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Finlande. Les ambiguïtés de la montée du populisme, par Nathalie Blanc-Noël

[Finlande. Les ambiguïtés de la montée du populisme, par Nathalie Blanc-Noël], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le leader des Vrais Finlandais, Timo Soini, et son épouse, Tiina, célèbrent la victoire de leur parti aux élections législatives du 17 avril 2011.
AFP / LEHTIKUVA / Martti Kainulainen – 17 avril 2011

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Mis à jour le 12/06/2011

Introduction

Lors des élections législatives organisées en Finlande le 17 avril 2011, le parti des Vrais Finlandais (Perussuomalaiset), formation populiste, hostile à l’immigration et à l’Union européenne (UE), est devenu la troisième force politique du pays.


Finlande. Les ambiguïtés de la montée du populisme

Nathalie Blanc-Noël*

Le résultat des élections législatives organisées en Finlande le 17 avril 2011 a retenu l’attention de toute l’Europe. Jouissant jusqu’alors de la réputation de pays modéré, caractérisé par une vie politique stable et consensuelle, excellent élève de la classe européenne, doté d’un système éducatif parmi les plus performants au monde, la Finlande est en effet désormais entrée dans le club des États où le populisme occupe une place prépondérante. Le parti des Vrais Finlandais (Perussuomalaiset), formation populiste, hostile à l’immigration et à l’Union européenne (UE), est devenu la troisième force politique du pays avec 19 % des voix (39 députés sur 200), derrière le parti conservateur de la Coalition nationale (20,4 %, 44 sièges) et le Parti social-démocrate (19 %, 42 sièges), mais juste devant le parti du Centre (15,8 %, 35 sièges), tous trois formant traditionnellement la troïka gouvernementale(1). Le succès des Vrais Finlandais a créé la surprise, dans la mesure où ils n’avaient obtenu que 4,1 % des voix aux précédentes élections législatives, en 2007(2). Lors des négociations en vue de former le gouvernement, courant mai, ils ont surpris à nouveau en annonçant qu’ils n’en feraient pas partie, en raison de leur désaccord avec les autres partis sur la question du plan de sauvetage européen du Portugal ; ce fut, au demeurant, un véritable soulagement pour les milieux financiers européens. Mais qui sont ces Vrais Finlandais et quelles sont les raisons de leur irruption sur la scène politique finlandaise ?

Un populisme bien enraciné

Le populisme finlandais n’est pas une nouveauté. Il a été présent sur la scène politique tout au long du XXe siècle, renaissant périodiquement sous des formes différentes. Au début du siècle, le Parti agrarien a représenté les agriculteurs, tout en se faisant porteur de thèmes nationalistes, dans la filiation du national-romantisme. En 1965, afin d’élargir son électorat dans le contexte de l’urbanisation du pays, cette formation est devenue parti du Centre. Depuis les années 1950, il a ainsi participé à de nombreux gouvernements et figure dans la coalition gouvernementale actuelle. Néanmoins, dans les années 1960, Veikko Vennamo a créé le Parti rural finlandais, destiné à accueillir les Finlandais déçus des échecs électoraux du parti du Centre. Le nom de son leader est tellement lié à l’idée de populisme que le terme de « vennamoïsme » est parfois utilisé comme synonyme. Le parti des Vrais Finlandais, lui, a été créé en 1995, à la suite de la dissolution du Parti rural finlandais.

Le populisme finlandais réunit tous les ingrédients traditionnels du populisme : des leaders forts et médiatiques, un appel direct au peuple par-delà les institutions, une critique des élites traditionnelles, la thématique de l’opposition à l’ « Autre », centrale dans le programme politique (immigrés, Union européenne, mondialisation...). Le leader des Vrais Finlandais, le très médiatique Timo Soini, s’inscrit dans cette tradition et se réclame du vennamoïsme ; il fut d’ailleurs secrétaire du Parti rural de 1987 à 1995.

De façon plus large, le populisme finlandais ne peut être compris qu’en relation avec l’histoire du pays. Il faut rappeler que sa souveraineté est récente puisqu’elle ne date que de 1917, ce qui explique que le nationalisme y soit un élément très présent dans la culture politique. Le pays fit d’abord partie du royaume de Suède (la frontière orientale du royaume de Suède-Finlande fut fixée en 1321, à l’issue de croisades entreprises au XIIe siècle). Les Finlandais, électeurs du monarque et représentés au Parlement suédois, continuèrent de pratiquer leur langue, tandis que les élites politiques et administratives étaient majoritairement suédophones. En 1809, la Finlande devint un grand-duché au sein de l’Empire russe, doté d’un statut d’autonomie lui permettant de conserver ses institutions suédoises (Parlement, système juridique, langue...). C’est au cours de cette « période russe » que le national-romantisme se développa, avec le mouvement des Fennomanes, qui souhaitait faire de la Finlande un État-nation où le finnois serait enfin reconnu comme la langue officielle du pays. En 1917, à la faveur de la révolution bolchevique, la Finlande obtint son indépendance : elle devint un État bilingue, avec le suédois pour deuxième langue(3).

