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Pologne. Plus européenne que jamais, par Jean-Yves Potel

[Pologne. Plus européenne que jamais, par Jean-Yves Potel], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Discours du Premier ministre Donald Tusk lors de la réunion inaugurale de la présidence polonaise du Conseil de l’Union européenne, le 8 juillet 2011 à Varsovie.
Union européenne – 8 juillet 2011

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Mis à jour le 12/08/2011

Introduction

Forte de ses succès économiques et politiques, la Pologne a entamé avec détermination et enthousiasme la présidence tournante de l’Union européenne, le 1er juillet 2011. Quitte à minorer son « tropisme atlantique », elle s’est alors revendiquée plus européenne que jamais.


Pologne. Plus européenne que jamais

Jean-Yves Potel*

Ce n’est pas sans fierté que les dirigeants polonais se sont installés à la présidence de l’Union européenne (UE), le 1er juillet 2011. Ce sentiment correspond à la portée symbolique qu’ils assignent à cette responsabilité pourtant sans grand impact car on sait que depuis l’adoption du traité de Lisbonne, les présidences tournantes de l’UE ont perdu quelque peu de leur lustre. Il n’en reste pas moins que cette fonction apparaît comme l’aboutissement d’un long processus de réintégration dans la famille européenne, que d’aucuns font remonter aux grèves d’août 1980 et à la naissance de Solidarnosc. Trente années plus tard, l’économie polonaise a été complètement restructurée, a résisté aux chocs de la transition vers le marché pour devenir l’une des plus performantes du continent européen, la seule d’ailleurs à avoir traversé la tempête financière de 2009, avec un taux de croissance positif et une faible inflation. N’y-a-t-il pas là de quoi être fier ?

De façon plus précise, cette présidence succède à celles de deux autres « nouveaux membres » – la République tchèque et la Hongrie – qui, pour leur part, ont fait montre d’un euroscepticisme ingrat, ainsi qu’aux postures arrogantes et agressives des frères Kaczynski dans les enceintes européennes, notamment en 2007-2008, pendant la laborieuse renégociation du traité de Lisbonne. Beaucoup se souviennent des propos douteux du Président polonais, Lech Kaczynski, à l’égard de la Chancelière allemande Angela Merkel, lui reprochant en juin 2007, les millions de victimes de la Seconde Guerre mondiale qui expliqueraient le faible poids démographique de son pays(1). Aujourd’hui, le Premier ministre Donald Tusk tout comme le président Bronislaw Komorowski, tous deux libéraux, s’emploient à dissiper ces mauvais souvenirs, redoublant de gestes amicaux en direction de leurs grands voisins. Le ton a changé. La diplomatie polonaise se veut résolument européenne.

De nouveaux fondements

Ce nouveau visage ne résulte pas seulement d’un changement de Premier ministre. Sept années très exactement après l’adhésion, on peut constater combien cette intégration décisive pour le processus de transition démocratique, a transformé le plus important des nouveaux membres (en 2004, la Pologne représentait à elle seule environ la moitié de la population, du territoire et du PIB des pays qui rejoignaient l’Union). Le pays s’est engagé dans un processus de reconstruction et de modernisation. Avec près de 40 millions d’habitants, il a su relancer la consommation et attirer les investisseurs étrangers, développer de nouveaux services, réorienter son industrie et restructurer son agriculture. Les indicateurs économiques de ces quinze dernières années sont impressionnants. Après avoir réalisé le meilleur résultat en termes de croissance réelle de tous les pays de l’OCDE en 2009 (1,7 %), l’économie afficherait au terme de l’année 2011 une progression proche de 4 %, un score susceptible de se renouveler en 2012(2). Cette résistance à la crise, malgré un ralentissement général de l’activité économique, est redevable, selon les experts du FMI, à la taille du marché intérieur polonais qui a rendu la production moins dépendante des exportations, à un « système bancaire bien capitalisé et rentable », à l’absence de « déséquilibre macroéconomique sérieux avant la crise », à un taux de change flexible du zloty et « à la qualité de la gestion gouvernementale »(3).

Cela dit, tout n’est pas parfait. Sur le plan social, une frange non négligeable de la population a été exclue des dividendes de la croissance, le taux de chômage, aux alentours de 10 %, reste élevé, les inégalités se sont accusées, et des services publics comme le système de santé, les retraites ou les transports ont été mis à mal, provoquant un réel mécontentement. Devant les protestations syndicales, le gouvernement a dû modérer sa réforme libérale du système des retraites et limiter le recours aux fonds privés de pension(4). On a vu aussi des infirmières, des paysans ou des ouvriers des chantiers navals descendre dans la rue à plusieurs reprises. La contestation sociale s’est toutefois résumée à de brefs sursauts sans jamais se traduire par de grandes mobilisations comme en France, en Italie ou en Allemagne pendant la même période. Les syndicats demeurent faibles.

