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Instrumentalisation des résultats électoraux : le jeu dangereux des leaders politiques lettons, par Céline Bayou

[Instrumentalisation des résultats électoraux : le jeu dangereux des leaders politiques lettons, par Céline Bayou], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

« Les funérailles des oligarques » : le 8 juin 2011, une soirée festive et citoyenne a été organisée à Riga pour dénoncer la corruption et le pouvoir des oligarques.
Eric Le Bourhis

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Mis à jour le 02/01/2012

Introduction

Cas d’école depuis 2008 par l’ampleur de la crise économique et l’efficacité de l’austère remède appliqué, la Lettonie vient de voter assez largement en faveur d’un parti russophone de gauche. Que traduit ce vote ? Une demande de virage à gauche, une volonté de rapprochement avec la Russie ?


Instrumentalisation des résultats électoraux : le jeu dangereux des leaders politiques lettons

Céline Bayou*

En septembre 2011, à l’occasion d’élections législatives anticipées, une formation russophone de gauche est arrivée en tête du scrutin en Lettonie. Ce succès a de quoi étonner, dans un pays qui, depuis son retour à l’indépendance, s’est montré résolument attaché aux valeurs économiques libérales et n’a jamais caché ses appréhensions face à l’influence russe, réelle ou supposée.

Le terrain rêvé de tout réformateur

Depuis 2008, la Lettonie n’a pas été épargnée par la crise économique et financière mondiale : elle a collectionné les records, au sein de l’Union européenne, en termes de récession (au plus fort de la crise, le PIB a reculé de 18 %) ou de taux de chômage (un moment supérieur à 20 %). Face à l’ampleur du désastre, le gouvernement a opté pour une cure d’austérité, justifiée notamment par les engagements pris auprès des créditeurs internationaux. Pour douloureuse qu’elle ait pu être, cette politique a indéniablement permis un redressement que d’aucuns qualifient d’« ahurissant »(1) (la croissance pourrait être de plus de 4 % en 2011 et le déficit budgétaire a été ramené à 4,5 % du PIB). L’artisan de ce « miracle » letton est le Premier ministre Valdis Dombrovskis, nommé en mars 2009 et reconduit dans ses fonctions à l’issue des élections législatives du 2 octobre 2010, au cours desquelles sa formation, Vienotība (Unité), est arrivée en tête avec 31,22 % des voix. Tout naturellement, ce résultat a été perçu comme un satisfecit adressé à la politique de rigueur engagée sans ménagement par son équipe : les électeurs semblaient alors persuadés qu’il n’y avait pas d’alternative possible, ce que confirmaient d’ailleurs le faible nombre et la modestie des manifestations organisées dans les rues de la capitale par une population qui voyait pourtant fondre salaires, retraites et autres prestations sociales, ainsi que se raréfier les opportunités de travail.

Ce consensus quant aux options retenues ne devait pas, pour autant, masquer le mauvais fonctionnement de la vie politique et c’est le Président Valdis Zatlers lui-même qui, le 28 mai 2011, l’a dévoilé publiquement en annonçant lors d’une allocution télévisée son intention de provoquer un référendum sur la dissolution du Parlement : la Saeima venait en effet de repousser sa demande de levée de l’immunité parlementaire d’Ainārs Šlesers, l’un des trois principaux oligarques du pays (les deux autres étant Aivars Lembergs et Andris Šķēle), soupçonné de versement de pots de vin, de blanchiment d’argent, de fausses déclarations et d’abus de pouvoir. En s’attaquant à la corruption, l’un des fléaux qui mine le pays depuis des années, le Président sortant (son mandat devait s’achever en juillet) a satisfait une demande réelle de la population : si celle-ci venait de montrer qu’elle acceptait les sacrifices imposés par une situation perçue comme exceptionnelle, elle a clairement exprimé à cette occasion son attente de moralisation de la vie économique et politique du pays : le 23 juillet, 44,73 % des électeurs ont pris part au référendum et 94,3 % d’entre eux se sont prononcés en faveur de la dissolution de la Saeima.

Regards sur un vote

Les électeurs lettons ont donc remplacé, le 17 septembre 2011, les 100 membres du Parlement, au cours d’un vote assez peu mobilisateur (le taux de participation a été de 60,55 %). Deux des partis des oligarques n’ont pas passé la barre des 5 % imposée pour accéder au Parlement, tandis que l’Union des verts et des paysans, dont est proche A. Lembergs, a vu le nombre de ses députés passer de 22 à 13. À cet égard, le verdict des urnes a été très clair.

Il s’est, en revanche, révélé beaucoup plus ambigu concernant les autres résultats, objets d’interprétations diverses : pour la première fois de son histoire, la Lettonie a donc porté en tête du scrutin un parti russophone de gauche, le Centre de l’harmonie (Saskaņas Centrs), formation créée en 2005 et qui ne cesse depuis de monter en puissance : lors des législatives de 2006, il a obtenu 17 sièges, puis 29 lors de celles de 2010, et 31 en 2011. En juin 2009, son leader Nils Ušakovs a été élu maire de la capitale, cette performance ayant alimenté quelques controverses quant au rapprochement supposé qu’il pourrait engager vis-à-vis de la Russie.

