de la dette au Mexique (1982) et du reflux des capitaux espagnols. Entre 1986 et 1993, les investissements espagnols tournent autour d’une moyenne de 310 millions de dollars par an, ceux-ci émanant en majeure partie d’une vingtaine d’entreprises. Il s’agit de grandes compagnies privatisées au début des années 1980 et ayant une position dominante sur les marchés intérieurs des télécommunications (Telefónica), de l’électricité (Endesa, Iberdrola, Unió Fenosa), de l’énergie – pétrole et gaz notamment – (Repsol-YFP), ainsi que dans les secteurs de la banque (Banco Santander Central Hispano-BSCH, Banco Bilbao y Vizcaya Argentaria-BBVA), du bâtiment (Dragados, Ferrovial Agroman, SACYR), des assurances (Mapfre) et des transports (Iberia).

Enfin libérées des restrictions qui pesaient sur les investissements à l’étranger et portées par la mise en place du marché unique européen, les entreprises espagnoles prennent conscience qu’elles vont avoir non seulement à faire face à la concurrence de leurs homologues étrangères en Espagne même mais qu’elles doivent aussi se (re)positionner au niveau international dans un environnement hautement compétitif. Dès 1991, Telefónica investit au Chili et en Argentine puis acquiert la totalité du capital de ses filiales au Brésil, en Argentine et au Pérou, et prend également des participations dans les opérateurs de téléphonie mobile de ces pays. Repsol achète YFP, l’entreprise nationale des hydrocarbures argentins, pour 14,9 milliards de dollars, soit presque l’équivalent de 20 % du montant global des investissements espagnols en Amérique latine entre 1992 et 2001. La fin des années 1990 marque l’entrée de ces sociétés sur le marché brésilien. Le potentiel de croissance des économies latino-américaines, les prévisions démographiques en hausse associées aux réformes structurelles mises en œuvre, à la simplification des procédures administratives et à la lutte contre la corruption sont autant de facteurs favorisant l’investissement espagnol (et international) sur le sous-continent.

Telefónica est le premier groupe de télécommunications dans le monde hispanophone et portugais. Repsol YFP, le principal producteur privé de pétrole et de gaz de la région. Dragados, le leader dans le domaine des concessions d’infrastructures de transports. Santander Central Hispano qui est le plus grand établissement financier de la région en termes de bénéfices nets, concentre avec Banco Bilbao Vizcaya Argentaria plus de 23 % des dépôts bancaires latino-américains et plus de 40 % des fonds de pension. L’Argentine, le Brésil, le Chili et le Mexique absorbent environ 85 % de l’investissement espagnol en Amérique latine.

Aujourd’hui, la prospérité des marchés latino-américains repose principalement sur la demande mondiale de matières premières, avec pour corollaire le niveau élevé des cours internationaux qui attirent d’importants investissements dans la région, surtout en Amérique du Sud, émanant non seulement des pays du Nord mais surtout de la Chine. Selon la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes), l’Amérique latine est devenue, en 2010, la région où les investissements directs étrangers (IDE) enregistrent la plus forte croissance en ce qui concerne tant les flux entrants (40 % de plus, par rapport à 2009, soit 112,634 millions de dollars contre 80,376) que sortants (qui ont quadruplé durant la même période, soit 43,108 millions de dollars en 2010)(13) en raison notamment d’une demande intérieure accrue au Mexique et au Brésil. Les États-Unis continuent d’être le principal investisseur dans la région avec 17 % des IDE entrants en 2010, suivis par les Pays-Bas (13 %), la Chine (9 %), le Canada et l’Espagne (4 % chacun).

Même si l’Espagne a réduit la voilure depuis la crise argentine, elle reste l’un des principaux pays investisseurs d’autant que les turbulences financières mondiales de 2008-2010 n’ont pas affecté l’Amérique latine où la croissance s’est maintenue. Toutefois, même si l’orientation latino-américaine donnée à l’économie espagnole dès la transition est le changement majeur de l’histoire économique récente du pays, elle n’est pas exempte de risques : ainsi, l’Espagne a dû affronter, en 2001, la crise argentine et, aujourd’hui, il lui faut défendre ses positions face à la déferlante de la Chine(14) dans une conjoncture nationale critique et un environnement économique européen incertain(15). Désormais en repli, l’Espagne n’en reste pas moins un acteur clé et l’un des pays les plus influents en Amérique latine.

