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La relation des Européens au travail, par Dominique Méda et Lucie Davoine

[La relation des Européens au travail, par Dominique Méda et Lucie Davoine], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration


Rémi MalinGrëy – Iconovox

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Mis à jour le 12/04/2011

Introduction

Deux enquêtes réalisées en 1999 et en 2008 font apparaître de grandes différences dans le rapport au travail entre les Européens du nord qui le vivent comme un facteur d’épanouissement personnel et ceux du sud qui y voient un gagne-pain auquel sont associés des droits sociaux.


La relation des Européens au travail

Dominique Méda*, Lucie Davoine**

Quels rapports les Européens entretiennent-ils vis-à-vis du travail ? Selon le sociologue allemand Max Weber, il existerait des liens très forts entre avènement du capitalisme en Europe, éthique du travail et protestantisme, ainsi qu’il l’a exposé dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme : l’ascétisme protestant aurait été porteur de l’idée révolutionnaire selon laquelle l’unique moyen de vivre d’une manière agréable à Dieu est « d’accomplir dans le monde les devoirs correspondant à la place que l’existence assigne à l’individu dans la société, devoirs qui deviennent ainsi sa “ vocation ” ». L’éthique du travail protestante a-t-elle perduré ? Est-ce elle qui explique l’attachement des Européens au travail ? D’où proviennent les ressemblances et les différences en vigueur dans les sociétés européennes concernant le rapport au travail ? Ces questions ont fait l’objet d’un programme de recherche européen dont les principaux résultats sont présentés ci-après(2).

Des Européens très attachés au travail

Le travail occupe une place centrale dans la vie des Européens. En 1999, seule une minorité de personnes interrogées dans le cadre de l’enquête European Values Study(3) – moins de 20 % dans quasiment tous les pays – déclaraient que le travail n’était « pas très important » ou « pas important du tout » dans leur vie. L’hétérogénéité européenne apparaît néanmoins dès que l’on distingue le degré d’importance accordé au travail. Une majorité de la population déclarait en effet que le travail est « très important » dans la plupart des pays, à l’exception notoire du Danemark, du Royaume-Uni et des Pays-Bas (pays de tradition protestante !) : 40 % seulement des Danois et des Britanniques admettaient que le travail était « très important ». Cette proportion avoisinait 50 % en Allemagne, en Suède ou en Finlande, mais également en République tchèque et en Estonie. Elle était beaucoup plus élevée (autour de 70 %) dans quelques pays continentaux (France, Belgique, Autriche), dans certains pays du Sud (Espagne, Italie) et dans quelques nouveaux États membres (Pologne, Roumanie, Bulgarie, Slovaquie). La France occupait une position singulière : elle se distinguait des pays continentaux et méditerranéens par une proportion plus conséquente d’habitants pour lesquels le travail est « très important ». Les résultats de la France étaient proches de ceux enregistrés dans les pays les plus pauvres (notamment la Roumanie et la Pologne). Plus de 30 points la séparaient de la Grande-Bretagne et du Danemark.

La situation a peu changé en 2008, dernière vague de l’enquête EVS auprès de 47 pays dont les résultats ont été très récemment rendus disponibles pour la communauté scientifique. On distingue toujours un groupe de pays (Irlande, Grande-Bretagne, Danemark, Pays-Bas), pour lesquels une partie plus nombreuse de la population qu’ailleurs considère le travail « peu important » ou « pas important du tout » (plus de 25 % pour l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne, 20 % pour l’Allemagne, 13 % pour le Danemark) et où l’affirmation selon laquelle « le travail est très important » est moins souvent sélectionnée qu’ailleurs (autour de 45 à 50 %) ; et un autre groupe, formé des pays du Sud (la Grèce a rejoint et même largement dépassé l’Espagne et l’Italie), de deux pays continentaux (la France et le Luxembourg) et de nombreux nouveaux États membres (Malte, Chypre...), pour lesquels à la fois la proportion de personnes déclarant que le travail est peu ou pas important est inférieure à 10 % et dont entre 60 et 70 % de la population indique que « le travail est très important ».

IMPORTANCE ACCORDEE AU TRAVAIL

Réponses à la question « Quelle importance accordez-vous au travail ? »

Source : European Values Study (EVS), 2008

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La culture explique-t-elle les différences ?

