Retour
 
 

Norvège. Une politique de sécurité et de défense renouvelée, par Pernille Rieker

[Norvège. Une politique de sécurité et de défense renouvelée, par Pernille Rieker], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Un navire sous pavillon chinois quitte le nord de la Norvège pour la Chine via le passage du nord-est.
AFP / Helge Sterk/Scanpix Norway – septembre 2010

Agrandir l'image

Mis à jour le 12/05/2011

Introduction

À l’orée des années 2000, la Norvège a renouvelé sa politique de sécurité et de défense : coopération plus étroite avec l’Union européenne, reconversion de ses forces armées, prise en compte de nouveaux défis tel que le changement climatique sans rien renier de son engagement atlantiste.


Norvège. Une politique de sécurité et de défense renouvelée

Pernille Rieker*

Le contexte politique de la sécurité en Europe a complètement changé depuis vingt ans, d’abord avec la fin de la guerre froide et l’effondrement de l’Union soviétique, puis avec le 11 septembre 2001 et la lutte contre le terrorisme, enfin avec la mondialisation, le changement climatique et les progrès de la multipolarité.

La Norvège a certes adapté sa politique de défense à ces bouleversements, mais parfois plus lentement que d’autres pays européens. Elle a ainsi continué pendant presque toute la décennie 1990 à donner la priorité à la défense du territoire contre une éventuelle invasion russe. Ce n’est qu’au tournant du millénaire qu’elle a accordé davantage d’attention à la reconversion de ses forces armées pour mieux les préparer à des opérations internationales. Enfin, depuis quelques années, le pendule tend à repartir dans l’autre sens et les questions régionales reprennent une place importante dans la doctrine de sécurité. Cette dernière réorientation est certainement liée à l’évolution politique récente de la Russie, mais il faut aussi y voir une conséquence de la mondialisation et du changement climatique, qui confèrent à nouveau au Grand Nord un rôle stratégique important. De fait, la fonte des glaces, la lutte pour les sources d’énergie et l’éventualité d’une nouvelle voie maritime s’ouvrant entre l’Asie et le reste du monde placent la politique norvégienne de sécurité devant des défis spécifiques qui ont pour effet de remettre à l’ordre du jour, sous une forme nouvelle, la défense du territoire.

Atlantisme et défense du territoire

L’appartenance à l’OTAN constitue le fondement de la politique norvégienne de sécurité depuis 1949. La Norvège, dont la situation géopolitique présentait pour les États-Unis un intérêt tout particulier au temps de la guerre froide(1), avait longtemps joui au sein de l’Alliance d’une sorte de statut privilégié, que l’effondrement de l’URSS ne pouvait que remettre en cause. D’où son attitude quelque peu ambivalente face à ce tournant historique : d’un côté, celui-ci représentait pour elle l’aboutissement heureux de plusieurs décennies d’efforts au sein des Nations unies et de la CSCE(2), de l’autre, elle redoutait de voir l’intérêt du reste du monde se détourner de la région.

Alors que la plupart des pays européens accueillaient avec satisfaction un changement qui les soulageait sur le plan militaire et renforçait mécaniquement la Communauté européenne en voie d’intégration, les dirigeants norvégiens restèrent réservés, dans la crainte qu’une politique de sécurité européenne plus indépendante n’affaiblît l’intérêt des États-Unis pour l’Europe, ce qui aurait placé la Norvège dans une position plus vulnérable face à une éventuelle pression russe. C’est ce qui explique que la défense territoriale contre une invasion venue de l’Est conserva sa priorité.

Malgré une modeste adaptation au nouveau concept stratégique, au début des années 1990, la Norvège resta tout au long de cette décennie l’un des membres les plus conservateurs de l’OTAN, et défendit le maintien des anciennes fonctions de l’Alliance atlantique (Ulriksen, 2002).

Opérations internationales et approche globale de la sécurité

Ce n’est que vers la fin des années 1990 que l’on observe des changements plus profonds, se traduisant notamment par une réforme de l’armée (Græger, 2007), l’élaboration d’une approche plus globale de la défense et de la sécurité ainsi que par une coopération plus étroite avec l’Union européenne (Rieker, 2006). Les opérations internationales vont alors progressivement gagner du terrain. La doctrine de défense nationale produite en 2001 présente ainsi, pour la première fois, la « défense du territoire » et les « opérations internationales » sur un pied d’égalité (ministère de la Défense, 2000-2001). Ce changement s’explique assez simplement comme adaptation pragmatique à la réorientation de l’OTAN (Græger, 2007) ; mais il est aussi à rapprocher de la construction, par l’Union européenne (UE), d’une capacité de gestion des crises (Rieker, 2006).