Notes
(1) Constituant la partie la plus australe de l’Amérique du Sud où l’influence européenne a été la plus notable, celui-ci se compose de l’Argentine, du Chili et de l’Uruguay.
(2) Mise en place de la doctrine dite de sécurité nationale en pleine Guerre froide ; lutte contre le communisme ; soutien aux régimes militaires ; atteintes aux droits de l’homme.
(3) 1960 : l’Alliance pour le progrès ; création de la Commission économique pour l’Amérique latine (CEPAL) par les Nations unies.
(4) « La participation espagnole aux flux d’investissements internationaux atteint 0,3 % dans les années 1970 parallèlement aux investissements espagnols en Amérique latine qui représentent la moitié du total des IDE espagnols » de l’époque. Voir Alfredo Arahuetes, Las Inversiones Directas de las Empresas Españolas en América Latina desde 2001, Retirada o Repliegue, Real Instituto Elcano, juillet 2002.
(5) Le premier sommet a lieu à Mexico en 1991.
(6) Par exemple le  Secrétariat général ibéro-américain (SEGIB) est financé à hauteur de 80 % par l’Espagne, les États latino-américains et le Portugal assumant le reste.
(7) Depuis 1991, l’Espagne a participé à plus de seize réunions de chefs d’État et de gouvernement.
(8) À titre d’exemples : participation de l’Espagne aux missions pour la paix Onuca (Nicaragua), Onusal (El Salvador) et Minugua (Guatemala). Voir également Georges Couffignal, « L’Amérique centrale 1979-1990 : de l’internationalisation à la régionalisation des crises locales », Cultures & Conflits, n° 8, hiver 1992.
(9) Programmes de coopération, par exemple, pour la Bolivie (2004-2008) avec parmi les axes prioritaires, l’éducation, la lutte contre la pauvreté, la promotion de l’équité du genre, l’accès à l’eau potable, le développement durable, etc.
(10) Christine Delfour, L’Espagne, les autonomies et l’Europe. Essai sur l’invention de nouveaux modes d’organisation territoriale et de gouvernance, Editions Bruylant, Bruxelles, 2009, 365 p.
(11) 1999 : tenue du premier sommet UE-Amérique latine et Caraïbes.
(12) Selon le Baromètre du Real Instituto Elcano (BRIE), en décembre 2004, 66 % des interviewés considéraient que l’Europe était prioritaire. Voir Carlos Malamud (cord.), « La política española hacia América latina : Primar lo bilateral para ganar en lo global. Una propuesta ante los bicentenarios de la Independencia », Informes Elcano, n° 3, mai 2005. 
(13) Cf. Comisión económica para América latina (CEPAL), La inversión extranjera directa en América Latina y el Caribe - 2010, CEPAL, Publicaciones de Naciones Unidas, Santiago de Chile, 2011, graphiques pp. 10 et 12.
(14) Les entreprises chinoises sont devenues la principale source d’IDE dans le monde. En Amérique latine, les flux en provenance de Chine ont dépassé, en 2010, les 15 milliards de dollars. La présence d’entreprises chinoises dans la région est récente, concentrée dans le secteur de l’extraction des ressources naturelles, mais, à moyen terme, la diversification vers d’autres secteurs est prévisible.
(15) Selon le dernier rapport de la Commission économique pour l’Amérique latine (CEPAL), la croissance économique en Amérique latine et aux Caraïbes a été de 4,7 % en 2011, un taux de 4,1 % étant attendu pour 2012. CEPAL, op.cit.

* Professeure des Universités, responsable de « Écritures des mondes hispaniques » (EMHIS/LISAA-EA 4210) et du master LCE – Commerce international, Université Paris-Est Marne-la-Vallée.

Pour citer cet article : Christine Delfour, « Espagne. De la reconquête de l’Amérique latine au repli », Grande Europe n° 36, septembre 2011 - La Documentation française © DILA

 

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