Deux visions de l'avenir

Ce bilan d’ensemble est diversement apprécié, même si les divergences d’opinions ne se cristallisent pas forcément autour de grands débats d’idées, comme l’avenir de l’Union européenne, son organisation et ses valeurs. Des polémiques d’une grande violence – sur, par exemple, le maintien de la croix devant le siège de la Présidence ou le supposé complot à l’origine de la catastrophe aérienne de Smolensk – prennent parfois le dessus et monopolisent l’espace médiatique. Sans parler des scandales ou faits divers... Mais tout cela n’empêche pas des mouvements de fond.

En fait, au terme d’une vingtaine d’années de vie démocratique, les clivages fondamentaux se sont déplacés. Longtemps, malgré les efforts en vue de structurer des partis se rangeant sur l’échiquier partisan en fonction de références classiques (droite, gauche, centre), l’élite politique n’est pas sortie de la division opposant les anciens communistes aux anciens de Solidarnosc. Ce clivage issu de l’époque communiste, omniprésent dans l’inconscient collectif, surdéterminait les positions politiques affichées. Ainsi, en 2005, les frères Kaczynski (droite conservatrice) pouvaient encore faire miroiter aux électeurs l’illusion d’une alliance possible avec le libéral Donald Tusk contre les ex-communistes, empêtrés, pour leur part, dans des scandales de corruption.

Puis, la courte et saisissante expérience d’une majorité conservatrice alliée à l’extrême droite (2005-2007) a vite tourné à la catastrophe et a, semble-t-il, dissipé définitivement cette chimère. Un autre clivage a alors pris le dessus. Jusqu’ici relégué au rang des conflits internes à chaque camp, l’affrontement entre une droite radicale, nationale-catholique, étatiste et un pôle centriste libéral, pro-européen, attaché aux valeurs nationales, structure dorénavant la vie politique polonaise. Si cette confrontation renvoie à des traditions politiques anciennes, ce sont les réactions successives et diverses de la population aux bouleversements de la société qui l’ont conduite à se réimposer. Elle est en cela le produit de la transformation postcommuniste, et surtout, exprime deux visions de l’avenir de la Pologne dans, et avec, l’Europe.

La première option est incarnée par le parti « Droit et Justice » (PiS) de Jaroslaw Kaczynski, lequel tente de réunir autour de la mémoire de son frère Lech, le Président tué lors de la catastrophe aérienne de Smolensk (avril 2010), l’ensemble des forces nationalistes et conservatrices, y compris le Père Rydzyk, le prédicateur de Radio Maria. Son discours fait mouche surtout chez les laissés-pour-compte de la transition, mais pas seulement. Il séduit plus largement un électorat crispé sur les valeurs traditionnelles, souvent xénophobe et homophobe, eurosceptique, replié sur lui-même, qui représente entre 25 et 30 % des intentions de vote selon les sondages. Le PiS se caractérise par une opposition systématique et personnelle à l’actuel Premier ministre, et par une approche sectaire en matière de politique intérieure, querelleuse dans le domaine des relations internationales. Dans la perspective des élections législatives de l’automne 2011, il cherche moins à gagner des voix au centre, qu’à s’affirmer comme un bloc exclusif et intolérant. Une sorte de forteresse assiégée.

La seconde option, l’orientation libérale et européenne, est portée par le leader de la « Plateforme Civique » (PO), parti qui se place dans la tradition des accords de la Table ronde de 1989 et du premier gouvernement démocratique de Tadeusz Mazowiecki. Premier ministre depuis 2007, modeste et efficace, Donald Tusk bénéficie d’une grande popularité malgré l’usure du pouvoir ; il a su gagner la confiance d’un large électorat (entre 34 et 40 % selon les sondages), par son pragmatisme, mais aussi sans doute en réaction aux excès des frères Kaczynski et de leurs acolytes. Avec l’élection en 2010 de Bronislaw Komorowski à la présidence de la république, le courant libéral contrôle les principaux centres de décision du pays. Majoritaire au Parlement, il dirige la plupart des grandes villes et des régions.

Tout le jeu politique est dominé par ces deux orientations, entre PiS et PO. Les autres partis ne parviennent pas à en sortir. Les agrariens du PSL (6 à 7 % dans les sondages) gouvernent avec la PO, tandis que la gauche (10 à 12 %) se noie dans les combinaisons politiciennes en refusant de se définir clairement.