Depuis 2001, la doctrine norvégienne de défense est restée placée sous ce double signe. Mais si, dans un premier temps, la balance a plutôt penché du côté des opérations internationales au détriment de l’aspect régional et nordique, à partir de 2003, l’attention des autorités de défense s’est principalement portée sur la participation du pays à la force de l’OTAN en Afghanistan (ministère de la Défense, 2004). Parallèlement, la Norvège prenait conscience de la nécessité d’une approche globale de la sécurité. Le changement climatique et l’exacerbation prévisible de la concurrence pour des ressources devenues plus rares, ainsi que l’existence de menaces « asymétriques » émanant d’acteurs non étatiques ou d’États en voie de décomposition sont même passés en tête des préoccupations. Il a fallu alors reconnaître que les moyens militaires ne suffisent pas à tenir en échec les menaces qui planent sur les sociétés modernes (ministère de la Défense, 2004).

L’intérêt croissant pour l’approche globale rend désormais évident, même aux yeux des autorités norvégiennes, que l’OTAN n’est pas forcément le seul forum multilatéral d’élaboration d’une politique de sécurité, ce qui a ouvert la voie à une coopération plus poussée avec l’UE. Alors que, dans les années 1990, la participation de la Norvège à la Politique étrangère et de sécurité commune de l’Union (PESC) et à la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) se réduisait à un dialogue politique, il existe maintenant des accords d’association plus ambitieux (Rieker, 2006 b), négociés sur la base du désir de la Norvège de prendre part aux opérations européennes communes. De fait, le pays a participé à neuf d’entre elles (trois militaires et six mixtes civiles/militaires(3)) sur les vingt-trois conduites par l’Union depuis 2001 et a même signé (seul État non membre de l’UE à l’avoir fait) un accord de coopération avec l’Agence européenne de défense.

L’attitude plus positive de la Grande-Bretagne vis-à-vis de la PESC/PESD depuis 1998 et le retour de la France dans la structure militaire intégrée de l’OTAN ont facilité cette évolution explicite de la politique norvégienne, car tous deux ont été interprétés comme des garanties contre le développement d’une politique européenne de sécurité et de défense puissante au point de rendre plus lâche le lien transatlantique. Autrement dit, il s’agit ici pour la Norvège davantage d’un aménagement pragmatique de sa politique que d’un véritable changement de ligne : son identité reste fondamentalement atlantiste (Rieker, 2006).

Retour à la géopolitique

On retrouve ce pragmatisme dans d’autres initiatives récentes. En effet, si la participation norvégienne aux opérations internationales (dans le cadre de l’OTAN, des Nations unies et de l’UE) demeure importante, on constate un regain d’intérêt pour les questions régionales et la géopolitique, avec l’apparition d’une défense territoriale et d’un régionalisme de type nouveau.

Les questions liées au Grand Nord sont nettement remontées dans l’ordre des priorités depuis 2005. Ce nouveau tournant, amorcé par le précédent gouvernement (ministère des Affaires étrangères, 2003, 2005), s’est confirmé avec son successeur, en place depuis septembre 2005. Dans les mois qui ont suivi la formation de ce dernier, le ministre des Affaires étrangères Jonas Gahr Støre (toujours en fonction aujourd’hui) a présenté à ses interlocuteurs européens et américains, lors d’entretiens bilatéraux, toute l’importance de la région. Il s’est efforcé de les convaincre qu’elle ne recèle pas seulement des menaces et des chances pour la Norvège, mais aussi pour le monde : ressources énergétiques(4), pêche(5), ouverture d’une nouvelle voie maritime entre l’Europe, les États-Unis et l’Asie, vulnérabilité, réglementations internationales nécessaires en vue d’une gestion durable des ressources (Støre, 2005-2006 ; ministère des Affaires étrangères, 2006).

Les zones maritimes revêtent une importance déterminante pour la Norvège, dont les principales exportations sont d’abord le gaz et le pétrole, ensuite les produits de la pêche. À l’inverse de l’Antarctique, continent entouré d’océans, l’Arctique est un océan enclos entre des États. Il est donc régi par le droit international de la mer. Sur cette base, la Norvège est l’un des pays du monde en mesure de revendiquer les superficies maritimes les plus vastes. Mais plusieurs États, y compris certains de ses plus proches alliés, émettent des réserves ou même des protestations contre la position qu’elle a adoptée concernant ses droits d’exploitation exclusive, notamment autour de l’archipel du Svalbard qui avait fait, dès 1920, l’objet du traité du Spitzberg reconnaissant la souveraineté de la Norvège sur les îles. Les autorités norvégiennes reconnaissent que la définition des droits d’exploitation de la mer à ces hautes latitudes est grosse de conflits potentiels (Moe et Schei, 2005-2006 ; Rieker, 2004-2005).