Les Vrais Finlandais s’inscrivent dans la filiation de la thématique national-romantique, présentant une version radicalisée du nationalisme finlandais : ils décrivent volontiers le peuple finlandais comme étant menacé dans son identité, à la fois par la mondialisation et par les minorités que constituent les immigrés et les suédophones, ces derniers étant dépeints comme une élite privilégiée. Timo Soini réclame ainsi la suppression de l’apprentissage obligatoire du suédois et la diminution du nombre d’émissions télévisées dans cette langue. Il propose aussi de réserver les bénéfices de l’État-providence aux seuls Finlandais, les immigrés étant accusés de mettre l’équilibre de ce dernier en péril.

Le succès des Vrais Finlandais s’explique également par une autre particularité de l’histoire du pays, à savoir sa relation spécifique avec l’Union soviétique. Seul pays frontalier de l’URSS en Europe à ne pas avoir été incorporé au bloc de l’Est, la Finlande, État neutre, a dû mener une diplomatie très habile pour conserver son indépendance. Durant la période soviétique, la politique étrangère est restée le domaine quasi exclusif du chef de l’État : le président Urho Kekkonen, en fonctions de 1956 à 1981, était en relation constante et personnelle, en partie tenue secrète, avec le Kremlin vis-à-vis duquel il fit preuve de beaucoup de doigté. Dominée par le Président, la vie politique était consensuelle, situation renforcée par le système des gouvernements de coalition et jugée nécessaire dans un contexte dont l’objectif était à la fois la survie de la nation face au danger soviétique(4) et la prospérité économique(5). Quelques voix s’élevèrent parfois pour dénoncer ce consensus, dont celle de V. Vennamo qui qualifiait son pays de « Kekkoslovaquie »(6). On comprendra pourquoi, traditionnellement, la politique, réservée à quelques élites, ne passionne guère les Finlandais.

Timo Soini, briseur de consensus

Depuis la fin de la guerre froide, le système politique finlandais a évolué, des amendements à la Constitution, votés en 2000 notamment, retirant certaines prérogatives au Président. Par ailleurs, dans les années 1990, le pays a connu une sévère récession(7). Les mesures de rigueur économique, la réforme de l’État-providence ainsi que l’entrée dans l’Union européenne en 1995 se sont appuyées, une fois encore, sur un solide consensus qui est au cœur de la culture finlandaise(8), mais qui a fini par imprégner la vie politique d’une certaine monotonie et a engendré un désintérêt des électeurs. Ces derniers mois, des sondages ont montré, par exemple, que les Finlandais confondaient les partis politiques(9).

Or, les Vrais Finlandais ont tiré le débat politique de son apathie. Leur très télégénique leader, Timo Soini, utilise une rhétorique simple pour dénoncer vertement les politiciens et les élites, leur corruption, leur népotisme, leur éloignement des problèmes du « vrai » peuple, avec un soupçon de théorie du complot. Il se présente comme un homme ordinaire, à l’apparence modeste : son autobiographie est titrée Maistersjätkä(10), ce qui signifie à peu près « le petit paysan avec un diplôme de master », allusion au fait que T. Soini a rédigé un mémoire de master en science politique sur le thème du... populisme ! Ce catholique converti, désapprouvant l’homosexualité, l’avortement et la sexualité avant le mariage, affiche des goûts populaires, tels le football ou la chanson de variétés finlandaise. Reprenant à son compte une expression célèbre de Vennamo, « le peuple sait », il prétend incarner l’homme de la rue, le travailleur honnête et plein de bon sens – thème classique du populisme. Fin stratège, il a su parfaitement exploiter les récents scandales sur le financement des partis politiques qui ont discrédité les partis du Centre et de la Coalition nationale (le Premier ministre Matti Vanhanen, du parti du Centre, a démissionné en juin 2010 à la suite de ces affaires et a été remplacé par Mari Kiviniemi du même parti).

Ce que veulent les Vrais Finlandais

Lors des élections locales de 2008 et européennes de 2009, les Vrais Finlandais ont développé les thèmes classiques du populisme, exaltant le peuple et rejetant corps intermédiaires et establishment. Ils ont porté la question de l’immigration sur le devant de la scène, la présentant comme une menace pesant sur la culture et l’identité finlandaises, mais aussi sur l’État-providence. Ils militent dès lors pour la mise en place d’une réglementation plus sévère en matière d’immigration.