Comment expliquer ces différences ? Avant de tenter de le faire, on doit rappeler que la plus grande prudence est de mise lorsque l’on utilise de telles enquêtes. D’une part, un flou considérable entoure le terme qualifiant le rapport au travail - « important » - qui peut recouvrir une infinité de significations (le travail peut être important parce qu’il prend toute la place, parce qu’il permet de se réaliser, parce qu’on en a besoin pour vivre, parce qu’il donne une place dans la société...). D’autre part, les opinions d’individus se référant à des définitions, des traditions, des pratiques et des contextes radicalement différents sont très difficilement comparables. Enfin, il faut également prendre en compte les problèmes spécifiques liés à la passation d’un questionnaire dans plus de quarante pays, qui tiennent à la traduction mais aussi aux habitudes de réponse (dans certains pays, les personnes interrogées choisissent plus volontiers les extrêmes comme « très » ou « pas du tout », dans d’autres, des réponses plus nuancées).

Ces limites étant rappelées, quels facteurs explicatifs peuvent être invoqués ? La composition de la population peut être à l’origine de ces différences : les femmes au foyer et les personnes ayant suivi des études supérieures, par exemple, déclarent moins souvent que le travail est très important. À l’inverse, les patrons, les chômeurs et les travailleurs indépendants y accordent une plus grande importance. Or, ces catégories sont réparties de manière très variable dans les pays européens. Toutefois, même en tenant compte de ces effets de composition de la population, les écarts entre pays restent significatifs.

Des facteurs culturels sont susceptibles d’expliquer ces différences qui sont, pour certaines d’entre elles, stables d’une vague d’enquête à l’autre : en effet, quelle que soit l’année considérée, le travail est jugé moins important en Grande-Bretagne, au Danemark et aux Pays-Bas, qu’en France par exemple. Si les éléments « culturalistes » (rôle de la religion, des traditions nationales, des contextes nationaux)(4) ont un pouvoir explicatif significatif, d’autres causes ne doivent pas pour autant être négligées : ce sont celles qui ressortissent à l’évolution de la situation économique et à ses variations mais également aux institutions, aux types de capitalisme et aux politiques publiques en vigueur dans les différents pays.

Les rôles du niveau de revenu, du taux de chômage et des institutions

Un constat s’impose de lui-même : les opinions relatives au travail connaissent des évolutions très marquées entre plusieurs vagues d’enquête dans un même pays. Ainsi, le travail est-il considéré comme moins important en 1999 qu’en 1990 dans les pays scandinaves, au Royaume-Uni et en Irlande, alors même que ces pays ont vu s’améliorer très nettement la conjoncture économique entre les deux dates. De même, en Espagne, la proportion de la population indiquant que le travail est très important a diminué entre 1999 et 2008 alors que la situation économique connaissait une amélioration spectaculaire ; par contre, en Grèce, où la conjoncture s’est dégradée entre les deux dates, notamment en matière de chômage, le nombre de personnes déclarant le travail très important a augmenté considérablement. L’importance du travail ne serait donc pas sans lien avec le contexte économique et ses variations, comme le soutient le chercheur américain Ronald Inglehart pour lequel les pays les plus riches se caractériseraient désormais par des valeurs « post-matérialistes ». Dans cette perspective, le travail devrait avant tout permettre aux individus de s’épanouir.