Si la Russie a cessé de représenter une menace directe d’invasion, son attitude plus ambitieuse depuis quelques années et son regain d’activité dans le nord préoccupent les dirigeants norvégiens. Aussi l’accord enfin signé entre les deux pays en septembre 2010, qui règle un différend frontalier en mer de Barents jugé inquiétant depuis 1970, a-t-il été salué comme un grand succès diplomatique. Il se fonde sur un cadre juridique solide, celui de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.

Il ne fait guère de doute que le Grand Nord a repris place au cœur de la politique norvégienne de sécurité et de défense. En témoignent notamment la décision de déplacer l’état-major opérationnel interarmes à Bodø, une petite ville du nord, ainsi que les efforts diplomatiques déployés pour convaincre les alliés de l’importance stratégique de cette région. Remarquons que l’intervention du ministre norvégien de la Défense au Conseil atlantique d’octobre 2010 n’a porté que sur les problèmes stratégiques du Grand Nord et sur les bonnes raisons qu’aurait l’OTAN de s’y engager (Faremo, 2010).

Alors que la priorité accordée au Grand Nord a, durant quelque temps, été perçue comme une question dépassée, elle est aujourd’hui présentée par le gouvernement comme un projet tourné vers l’avenir, car prenant en compte les défis d’aujourd’hui et de demain que sont la mondialisation, le changement climatique, la sécurité en matière d’environnement et d’énergie : en somme, comme une politique pleinement consciente de la nécessité d’appréhender la problématique complexe de la sécurité sous toutes ses composantes à la fois.

Parallèlement à cette évolution, la coopération nordique en matière de défense et de sécurité a été ranimée. En février 2009, l’ancien ministre de la Défense puis des Affaires étrangères Thorvald Stoltenberg a présenté devant le Conseil nordique des ministres un rapport sur la mise en place d’une coopération nordique de défense dans les dix à quinze ans à venir. Il y évoquait, notamment, la création d’une Task Force nordique pour les opérations internationales, le renforcement de la coopération en matière de défense et l’octroi de garanties de sécurité (Stoltenberg, 2009). Cette coopération a été institutionnalisée à la fin de 2009, au sein du NORDEFCO (Nordic Defence Cooperation) et, en mai 2010, les pays nordiques ont signé un accord sur l’échange d’informations secret défense(6). Les raisons de cet activisme sont en partie financières, mais cela confirme tout de même que le régional est revenu à l’ordre du jour.

Cet intérêt renouvelé pour le régional ne signifie pas un désengagement à l’égard du reste du monde : ainsi, la Norvège, qui avait cinq cents soldats en Afghanistan fin 2010, a décidé de maintenir sa participation en 2011(7). Actuellement, la Norvège est également présente dans les opérations menées en Lybie, avec six chasseurs F 16. Le lien entre les deux types d’action a été explicité récemment par le ministre de la Défense : l’ambition de son pays, a-t-elle souligné, est que les forces armées norvégiennes prêtes à s’investir de manière désintéressée dans des missions de l’OTAN aient aussi une fonction de prévention dans leur propre région (Faremo, 2011).

La géopolitique paraît donc bien être revenue en tête de l’agenda de sécurité de la Norvège. Mais il ne s’agit pas nécessairement d’un retour à la doctrine assez étroite des années 1990 : le tournant est en effet présenté par les autorités comme étant inspiré par une vision d’avenir prenant en compte les nouveaux défis lancés par la mondialisation, le changement climatique et la sécurité énergétique. Le retour de la géopolitique sous cette nouvelle forme est sans doute aussi un moyen, pour ce petit pays flanqué d’un très grand et imprévisible voisin, de retrouver sa place au centre de l’Alliance atlantique. Reste à voir si cette stratégie sera couronnée de succès. Selon une analyse récente, les autorités norvégiennes n’ont pas encore réussi à réellement susciter l’intérêt de leurs alliés à l’égard du Grand Nord (Offerdal, 2010).  