Les enjeux européens

Depuis l’élection législative de 2007, la Pologne a donc infléchi sa politique européenne, en renouant avec le style des années 1990, et en redéfinissant ses priorités en tant qu’État membre. Elle souligne volontiers l’importance primordiale et centrale de son intégration européenne : « Nous avons compris, souligne Donald Tusk, qu’environ 90 % des intérêts polonais étaient localisés dans l’Union européenne, dans laquelle l’Allemagne est notre partenaire clé, et ce pas seulement du point de vue économique »(5). L’examen de quelques dossiers, évoqués ici à titre d’exemple, permet d’illustrer cette volonté européenne, la nature des oppositions internes qu’elle suscite, et les enjeux qu’elle représente pour l’Europe et la Pologne.

Ainsi en est-il de la question de l’euro et de la crise qui sévit au sein de l’UE au moment même où la Pologne assume la présidence de celle-ci. Si Bruxelles et ses fonds structurels ont bonne presse dans l’opinion polonaise, il n’en va pas de même de l’euro. Les affrontements dans les rues d’Athènes ou encore la hausse prévisible des prix, effraient l’opinion publique. Tous les sondages le montrent. Or la Pologne doit adopter la monnaie unique conformément au texte de son traité d’adhésion ; ce qu’elle confirme d’ailleurs, mais sans se montrer pressée. Elle pose même des conditions : « Il faut que la zone euro sorte de l’hôpital », a déclaré le ministre polonais des Affaires européennes, Mikolaj Dowgielewicz(6). En clair, que la zone euro se dote d’un système convaincant de prévention des crises de la dette. De son côté, la Pologne s’y prépare à moyen terme. Et Donald Tusk de préciser « Plus de date, seulement des obligations pour satisfaire aux critères de Maastricht. Dès à présent, nous les remplissons mieux que certains pays de la zone euro. Mais nous ne voulons pas emprunter de raccourci. Si rien d’extraordinaire ne survient, nous remplirons la totalité des critères en 2015, mais ce n’est pas, bien sûr, la date de l’adhésion »(7).

On aurait tort de voir dans cette attitude une manœuvre purement tactique. Car dans le même temps, la Pologne est consciente des solidarités qu’implique la monnaie unique et veut y contribuer. Elle l’avait déjà indiqué en 2008 quand D. Tusk avait dénoncé le danger d’une « Europe à deux vitesses » et revendiqué la présence de son gouvernement au sein de l’Eurogroupe. À l’occasion de la crise grecque, le ministre polonais des Finances a d’ailleurs pu participer aux réunions de celui-ci, grâce à l’invitation du président Jean-Claude Junker et... malgré l’opposition de la France. Pour Janusz Lewandowski, actuel commissaire européen chargé du Budget, cofondateur de PO, cette bataille est plus que symbolique : « Ce n’est pas une lubie polonaise. L’assainissement proposé par la Chancelière Merkel et le président Sarkozy influencera si profondément la politique économique des États concernés qu’il remodèlera forcément le marché commun ; or, celui-ci est le marché des 27 États membres et non pas seulement des 17 pays de la zone euro… Nous ne pouvons pas accepter que les pays de l’euro nous claquent la porte au nez après nous avoir poliment informés de leurs décisions. Ce sera l’une des missions de la présidence polonaise »(8). Nous sommes ici évidemment très loin de la perspective souverainiste de Jaroslaw Kaczynski ou du père Rydzyk (ce dernier prônant carrément la sortie de l’UE).

La politique de voisinage de l’UE est un autre sujet central pour les autorités. Elle concerne tant les voisins de l’Est que ceux de la Méditerranée. Le gouvernement polonais actuel se refuse à donner la priorité à l’Est, contrairement aux frères Kaczynski obnubilés par la menace russe. Le ministre polonais des Affaires européennes a été très clair : « Pas question pour l’Europe de choisir entre le Sud et l’Est »(9). La Pologne s’est immédiatement rangée aux côtés des révolutions en Tunisie et en Egypte, des missions se sont rendues sur place, rencontrant les nouveaux gouvernements et des ONG. Varsovie a proposé la création d’un Fonds européen pour la démocratie et prépare, dans le cadre de la présidence, une réunion au lendemain des élections tunisiennes et égyptiennes, pour réfléchir à l’octroi d’une aide plus durable. Concernant l’Est, elle rompt avec l’approche précédente qui cherchait à entraîner l’UE dans une politique agressive vis-à-vis de la Russie, sous couvert d’une politique orientale centrée sur « les ressentiments et les phobies »(10). Aujourd’hui, elle se veut au contraire « pragmatique et ferme »(11), soucieuse de trouver des compromis. On constate un apaisement des relations avec la Russie, notamment sur les contentieux historiques (celui du massacre des officiers polonais à Katyn, entre autres), qui n’a rien à voir avec la « finlandisation » dénoncée par le PiS. « Nous ne sommes pas obligés de nous limiter au choix entre ne pas irriter la Russie ou l’affronter »(12), explique D. Tusk qui a également à cœur de développer les échanges économiques.