Les travaux de recherche que nous avons consacrés à ces questions mettent en évidence que si la corrélation négative existant entre le niveau de revenus par habitant et l’importance accordée au travail (plus le PIB par habitant est élevé, moins l’importance accordée au travail est grande) est vérifiée dans de nombreux pays européens (mais pas en France), un autre lien est en revanche observé dans toute l’Europe : celui associant le taux de chômage et l’importance accordée au travail. Plus le taux de chômage est élevé, plus est significative l’importance accordée au travail : le travail (en fait l’emploi) apparaît ainsi au niveau collectif mais aussi individuel comme une des conditions du bien-vivre. Par ailleurs, si partout en Europe les attentes « post-matérialistes » ou « expressives » à l’égard du travail sont fortes (le travail doit permettre aux individus de se réaliser et de s’exprimer), elles ne se substituent pas à celles qualifiées parfois de matérialistes (dans lesquelles on range souvent – à tort – celles qui concernent le salaire et la sécurité de l’emploi), notamment dans les pays où le niveau de revenu par habitant est moins élevé. Si ce facteur ainsi que le degré de développement du système de protection sociale expliquent pourquoi certains pays – notamment nordiques – semblent donner une moindre importance au salaire et à la sécurité de l’emploi, ils n’entrent guère en ligne de compte dans les attentes dites post-matérialistes. Celles-ci sont très fortes partout en Europe, et en particulier dans les pays où le niveau d’éducation de la population est élevé. Les jeunes sont tout spécialement porteurs d’une telle vision : ils sont plus nombreux que les autres tranches d’âge à souhaiter un travail intéressant, s’effectuant dans une bonne ambiance tout en étant utile aux autres.

Un contraste très net en matière de satisfaction au travail

La réalité européenne est faite de nombreux contrastes. Si l’on retient un indicateur synthétique comme la satisfaction au travail, les enquêtes dont on dispose font état de différences prononcées : 55 % des Danois se déclaraient ainsi « très satisfaits » ou « complètement satisfaits », alors que moins de 30 % des Français se trouvaient dans cette situation en 2005(5). Si des écarts peuvent apparaître d’une enquête à l’autre, elles ne remettent pas en cause le contraste entre les habitants des pays nordiques, très satisfaits, et ceux des pays méditerranéens, continentaux et des nouveaux États membres, qui le sont moins. Les ressortissants des pays du Sud, ainsi que de la France, sont particulièrement préoccupés de leur sécurité d’emploi et de leur salaire, contrairement à ceux des pays nordiques et anglo-saxons. Cette géographie de l’insatisfaction recoupe celle de la qualité de l’emploi (meilleure dans les pays du Nord et au Royaume-Uni selon Lucie Davoine et Christine Erhel(6)) et des types d’organisation du travail : les organisations apprenantes, qui laissent une plus grande marge de manœuvre et d’autonomie aux salariés sont plus répandues dans les pays nordiques que dans ceux du Sud(7). Par ailleurs, le stress et l’intensification du travail qui ont touché la majeure partie des pays européens à la fin des années 1990 sont ressentis plus ou moins profondément par ceux-ci : 47 % des Français et autour de 40 % des Suédois et des Portugais se déclaraient stressés en 1997 et 2005, contre un tiers dans d’autres pays.

POURCENTAGE DE PERSONNES SATISFAITES

Pourcentage de personnes se déclarant « complètement satisfaites » ou « très satisfaites ».

Source : EVS, 2008

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La place du travail dans la vie : les différences d’interprétation

La formulation des questions auxquelles les personnes interrogées sont invitées à répondre est primordiale pour appréhender le rapport qu’elles entretiennent avec le travail. On l’a dit, la notion d’importance accordée au travail peut recouvrir des pratiques et des sentiments extrêmement divers. Dans tous les pays européens où les niveaux de revenus par habitant sont plus faibles que la moyenne, ou dont les taux de chômage sont élevés, le travail est déclaré très important. Il doit alors s’entendre au sens d’emploi, c’est-à-dire comme gagne-pain et support de droits sociaux et conférant une place dans la société. En revanche, dans les pays dont la population jouit d’un niveau d’éducation élevé, de revenus par tête plus conséquents, d’un système de protection sociale développé, les attentes sont davantage de nature « post-matérialiste » : on recherche dans le travail la possibilité de s’exprimer, on souhaite un travail intéressant, une bonne ambiance. On privilégie les relations avec les collègues. Ces souhaits vont souvent de pair avec la volonté de limiter la place du travail, voire de réduire le temps qui lui est consacré. Et cette opposition constatée entre les pays européens se retrouve très souvent au sein de ceux-ci, introduisant un clivage entre, d’une part, les ouvriers et employés et, de l’autre, les cadres, professions intellectuelles et chefs d’entreprise, et par ailleurs les plus jeunes et les moins jeunes.