Notes
(1) L’appartenance à l’OTAN n’allait pas de soi pour la Norvège mais, suite à l’occupation nazie durant la Seconde Guerre mondiale puis sous l’effet de la menace d’une politique soviétique jugée expansionniste, la neutralité a cessé d’être perçue comme une politique de sécurité viable pour le pays. En 1948-1949, alors que tout espoir était perdu de mettre sur pied une politique de défense nordique, l’adhésion à la nouvelle Alliance atlantique est donc peu à peu apparue comme la meilleure option. Durant toute la période de la guerre froide, la Norvège s’est avant tout efforcée d’éviter de provoquer l’Union soviétique, menant, à l’égard de l’OTAN, une politique de rapprochement tout en gardant ses distances (Riste, 2002, pp. 217-225).
(2) Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, elle avait pour  but de favoriser la coopération et le dialogue entre l’Est et l’Ouest. Elle a laissé place, en 1995, à l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), la plus importante des organisations de sécurité régionale.
(3) Opérations militaires : Concordia (Macédoine 2003), EUFOR ALTHEA (Bosnie-Herzégovine, 2004-), EU NAVFOR Atlanta (Golfe d’Aden/Somalie, 2008-). Opérations civiles/militaires : EUPM (Bosnie-Herzégovine, 2003-), EUPOL Proxima (Macédoine 2003-2005), Aceh Monitoring Mission (Indonésie 2005-2006), EUPOL COPPS (Palestine, 2006-), EUPOL (Afghanistan, 2007-), EULEX (Kosovo, 2008-).
(4) La zone représente 22 % des ressources non encore découvertes mais probables de gaz et de pétrole et son importance relative dans l’ensemble des sources d’énergie ne cesse de croître.
(5) La zone recèle l’un des plus importants réservoirs de pêche encore existants.
(6) http://www.nordefco.org/
(7) http://www.regjeringen.no/nb/dep/fd/tema/utenlandsoperasjoner/kronologisk-utvikling-av-det-norske-bidr.html?id=632365

Références bibliographiques
• Faremo G. (2010), “ The strategic challenges in the Arctic and the High North ”, Speech held at the Atlantic Council, Washington, 28 octobre.
• Faremo G. (2011), Speech held at Oslo Militære Samfund, 10 janvier.
• Græger N. (2007), “ Norsk forsvarsdiskurs 1990-2005 : Internasjonalisering av Forsvaret ”, thèse de doctorat, Université d’Oslo (Department for Political Science).
• Ministère de la Défense (2000-2001), « Om omleggingen av Forsvaret i perioden 2002-2005 », Stortingsproposisjon 45, Oslo.
• Ministère de la Défense (2004), Styrke og relevans. Strategisk konspt for forsvaret, Oslo.
• Ministère de la Défense (2007-2008), « Et forsvar til vern om Norges sikkerhet, interesser og verdier », Stortingsproposisjon 48, Oslo.
• Ministère de la Défense (2009), Evne til innsats. Strategisk konsept for forsvaret, Oslo.
• Ministère des Affaires étrangères (2003), “ Mot Nord! Utfordringer og muligheter i nordområdene , NOU 32, Oslo.
• Ministère des Affaires étrangères (2004-2005), « Muligheter og utfordringer i nord », Stortingsmelding 30, Oslo.
• Ministère des Affaires étrangères (2006), The Norwegian government’s High North Strategy, Oslo.
• Moe A. & Schei J. (2005-2006), « Le Grand Nord : défis et potentiels », Nordiques, n° 9, Hiver, pp. 21-40.
• Offerdal K. (2010), The politics of energy in the European High North : Norway and the ‘petroleum dialogue’ with the USA and the EU, thèse de doctorat, Université d’Oslo (Department for political science).
• Rieker P. (2004-2005), « L’Union européenne, la Norvège et le Grand Nord », Nordiques, n° 9, Hiver, pp. 53-65.
• Rieker P. (2006), Europeanization of National Security Identity. The EU and the changing Security Identities of the Nordic States, Routledge, London and New York.
• Rieker P. (2006 b), “ Norway and the ESDP : Explaining Norwegian Participation in the EU’s Security Policy ”, European Security, n° 3, pp. 281-298.
• Riste O. (2002), Norway’s Foreign Relations – A History, Universitetsforlaget, Oslo.
• Stoltenberg T. (2009), “ Nordisk Samarbeid om Utenriks- og Sikkerhetspolitikk ”, Forslag overlevert de nordiske utenriksministrere på ekstraordinært nordisk utenriksministermøte, n° 9, Oslo, février.
• Støre J. G. (2005-2006), « La Norvège, la France et le Grand Nord », Nordiques, n° 9, Hiver, pp. 41-52.
• Ulriksen S. (2002), Den norske forsvarstradisjonen. Militærmakt eller folkeforsvar, Pax, Oslo.

* Institut norvégien des affaires internationales.
Traduit de l'anglais par Rachel Bouyssou.

Pour citer cet article, Pernille Rieker, « Norvège. Une politique de sécurité et de défense renouvelée », Grande Europe n° 32, mai 2011 - La Documentation française © DILA

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires