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L’Irlande. Quarante ans après le Bloody Sunday, par Christophe Gillissen

[L’Irlande. Quarante ans après le Bloody Sunday, par Christophe Gillissen], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Peintures murales en mémoire des victimes du Bloody Sunday, Rosseville Street, Derry, 2007.
Alain Miossec / Wikicommons

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Mis à jour le 30/01/2012

Introduction

Le 30 janvier 1972, l’armée britannique tue quatorze personnes lors d’une manifestation pacifique, une fusillade qui déclenche une spirale infernale entre protestants et catholiques en Irlande du Nord. Quarante ans après ce Bloody Sunday le chemin parcouru pour mettre un terme au conflit est considérable.


L’Irlande. Quarante ans après le Bloody Sunday

Christophe Gillissen*

En Irlande du Nord, le présent ne peut se comprendre qu’à la lumière de l’Histoire. Créée au moment de la partition de l’Irlande en 1920, cette région du Royaume-Uni est composée d’une majorité protestante qui, jusqu’en 1972, avait la mainmise sur le pouvoir et l’économie. Quant à la minorité catholique, elle n’avait pas voix au chapitre et était en grande partie réduite à la pauvreté(1).

L'Irlande du Nord

Irlande du Nord

Carte - L'Irlande du Nord

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Londres ne s’intéressa guère à cette province éloignée, qui jouit pendant longtemps d’une autonomie considérable. Mais à partir de 1968, un mouvement pour les droits civiques, composé surtout de catholiques mais rassemblant aussi nombre de protestants, généra de fortes tensions intercommunautaires, que les autorités régionales furent incapables de gérer. Les interventions des forces de l’ordre locales ne firent qu’aggraver la situation : les manifestations se transformèrent en émeutes, au point que, pour rétablir l’ordre, Londres dut se résoudre à envoyer l’armée en août 1969. Elle fut accueillie avec soulagement par les catholiques, qui se sentaient vulnérables face aux exactions des milices protestantes.

Cela ne devait pas durer : en juin 1970, l’élection à Londres d’un gouvernement conservateur déboucha sur une politique moins impartiale en Irlande du Nord. En effet, les conservateurs britanniques étaient alliés aux protestants d’Ulster, tandis que l’État-major britannique en était venu à la conclusion qu’il était trop risqué de se battre sur deux fronts : plutôt que d’affronter milices protestantes et catholiques à la fois, l’armée se focaliserait sur les insurgés de l’Armée républicaine irlandaise (IRA : Irish Republican Army). Dès lors, les ingrédients d’une tragédie étaient réunis.

Derry, dimanche 30 janvier 1972

À l’occasion d’une manifestation pacifique contre la détention administrative qui ne s’applique qu’aux suspects de confession catholique, le premier bataillon de parachutistes britannique est déployé à Derry, deuxième ville d’Irlande du Nord. Alors que le cortège avance dans le calme, plusieurs soldats ouvrent le feu, et treize catholiques – dont six mineurs – sont tués, certains d’une balle dans le dos. Une quatorzième victime décède de ses blessures quelques semaines plus tard. C’est le Bloody Sunday, le « dimanche sanglant »(2).

Le choc est énorme, et les répercussions de la fusillade font basculer la région dans un conflit durable. Elle consomme la rupture entre les catholiques et l’armée, qui ne peut plus jouer le rôle de force d’interposition entre protestants et catholiques puisqu’elle a perdu la confiance de ces derniers.

C’est vers une organisation encore marginale que se tourne alors la minorité pour assurer sa sécurité : l’IRA. Dès le soir du 30 janvier, cette milice clandestine voit un afflux de jeunes gens prêts à s’enrôler dans ses rangs, pour chasser l’occupant britannique et réaliser le vieux rêve d’une Irlande unie et indépendante. En quelques mois, l’IRA devient un acteur majeur en Irlande du Nord. L’armée, malgré tous ses efforts, ne parviendra pas à la vaincre par les armes.

Commence alors une spirale infernale : la violence politique fait près de cinq cents victimes en 1972, année la plus meurtrière du conflit. Londres est contraint de suspendre le parlement nord-irlandais et d’instaurer une  administration directe de la province.

Le « dimanche sanglant » affecte aussi les relations diplomatiques entre Londres et Dublin. L’article 2 de la Constitution de la République d’Irlande revendiquait le Nord comme partie intégrante du territoire national, mais il avait bien fallu se résigner au principe de réalité, et Dublin avait cherché à normaliser ses relations avec Belfast comme avec Londres. Au soir du 30 janvier 1972, tout cela est balayé : le gouvernement irlandais rappelle son ambassadeur de Londres et proclame un jour de deuil national. Une foule ivre de colère se rassemble autour de l’ambassade britannique à Dublin et provoque l’incendie de l’édifice.

L’Ulster

L’Ulster, avec ses neuf comtés, est l’une des quatre provinces historiques de l’Irlande. Au moment de la partition de l’île en 1920, seuls six de ces comtés furent maintenus au sein du Royaume-Uni, formant l’Irlande du Nord.

Selon le recensement de 2001, 53 % de la population est protestante et 44 % catholique. On trouve ces derniers surtout dans les régions frontalières et dans l’ouest (comtés de Tyrone et Fermanagh), tandis que les premiers sont concentrés dans la région de Belfast et dans l’est (Antrim et Down).

1972 : quatre parcours

La gravité de la situation et les obstacles à surmonter pour rétablir la paix peuvent être illustrés par le parcours de quatre individus.

À Belfast, Ian Paisley, pasteur protestant fondamentaliste, crée un parti politique extrémiste (le Parti unioniste protestant, Democratic Unionist Party) pour dénoncer toute concession aux catholiques. S’il refuse de cautionner la violence des milices protestantes, ce tribun redoutable, par ses discours enflammés, ne contribue pas à apaiser la situation, loin s’en faut. Son pouvoir de nuisance pose un problème insoluble au parti protestant majoritaire qui, face à la surenchère oratoire du pasteur, ne peut plus prendre le risque de négocier avec les catholiques.

À Derry, un apprenti boucher, Martin McGuinness, a rejoint l’IRA pour se battre contre les forces de la Couronne. Le 30 janvier 1972, il réussit à se procurer une arme automatique, mais le fait est anecdotique. L’opinion publique est toute entière tournée vers la manifestation contre la détention administrative : cette mesure est rejetée par les catholiques car elle est contraire aux droits fondamentaux et n’est appliquée qu’à des suspects de confession catholique. En outre, il s’avère que les détenus, innocents pour la plupart, sont soumis à des techniques d’interrogatoires qui, selon la Cour européenne des droits de l’homme, relèvent de « traitements inhumains et dégradants ». Cela doit être réformé mais, après le « dimanche sanglant », la stratégie pacifique des catholiques modérés semble discréditée, tandis que les extrémistes – dont M. McGuinness, qui s’impose rapidement dans la hiérarchie de l’IRA – organisent une escalade de la violence pour déstabiliser l’État.

À Belfast, une jeune catholique, Mary McAleese, suit des études de droit à l’Université de la Reine (Queen’s University) qui, comme son nom l’indique, n’est guère accueillante pour les étudiants issus de la minorité. Une fois diplômés, ceux-ci savent qu’ils devront faire face à des discriminations dans le milieu professionnel. Cette perspective se greffe parfois à des traumatismes antérieurs : la famille McAleese, à l’instar de bien d’autres, a subi le harcèlement de milices protestantes – menaces verbales, passages à tabac, cocktails Molotov, tirs à l’arme automatique – au point de devoir déménager. Mais M. McAleese ne cède pas au désir de vengeance, et entend creuser son sillon par le travail et sa connaissance du système judiciaire.

De l’autre côté de la mer d’Irlande, dans la paisible campagne anglaise du Berkshire, David Cameron, 5 ans et demi, grandit dans un milieu très aisé. Entend-il parler du « dimanche sanglant » ? Rien n’est moins sûr, même si l’on peut imaginer que dans sa famille, proche des conservateurs, des commentaires peu amènes sont exprimés à l’égard des manifestants. Le Premier ministre en personne, Edward Heath, chef du Parti conservateur, rejette la faute sur les victimes, qui n’ont pas tenu compte de l’interdiction de la manifestation ; autant dire qu’elles sont responsables de ce qui leur est arrivé. Devant l’émoi de l’opinion publique, il devra malgré tout nommer une commission d’enquête, dirigée par Lord Widgery. Mais ce magistrat ira encore plus loin : même s’il ne dispose d’aucune preuve, il salira la mémoire des victimes, qu’il soupçonne explicitement dans son rapport d’avoir manipulé des armes ou des explosifs, et donc d’être membres ou sympathisants de l’IRA(3). La manœuvre est odieuse, mais tel est le prix à payer pour exonérer l’armée.

Les « troubles »

Dans ces circonstances, il n’y a rien de très surprenant à ce qu’une minorité significative de catholiques soutienne l’IRA dans son combat contre « l’occupant » britannique. En face, les milices protestantes luttent contre les « terroristes » républicains qui menacent l’État – tout catholique, suspect par définition, fera l’affaire. On utilisera l’euphémisme de « troubles » (The Troubles) pour désigner une guerre larvée qui fera près de 4 000 morts en trente ans.

C’est à la fois peu et beaucoup. C’est moitié moins que le nombre de décès dus aux accidents de la route mais, à l’échelle d’une région dont la population est inférieure à celle de Paris intra muros, c’est considérable. D’autant plus que la société nord-irlandaise, avec ses familles nombreuses, ses liens étroits et ses communautés soudées, constitue une caisse de résonance où chaque mort pèse lourd.

La très grande majorité de la population est pacifique, mais que faire face à la surenchère des milices républicaines et loyalistes ? Comment condamner les agissements des extrémistes de son propre camp sans paraître trahir ? Comment pardonner lorsque des proches ont été victimes ? Les brutalités de l’armée, bien loin de restaurer l’autorité de l’État, poussent les catholiques dans les bras des nationalistes les plus radicaux. Impasse dont nul ne sait comment sortir.

En l’absence de solution politique, la région s’enfonce dans un conflit de plus en plus dur. Afin de contenir le nombre de morts, Londres se résigne à une approche purement répressive. Des lois d’exception sont votées, on emprisonne les suspects à tour de bras, et l’on adopte des techniques d’interrogatoire qui font avouer même les innocents. De son côté, l’IRA multiplie les attentats en Grande-Bretagne, ainsi que les coups d’éclat : en 1979, Lord Mountbatten, cousin de la Reine, est tué, tandis qu’en 1984, le Premier ministre, Margaret Thatcher, échappe de peu à une bombe qui explose lors du congrès du Parti conservateur.

Le salut viendra de l’extérieur : des catholiques modérés, tel John Hume, l’un des treize députés nord-irlandais qui siègent à Londres à la Chambre des Communes, tissent des liens à Dublin, à Washington et sur le continent européen(4). Ils mobilisent l’opinion internationale afin de faire pression sur Londres pour lancer une initiative politique à la hauteur de la situation. En 1985, poussée par la Maison-Blanche, M. Thatcher signe ainsi l’Accord anglo-irlandais. Si les premiers résultats se feront attendre, il s’agit bien d’un tournant dans l’histoire du conflit. Londres reconnaît la légitimité de la tradition nationaliste catholique et accorde à Dublin un droit de regard sur le gouvernement de la région ; désormais, la minorité peut accorder sa confiance aux institutions officielles. C’est le point de départ de négociations tortueuses, souvent interrompues, toujours reprises, qui aboutiront à l’Accord du Vendredi saint de 1998(5).

2012 : quatre parcours (suite)

Quarante ans après le « dimanche sanglant », où en est l’Irlande du Nord ? Les destinées de David Cameron, Mary McAleese, Martin McGuinness et Ian Paisley permettent de mesurer le chemin parcouru.

En juin 2010, au Parlement de Westminster, David Cameron, chef du gouvernement britannique, accepte les conclusions du rapport d’une deuxième commission d’enquête lancée en 1998 et présidée par Lord Saville. Le rapport Widgery est désormais caduc, et l’innocence des victimes – dont aucune n’était armée – est officiellement reconnue, tout comme la responsabilité de l’armée(6). D. Cameron trouve le ton juste : il déplore les événements du « dimanche sanglant » et exprime son « profond regret ». Si certaines familles de victimes  ne peuvent accepter que les soldats responsables ne soient pas poursuivis en justice, il n’en demeure pas moins que la vérité a été proclamée, étape indispensable du travail de deuil.

En mai 2011, Mary McAleese, présidente de la République d’Irlande, accueille la reine Elizabeth à Dublin, lors de la première visite officielle d’un monarque britannique depuis l’indépendance du sud de l’île. M. McAleese a beaucoup insisté pour que cette visite ait lieu, qu’elle considère comme le point d’orgue de ses quatorze ans à la présidence. De son côté, Elizabeth II joue sa partition à merveille : habillée d’un manteau vert, elle s’incline devant le monument aux morts pour l’indépendance irlandaise, avant de prononcer quelques mots en gaélique lors du banquet officiel. Ces démarches symboliques scellent la normalisation des relations entre Londres et Dublin, qui travaillent ensemble au processus de paix en Irlande du Nord depuis bien des années.

Quant à Martin McGuinness, il a été, avec Gerry Adams, l’un des artisans du cessez-le-feu de l’IRA en 1994 et de l’adoption d’une stratégie exclusivement politique. Ce bouleversement de l’échiquier nord-irlandais a ouvert la voie aux accords de paix de 1998 et à la mise en place d’un gouvernement intercommunautaire. D’abord ministre de l’Éducation, M. McGuinness est vice-Premier ministre d’Irlande du Nord depuis 2007. Il lui faut à la fois dénoncer les attentats commis par les dissidents de l’IRA et coopérer avec des premiers ministres protestants dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne semblaient pas plus destinés à leurs nouvelles fonctions que lui. Tâche ardue, mais son engagement et son sérieux forcent le respect dans les deux camps.

Pour sa part, au terme d’une carrière politique aussi longue que controversée, Ian Paisley est également arrivé au pouvoir. Celui qui disait toujours « non » – il avait été le seul à refuser de signer les Accords de paix de 1998 – a enfin dit « oui » : il a accepté de partager le pouvoir avec les catholiques. Ce premier tabou levé, d’autres ont suivi : de 2007 à 2008, il a gouverné l’Irlande du Nord avec son ennemi d’hier, M. McGuinness, dans une ambiance tellement détendue qu’on les a surnommés les « frères hilares » (the chuckle brothers). Il a aussi rencontré le Premier ministre de la République d’Irlande et le primat catholique d’Irlande, sur lesquels jadis il avait jeté l’anathème.

La paix ?

Le chemin parcouru en quarante ans est considérable, pour ne pas dire étonnant. Si l’Irlande du Nord fait toujours partie du Royaume-Uni, des liens constitutionnels la rattachent désormais à la République d’Irlande. La responsabilité du maintien de l’ordre et de la justice a été dévolue au gouvernement nord-irlandais, tandis que les prisonniers politiques ont été libérés. La majorité de la population a accepté ce compromis où chacun peut trouver son compte, peu ou prou. Après quatorze ans d’une paix, même relative, un retour au conflit est difficilement envisageable.

Pour autant, tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. La société nord-irlandaise est plus divisée que jamais, notamment du point de vue résidentiel : les deux communautés vivent séparément, les quartiers mixtes étant devenus rares. De même, l’éducation mixte ou « intégrée » reste un phénomène très marginal, la majorité des jeunes allant dans des écoles ou protestantes ou catholiques. On ne se fait plus la guerre, mais on ne se connaît pas. Les taux de chômage élevés dans les quartiers populaires, vivier où les milices ont traditionnellement recruté, ne sont pas plus rassurants pour l’avenir(7).

Mais s’il a fallu une génération entière pour mettre un terme au conflit, on peut penser qu’il en faudra une autre pour qu’une réconciliation véritable, par opposition à l’absence de conflit, soit instaurée(8). De ce point de vue, on ne peut que saluer le rapport Saville, qui a permis de tourner l’une des pages les plus sombres de l’histoire nord-irlandaise, celle du « dimanche sanglant ».

* Maître de conférences, Université Paris – Sorbonne (Paris IV).

Notes
(1) Le Monde diplomatique propose des cartes utiles pour situer la région et visualiser la répartition géographique des deux communautés : http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/irlandemdv1997
(2) Pour une reconstitution des événements, voir l’excellent docu-fiction de Paul Greengrass, Bloody Sunday (2002), primé aux festivals de Sundance, de Berlin et de Dinard.
(3) Le rapport peut être consulté en anglais à l’adresse suivante : http://cain.ulst.ac.uk/hmso/widgery.htm
(4) En 1998, J. Hume reçut le prix Nobel de la paix.
(5) Pour une étude détaillée des accords de 1998, voir Paul Brennan et Wesley Hutchinson, « Irlande du Nord, un nouveau départ ? », Problèmes politiques et sociaux (La Documentation française), n° 845, septembre 2000.
(6) Le rapport peut être consulté à l’adresse suivante : http://webarchive.nationalarchives.gov.uk/20101103103930/http://www.bloody-sunday-inquiry.org/
(7) Pour comprendre les évolutions économiques et sociales dans la région, voir Fabrice Bensimon, « Irlande du Nord : entre crise économique et tensions politiques », Questions internationales (la Documentation française), n° 48, mars-avril 2011, pp. 96-105.
(8) Pour une analyse des accords de paix et de leurs limites, voir Elise Féron, Abandonner la violence ? Comment l’Irlande du Nord sort du conflit, Paris, Payot, 2011.

Pour citer cet article : Christophe Gillissen, « L’Irlande. Quarante ans après le Bloody Sunday », P@ges Europe, 30 janvier 2012 - La Documentation française © DILA 

 

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