Les plus jeunes (et notamment les jeunes femmes) se caractérisent par un niveau d’attentes « expressives » très élevé mais aussi par le souhait de voir limitée la place du travail. Les deux tendances peuvent fort bien coexister, y compris au sein des pays : certains indiquent clairement que le travail prend trop de place (France, Grande-Bretagne, Belgique, Suède, Pays-Bas) ou qu’ils sont en désaccord avec l’affirmation : « le travail doit toujours passer en premier même si c’est au détriment du temps libre » (Pays-Bas, Grande-Bretagne, Irlande, Portugal, Suède, Belgique, Luxembourg). Cette position peut résulter à la fois d’attentes très fortes vis-à-vis du travail, qui n’ont pas été satisfaites et suscitent dès lors une réaction de retrait (France par exemple), d’une prise de distance à l’égard du travail (les Britanniques sont 40 % à considérer le travail comme une routine là où les Français parlent d’accomplissement de soi(8)) ou encore d’une forte présence dans la population active de femmes avec enfants beaucoup plus sensibles aux dysfonctionnements de la conciliation de la vie professionnelle et de la vie familiale.

En conclusion, aucun facteur n’est capable à lui seul de rendre compte des multiples différences que l’on observe dans les pays européens en matière de rapport au travail et d’attentes vis-à-vis du travail. L’interprétation se révèle d’ailleurs encore plus compliquée dès lors que se transforment le contexte économique, les institutions et les politiques publiques en vigueur dans chaque pays. Si la religion ne joue plus – au moins au niveau collectif – le rôle que Max Weber lui prêtait et si la notion d’éthique du travail ou de travail comme devoir social, y compris sécularisé, semble avoir reculé, c’est une fragmentation très forte que laisse apparaître, en Europe, ce retrait : si les effets pays – dans lesquels se trouvent mêlés niveau de développement économique, politiques publiques et institutions – semblent encore déterminants, l’appartenance sociale, et dans une moindre mesure l’âge, le genre et la trajectoire personnelle paraissent tenir une place de plus en plus grande dans la relation des Européens au travail.

Notes
(1) Cet article n’engage que son auteure et non l’institution dont elle dépend. Lucie Davoine a commencé ses recherches sur les valeurs au travail alors qu’elle était chargée de recherche au Centre d’études de l’emploi.
(2) On trouvera ces résultats exposés dans Lucie Davoine, Dominique Méda (2008), « Place et signification du travail en Europe : une singularité française ? », Document de travail du CEE, et dans Patricia Vendramin. (ed.) (2010), Generations at Work and Social Cohesion in Europe, P.I.E Peter Lang.
(3) Cette enquête, dont la première vague a été lancée en 1981 dans neuf pays européens, a lieu tous les neuf ans. Celle de 1999 a concerné 34 pays et celle de 2008, 47. Les échantillons nationaux ne doivent pas être inférieurs à 1 000 personnes. Les grands domaines de valeur abordés par ces enquêtes sont : la famille, le travail, les relations sociales, la religion, l’économie, la politique. Les questions se rapportant à ces grands thèmes sont quasiment identiques d’une vague à l’autre.
(4) Le sociologue Philippe d’Iribarne a ainsi proposé d’expliquer « l’étrangeté française » par la persistance en France d’une « logique de l’honneur » et du respect d’une hiérarchie sociale structurée par des « rangs » dont l’accès serait conditionné par la réussite au sein du système scolaire. Cette logique s’opposerait à celle du consensus néerlandais et à la logique états-unienne du marché, ou encore à celle, allemande, de la « juxtaposition de communautés ».
(5) D’après la vague 2005 de l’enquête ISSP (International Social Survey Programme), consacrée au travail.
(6) Lucie Davoine et Christine Erhel (2007), « La qualité de l’emploi en Europe : une approche comparative et dynamique », Économie et Statistique, vol. 410(1), pp. 47-69.
(7) Voir les travaux d’Antoine Valeyre et de Nathalie Greenan.
(8) Antoine Solom (2006), « Salariés et entreprises : vers une relation «transactionnelle» ? », IPSOS Ideas, mars.

* Directrice de recherches au Centre d’études de l’emploi.
** Commission européenne(1).

Pour citer cet article : Dominique Méda, Lucie Davoine, « La relation des Européens au travail », Grande Europe n° 31, avril 2011 - La Documentation française © DILA

 

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