L’existence d’un parti anti-immigration peut paraître étrange dans un pays très peu concerné par ce phénomène : en effet, sur 5,31 millions d’habitants (fin 2009), on dénombre seulement 155 000 étrangers, soit 2,9 % de la population(11). Si l’on prend en compte toutes les personnes ayant un lien avec l’étranger, c’est-à-dire nées à l’étranger, parlant une langue étrangère ou étant de nationalité étrangère, on parvient à un total d’environ 300 000 personnes, soit 5 % de la population, cette proportion étant parmi les plus faibles en Europe (en Allemagne, en Suède, en Suisse, le pourcentage se situe entre 10 et 20 %. En France, les démographes estiment que le nombre de Français ayant des origines étrangères est de 22,5 %)(12). Néanmoins, l’immigration peut être perçue par les Finlandais comme un phénomène exponentiel : en effet, entre 1990 et 2009, le nombre d’étrangers résidant légalement en Finlande a été multiplié par six(13). De plus, le recours au spectre de la menace étrangère fait recette, dans le contexte d’une montée européenne du populisme : au Danemark, le Parti du peuple danois est la troisième force politique du pays depuis 2001(14) ; en Norvège, le Parti du progrès est la deuxième formation depuis 2005 pour le nombre de ses élus ; et en Suède, les Démocrates de Suède sont entrés au Parlement en septembre 2010... En dépit de leur faiblesse numérique, les Vrais Finlandais ont réussi à donner le ton au sujet de l’immigration : le parti social-démocrate a ainsi durci sa ligne sur cette question, et les partis du Centre et de la Coalition nationale ont émis le souhait d’un renforcement de la législation sur le regroupement familial. On peut penser qu’au cours de l’actuelle législature, les Vrais Finlandais, leaders de l’opposition, chercheront à imposer une politique restrictive en matière d’immigration, comme le fait le Parti du peuple danois au Danemark.

En outre, le programme des Vrais Finlandais comporte des mesures visant à assurer la « protection de la culture finlandaise », comparables à celles que leurs homologues danois ont fait adopter(15) : ils souhaitent, par exemple, limiter l’enseignement du suédois et orienter les subventions budgétaires vers l’art finlandais traditionnel plutôt que vers « le post-modernisme dégénéré ».

Toutefois, les Finlandais ne perçoivent pas forcément ce parti comme une formation d’extrême droite, ni comme un parti raciste (encore que certains de ses membres le soient ouvertement). Au Parlement, il siège au centre gauche, entre les Verts et le parti du Centre, et il se définit comme un « parti ouvrier sans socialisme », dont le programme associe des convictions économiques de gauche, se fondant sur un État-providence et une fiscalité forte, et des thèses d’extrême droite en matière culturelle. À l’étranger en revanche, il est le plus souvent identifié comme un parti d’extrême droite(16).

Cependant, lors des élections législatives du 17 avril 2011, ce n’est pas sur la question de l’immigration que les Vrais Finlandais ont emporté la mise, mais sur celle de l’Europe, qui a dominé les débats pour la première fois depuis l’adhésion du pays à l’Union européenne. Les Vrais Finlandais, fortement hostiles à l’intégration européenne et au fédéralisme, demandent le retrait de l’article de la Constitution stipulant que la Finlande est membre de l’UE. Leur proposition a été approuvée par le Parlement à une majorité de 144 voix contre 26, mais il faut encore qu’elle soit votée à la majorité des deux tiers des députés pour être définitivement adoptée. Et c’est sur la décision de mettre en place un plan de sauvetage de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal que s’est finalement joué le scrutin : Timo Soini a demandé qu’Helsinki oppose son veto à toute augmentation du Fonds européen de stabilité financière et a proposé d’exclure de l’Union économique et monétaire (UEM) les pays « gaspilleurs » d’Europe méridionale. Il souhaite également que la zone euro soit réservée aux pays classés AAA par les agences de notation, ce qui est le cas de la Finlande.

Durant les jours qui ont suivi les élections, les milieux européens ont observé avec une certaine inquiétude les négociations sur la formation du gouvernement, l’adoption du plan de soutien au Portugal nécessitant l’unanimité des pays membres de la zone euro. Finalement, le 12 mai 2011, Timo Soini a annoncé que son parti ne ferait pas partie d’une équipe dirigeante prête à aider les États insolvables, précisant « qu’on ne peut pas se trahir soi-même »(17). Les Vrais Finlandais constituent dès lors le premier parti d’opposition, position qui sera peut-être la plus propice à une formation manquant cruellement de cadres à même d’occuper des postes à responsabilités. Il est cependant difficile de dire, pour l’instant, quelle sera sa capacité à peser sur l’agenda politique de la législature qui débute. Quoi qu’il en soit, la vie politique finlandaise semble sortir de sa léthargie : on observe, depuis quelques mois, une montée sans précédent de l’engagement politique des citoyens, sous quelque forme que ce soit, y compris en descendant dans la rue.

Notes
(1) Le taux de participation au scrutin a été de 70,4 %. Voir le site du Parlement finlandais.
(2) Les Vrais Finlandais ont effectué leur première percée électorale lors des élections locales de 2008, qui leur ont permis de recueillir 5,4 % des suffrages. Ils ont ensuite progressé aux élections européennes de 2009, lors desquelles ils ont obtenu 9,8 % des suffrages et sont ainsi devenus le quatrième parti de Finlande, Timo Soini étant le candidat ayant totalisé sur son nom le plus grand nombre de voix. Ibidem.
(3) De nos jours, seulement 5,6 % de la population est suédophone, mais l’enseignement de cette langue est obligatoire à l’école. De plus, la minorité suédophone possède un système scolaire complet – de la maternelle à l’université – et un dixième des émissions de télévision des chaînes publiques est diffusé en langue suédoise. Voir Anna Jungner, « Le suédois en Finlande », Info Finlande, 25 octobre 2005.
(4) Menant une politique de neutralité, la Finlande était liée à l’URSS par un Traité d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle, signé en 1948 ; celui-ci stipulait dans son article 1 qu’en cas d’attaque de la Finlande ou de l’URSS à travers la Finlande de la part de l’Allemagne ou de ses alliés, la Finlande devrait se défendre aux côtés de l’URSS. Ce traité a été remplacé en 1991 par un Traité de bon voisinage avec la Russie.
(5) Durant la guerre froide, environ 20 % des échanges commerciaux de la Finlande ont été réalisés avec l’URSS. Nathalie Blanc-Noël, « Finlande », in Yves Lacoste (dir.), Dictionnaire de géopolitique, Paris, Flammarion, 1995.
(6) En 1974, le mandat du président U. Kekkonen fut renouvelé par une loi exceptionnelle, sans élection. Lors du scrutin présidentiel de 1978, il refusa de débattre avec les autres candidats.
(7) Ilkka Ruostetsaari, « L’évolution des élites finlandaises après la crise des années 1990 », Nordiques, n° 4, 2004.
(8) Selon Vilho Harle, professeur de science politique à l’université de Laponie (Finlande), la démocratie finlandaise se fonde sur cinq éléments : 1) la souveraineté populaire ; 2) la séparation des pouvoirs ; 3) la Constitution ; 4) l’indépendance de la société civile par rapport à l’État ; 5) un processus décisionnel basé sur la conciliation et le consensus. Vilho Harle, « Finland’s durable democracy in action », This is Finland, avril 2011.
(9) Jula Jokela, Kaisa Korhonen, « No longer a model pupil in European politics ? Finland’s EU policy after the general elections », Commentary, 28 avril 2011, n° 6, European Policy Institutes Network, www.epin.org.
(10) Timo Soini, Maisterisjätkä, Helsinki, Tammi, 2008.
(11) Ismo Söderling, « Factors affecting population size in Finland – the role of immigration and population policies », Institute of Migration, Turku, 31 mai 2010.
(12) Christian Mellon, « Immigration, les faits, les chiffres, les débats », Projet, 23 mai 2008
(13) Arno Tanner, « Finland’s Balancing Act : the Labor Market, Humanitarian Relief, and Immigration Integration », Migration Information Source, janvier 2011.
(14) Nathalie Blanc-Noël, « Danemark, l’immigration difficile », Questions internationales, n° 49, mai-juin 2011, pp. 97-104.
(15) Ibidem.
(16) En France, la victoire électorale des Vrais Finlandais a été saluée par Bruno Gollnisch, élu du Front national, dans un communiqué de presse et sur son blog.
(17) Timo Soini, « True Finns Will Not Join Government », http://yle.fi, 12mai 2011.

* Maître de Conférences à l’Université de Bordeaux 4, rédactrice en chef de la revue Nordiques (Institut Choiseul, Paris).

Pour citer cet article : Nathalie Blanc-Noël, « Finlande. Les ambiguïtés de la montée du populisme », Grande Europe n° 33, juin 2011 - La Documentation française © DILA

 

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