Résultats des élections législatives du 17 septembre 2011 en Lettonie

Partis politiques

Pourcentage des suffrages

Nombre de sièges obtenus

Centre de l’harmonie (SC, Saskaņas Centrs)

28,37

31

Parti réformateur de Zatlers (ZRP, Zatlera Reformu Partija)

20,82

22

Unité (Vienotība)

18,83

20

Alliance nationale (Tout pour la Lettonie !-Pour la patrie et la liberté/Mouvement pour l’indépendance nationale de la Lettonie (Nacionālā Apvienība : VL !-TB/LNNK, Visu Latvijai !-Tēvzemei un Brīvībai/LNNK)

13,88

14

Union des verts et des paysans (ZZS, Zaļo un Zemnieku savienība)

12,22

13

Parti réformateur de Šlesers-Premier parti de Lettonie/Voie lettone (Šlesera Reformu partija-LPP/LC)

2,41

0

Autres

3,46

0

Source : http://www.velesanas2011.cvk.lv/ (Commission électorale centrale de Lettonie);

Depuis sa création, le SC a pris ses distances à l’égard de ses premiers alliés russophones radicaux et il incarne désormais un vote plutôt modéré. Toutefois, le fait qu’il ait signé, en novembre 2009, un accord de coopération avec le parti du Premier ministre russe Vladimir Poutine, Russie unie, ne laisse pas d’en effrayer plus d’un en Lettonie. Son discours porte généralement sur l’instauration d’une société plurielle, au sein de laquelle chacun doit pouvoir trouver sa place, qu’il soit citoyen letton (id est Letton ethnique ou Letton naturalisé, ce dernier étant généralement russophone) ou non-citoyen (id est privé de citoyenneté depuis la disparition de celle de l’Union soviétique, invité à passer un examen de naturalisation et, en attendant, privé de certains droits, dont celui de vote)(2). Pendant la campagne, le SC a surtout mis en avant la nécessité d’instaurer une politique sociale (notamment en augmentant les retraites et le salaire minimum et en réduisant l’impôt sur le revenu), de repousser l’objectif d’adoption de l’euro (fixé à 2014) et de renégocier les conditions de remboursement du prêt de 7,5 milliards d’euros consenti par le FMI et l’UE.

On peut donc, au vu des résultats du 17 septembre, conclure à la victoire sans précédent du SC. Mais on peut également insister sur le maintien de la droite traditionnelle, incarnée par Unité (Vienotība) et le Parti de la réforme de Zatlers (ZRP) qui, ensemble, ont obtenu 42 sièges. En effet, à peine son mandat présidentiel achevé, Valdis Zatlers a décidé de créer son propre parti, le ZRP, et ce malgré l’invitation du Premier ministre à rejoindre Unité. La droite modérée a évidemment pâti de cet éparpillement des voix, tout comme le SC a vraisemblablement ravi des voix aux partis plus radicaux grâce à la stratégie de modération qui a fait de lui une formation russophone « fréquentable ». Mais c’est bien la conjugaison de ces deux phénomènes, et non l’unique talent du Centre de l’harmonie, qui lui a valu ce succès électoral.

La coalition introuvable

Ces résultats ont été loin de réjouir les partis lettons de centre-droit. Du haut de leurs 42 sièges, ils ont alors dû chercher la meilleure coalition possible, à la fois capable de gouverner et peu susceptible de mettre en cause les options précédentes. Trois possibilités s’offraient à Unité et au ZRP :

• Créer une coalition avec l’Union des verts et des paysans mais ce choix consisterait à nier le souhait massivement exprimé par les électeurs de mettre fin à l’emprise des oligarques.
• Construire une majorité avec la droite radicale (passée de 8 à 14 sièges en un an), ce qui ne poserait pas de problème quant à la poursuite des réformes mais irait à l’opposé des vœux de près de 30 % de l’électorat.
• Inviter le SC à créer une coalition forte en termes de majorité mais faible par ses dissonances. Ce mariage de la carpe et du lapin amènerait forcément à des divergences, notamment en matière économique.

Surtout, le Premier ministre sortant a eu très peur de voir les orientations euro-atlantistes du pays mises en cause. C’est au final la deuxième option qui a été retenue le 25 octobre, à l’issue de longues consultations, quitte à mécontenter une part non négligeable de l’électorat en évinçant le vainqueur du scrutin. La vertu première de ce gouvernement est d’assurer une continuité apte à rassurer les partenaires économiques de la Lettonie. Son handicap est de n’avoir pas répondu aux attentes électorales et, en faisant entrer la droite nationaliste dans le gouvernement, de risquer de donner un coup d’arrêt à la politique pragmatique et consensuelle mise en œuvre par le Président Zatlers durant son mandat, en particulier à l’égard de la Russie. Or, cette politique étrangère avait aussi une visée interne : contribuer à amoindrir les clivages ethniques sur le territoire letton(3).