Le gouvernement polonais est intervenu avec fermeté pour dénoncer les atteintes aux droits de l’homme lors des dernières élections en Biélorussie et a soutenu ouvertement l’opposition démocratique. Il s’est également montré résolu et constructif lorsque la Lituanie a pris des mesures défavorables à la minorité polonaise, tentant de réduire l’usage de la langue polonaise dans les écoles ; il a réagi de manière proportionné et obtenu gain de cause. Avec l’Ukraine, la présidence polonaise espère mener à son terme la négociation d’un accord d’association avec l’UE assortie de conditions en matière de libertés démocratiques, tandis que, sur son impulsion, la Moldavie, jugée la meilleure élève du partenariat instauré dans le cadre de cette politique de voisinage, bénéficiera d’un programme d’aides directes d’un montant de 2,5 milliards d’euros. Varsovie accueillera d’ailleurs en septembre 2011 une conférence pour le partenariat oriental, alors même que les préparatifs en vue du traité d’adhésion de la Croatie s’accélèrent.

Parce qu’il a fait couler beaucoup d’encre, on ne peut passer sous silence ce qu’en France on désigne par le « tropisme atlantiste » de la Pologne, c’est-à-dire son soutien jugé inconditionnel à la politique américaine. Là aussi le changement est perceptible. Les exigences polonaises formulées lors des négociations en vue de l’installation d’un bouclier antimissile ont montré que les choses n’allaient plus totalement de soi. D’autant que la Pologne s’est investie dans la formation d’unités communes au sein d’une Europe de la défense, participant même à des missions militaires en Afrique (Tchad). Cet infléchissement est souligné par les autorités polonaises elles-mêmes. Et le ministre des Affaires étrangères, Radoslaw Sikorski, de confier : « Je vous dirai tout à fait ouvertement : la valeur de la Pologne ne dépend pas de sa valeur aux yeux des Américains ou de quelqu’un d’autre. Nous avons grandi. Nous n’avons plus besoin de prouver quoi que ce soit à qui que ce soit ». Et d’ajouter, non sans une pointe d’amertume : « L’administration américaine a promis de nombreuses choses au gouvernement du SLD (gauche) en échange de notre engagement militaire en Irak. Elle n’a pas tenu parole. (...) Aujourd’hui, les États-Unis sont davantage présents en Pologne. Nous avons des investissements, les échanges augmentent, il y a l’armée. Mais l’Europe est encore plus présente en Pologne. Et cela a certaines conséquences. La Pologne reste l’un des pays les plus pro-américains en Europe, c’est seulement l’intensité de nos sentiments qui a changé »(13).

Notes
(1) « Si la Pologne n’avait pas été envahie par l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, le pays serait fort d’une population de 66 millions d’habitants » déclarait le Premier ministre polonais, Jaroslaw Kaczynski. Son frère jumeau, le président Lech Kaczynski, a repris cet argument contre la Chancelière allemande, au sommet de Bruxelles du 21 juin 2007, pour réclamer davantage de poids pour son pays dans le processus de décision.
(2) Prévision OCDE, Perspectives économiques, n° 89, juin 2011.
(3) Déclaration de Paul Thomsen, chef de mission du FMI pour la Pologne, 26 mars 2010, Bulletin du FMI.
(4) Voir Amélie Bonnet, « Pologne. Comment adapter le système des retraites aux temps de la rigueur ? », Grande Europe n° 27, décembre 2010.
(5) Newsweek, 3 juillet 2011, entretien avec Donald Tusk.
(6) Le Parisien, 2 juillet 2011.
(7) Le Monde, 10-11 avril 2011. Aux termes de la Constitution polonaise (article 216, alinéa 5), la dette publique ne peut pas dépasser l’équivalent de 60 % du PIB.
(8) Entretien dans Wprost, 7 mars 2011.
(9) Mikolaj Dowgielewicz, Le Monde, 2 juillet 2011.
(10) Selon l’expression du politologue Roman Kuzniar, Gazeta Wyborcza, 18 mai 2011.
(11) Bronislaw Komorowski, Newsweek, 13 mars 2011.
(12) Newsweek, 13 mars 2011.
(13) Rzeczpospolita, 23 mai 2011.

* Politologue.

Pour citer cet article : Jean-Yves Potel, « Pologne. Plus européenne que jamais », Grande Europe n° 35, août 2011 - La Documentation française  © DILA

 

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