Composition du gouvernement formé le 25 octobre 2011

Fonction

Titulaire

Parti

Premier Ministre

Valdis Dombrovskis

V

Ministre de la Défense

Artis Pabriks

V

Ministre des Affaires étrangères

Edgars Rinkēvičs

ZRP

Ministre de l’Économie

Daniels Pavļuts

ZRP

Ministre des Finances

Andris Vilks

V

Ministre de l’Éducation et de la Science

Roberts Ķīlis

ZRP

Ministre de la Culture

Žaneta Jaunzeme-Grende

NA

Ministre des Affaires sociales

Ilze Viņķele

V

Ministre de la Protection de l'environnement et du développement régional

Edmunds Sprūdžs

ZRP

Ministre des Transports

Aivis Ronis

s. a.

Ministre de la Justice

Gaidis Bērziņš

NA

Ministre de l’Intérieur

Rihards Kozlovskis

ZRP

Ministre de la Santé

Ingrīda Circene

V

Ministre de l’Agriculture

Laimdota Straujuma

V

Légende : V - Vienotība ; ZRP - Zatlera Reformu partija ; NA - Nacionālā Apvienība ; s. a. - sans affiliation.
Sources : site du gouvernement de Lettonie (http://www.mk.gov.lv/en) et European Voice.

Risques de radicalisation

Assumer ce choix n’est pas sans danger. Il risque en effet de contribuer à la radicalisation des postures de chacun, lettophones et russophones.

On a pu le constater, juste après l’annonce de la formation du gouvernement, dans la déception exprimée notamment par certains électeurs et par N. Ušakovs lui-même. Inviter le SC à prendre part à l’équipe gouvernementale aurait pu être perçu comme un geste en faveur de la réalisation d’une société ouverte, multiethnique, qui traite tous ses membres sur un pied d’égalité. En évinçant le SC par principe, les formations traditionnelles ont exprimé leurs doutes quant à la sincérité de la modération affichée par le parti russophone : durant la campagne, le maire de Riga a par exemple reconnu qu’il y a bien eu occupation du territoire letton cinquante ans durant (dans le pays, ce point focalise l’attention depuis des années), même s’il a précisé qu’à son sens on ne peut pour autant qualifier les immigrés soviétiques arrivés en Lettonie durant cette période d’« occupants ». Il s’est, de même, dit opposé au projet soutenu par l’association Rodnoï Iazyk (Langue maternelle) visant à octroyer au russe le statut de seconde langue officielle du pays.

Depuis sa mise à l’écart, le jeune leader russophone a quelque peu changé de posture : ainsi, à la surprise générale, il a signé la pétition qui a circulé en novembre 2011 en faveur de la tenue d’un référendum sur le statut de la langue russe. Il a justifié son geste avec véhémence, expliquant qu’il ne se prononçait pas en faveur de l’obtention d’un statut pour le russe (cela équivaudrait à un suicide politique pour lui) mais qu’il appelait de ses vœux une consultation nationale sur le sujet. La nuance est subtile, qu’il explique par la nécessité, pour la population russophone, d’exiger respect et dignité.

L’idée fait son chemin, y compris au sein de partis traditionnels de droite : le nationalisme letton et l’intransigeance manifestée par certains à l’égard de la minorité russophone ne sont pas sans conséquence, suscitant en retour une radicalisation des russophones, que l’actuel débat sur le statut de la langue russe incarne par excellence(4).

Les sondages réalisés en Lettonie en novembre 2011 montrent que la population, réputée traditionnellement tolérante, ne ressent pas au quotidien de tensions ethniques particulières. En revanche, la tension politique, elle, est palpable : 32 % des sondés jugent que N. Ušakovs en est responsable, contre 31 % qui incriminent le co-leader de l’Alliance nationale Raivis Dzintars (20 % accusent V. Zatlers, et 16 % V. Dombrovskis)(5). En s’engageant sur la voie de l’instrumentalisation de ces questions, jusque-là centrales mais peu encombrantes en réalité dans la vie de tous les jours, les responsables politiques ont tout l’air de jouer avec le feu.

Notes
(1) Piotr Smolar, « La Lettonie a rétabli son économie en faillite au prix d’une stricte rigueur », Le Monde, 16 septembre 2011.
(2) En janvier 2011, on estimait à 320 000 le nombre de non-citoyens en Lettonie, soit environ 14 % d’une population totale de 2,2 millions. Les russophones constituent à peu près 36 % de la population totale.
(3) Céline Bayou & Éric Le Bourhis, « Lettonie. Un regard pragmatique sur la Russie », Grande Europe, n° 23, août 2010.
(4) Céline Bayou, « Lettonie : Un statut pour la langue russe ? », Regard sur l’Est, 15 novembre 2011.
(5) Telegraf, 28 novembre 2011.

* Analyste-rédactrice à P@ges Europe.

Pour citer cet article : Céline Bayou, « Instrumentalisation des résultats électoraux : le jeu dangereux des leaders politiques lettons », P@ges Europe, 02 janvier 2012 - La Documentation française © DILA. 

 

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