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Roumanie. La rénovation de la scène partisane : le cas du Parti démocrate-libéral, par Édith Lhomel

[Roumanie. La rénovation de la scène partisane : le cas du Parti démocrate-libéral, par Édith Lhomel], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Réunion à Bucarest, le 2 juin 2005, du bureau du Parti populaire européen, à l’occasion de l’adhésion du Parti démocrate-libéral roumain.
http://www.epp-ed.eu/home

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Mis à jour le 12/06/2009

Introduction

La scène politique roumaine a connu ces vingt dernières années une recomposition caractérisée par un brouillage des références idéologiques et la prédominance des stratégies personnelles : l’illustrent les métamorphoses successives du Parti démocrate-libéral devenu l’instrument de l’ascension politique du chef de l’État Traian Basescu.


Roumanie. La rénovation de la scène partisane : le cas du Parti démocrate-libéral

Édith Lhomel*

Dans quelle mesure peut-on parler en Roumanie d’une scène partisane rénovée, vingt ans après l’exécution des époux Ceausescu, la chute du régime de parti unique et l’instauration ex abrupto d’un pluripartisme dont l’ancrage effectif a inspiré de nombreuses analyses critiques(1)?

Des premières élections dites démocratiques de mars 1990 à celles, moins contestables, de mars 1992 jusqu’à la consultation européenne de juin 2009 qui n’a guère mobilisé l’électorat, la Roumanie a connu en tout six scrutins nationaux et deux élections européennes. La parcellisation et l’émiettement, spécifiques aux scènes politiques post-communistes ont été, dans ce cas d’espèce, des phénomènes de courte durée alors que les grandes familles politiques traditionnelles (libérale, chrétienne-démocrate, social-démocrate) ont, d’entrée de jeu, été représentées grâce, essentiellement, à la réapparition des partis de l’entre-deux-guerres.

Lignes de force de la vie politique roumaine

Jusqu’aux élections générales de 2004, la vie politique a présenté trois caractéristiques : une nette domination de la formation la plus liée, de par ses élites, à l’ex-Parti communiste roumain (PCR) ; une succession d’alliances à géométrie variable entre des forces (Parti national-libéral, Parti chrétien-démocrate, Parti démocrate) ayant pour seul objectif commun d’écarter du pouvoir les « ex-communistes » ; l’existence de formations dont l’unique programme est la défense (Union démocratique des Magyars de Roumanie) ou, a contrario, la dénonciation (Parti de la Grande Roumanie) des droits de la communauté hongroise, forte de 1,5 million d’habitants.

Le scrutin législatif de novembre 2008 a confirmé le glissement vers une bipolarisation progressive du champ partisan avec pour principaux ténors, le Parti social-démocrate (PSD) d’un côté, le Parti démocrate-libéral (PD-L), de l’autre. Tous deux sont des émanations du Front de salut national qui fut en décembre 1989, rappelons-le, le fer de lance d’une révolution, au final confisquée. Celui-ci se révéla très rapidement, de par son audience, ses structures et ses soutiens locaux, l’héritier de fait du PCR ; « disparu » aux lendemains des manifestations de décembre, déclaré hors la loi le 10 janvier 1990, ce dernier a en fait donné naissance à des formations qui, vingt ans plus tard, au terme d’une longue période de reconversion et de réalignement idéolo-giques, recueillent l’essentiel des votes de l’électorat(2).

Cette nouvelle configuration, confortée par les résultats des élections européennes du 9 juin 2009, découle de stratégies d’adaptation élaborées et négociées par les différentes forces en présence face à une situation économique extrêmement mouvante où la contrainte extérieure a joué un rôle déterminant et alors même que le clivage droite-gauche s’est progressivement vidé de sa substance. Ainsi, l’itinéraire a priori déconcertant du Parti démocrate-libéral, devenu aujourd’hui la première force politique du pays, ne peut-il se comprendre qu’au regard de ces deux éléments.

Enjeux d’hier et d’aujourd’hui

Durant la décennie 1990, les identités partisanes se sont construites ou affirmées essentiellement par leur démarcation vis-à-vis du communisme. La politologue Sorina Soare, spécialiste de la question, le rappelle dans ses différentes publications : « Un clivage unique structure ainsi la vie politique roumaine : les anticommunistes versus la post-nomenklatura officieuse. Tous les autres sont secondaires. L’anticommunisme induit automatiquement une identité réformatrice et une “respectabilité” européenne »(3).

Les principaux partis politiques roumains : positionnement et résultats électoraux

Principaux partis politiques roumains

(1) Un 3e siège avait été gagné par le pasteur hongrois Laszlo Tökés qui s’était présenté comme indépendant ; en 2009, il a intégré la liste de l’UDMR.
(2) Sans étiquette, Elena Basescu, fille du chef de l’État, obtient 1 siège.
Source : tableau établi par l’auteur.

(L’ennemi principal, l’actuel PSD (ex-Front démocratique de salut national, rebaptisé Parti de la démocratie sociale de Roumanie) n’en a pas moins recueilli durant une quinzaine d’années entre un quart et un tiers des suffrages. Face aux rigueurs de la transition, son discours socialisant, paternaliste rassure ; la force de son encadrement et, quand il exerce le pouvoir, sa capacité à reconvertir le capital politique du PCR en capital économique via des réformes, certes lentes et controversées, mais dont il a l’entière maîtrise, cristallise l’hostilité de l’opposition à l’intérieur du pays, la méfiance de la communauté internationale à l’extérieur.

L’attitude à l’égard de l’UDMR qui, à son tour, influe sur la position adoptée à l’égard des formations xénophobes, constitue durant la décennie 1990, le second facteur de démarcation. Jusqu’en 2000, il se superpose en quelque sorte au premier clivage, l’UDMR participant de toutes les alliances « anti-PSD », même si la place à accorder sur l’échiquier politique au représentant de la communauté hongroise ne va pas forcément de soi pour toutes les formations de l’opposition. Les préventions de l’UDMR à l’égard du PSD découlent essentiellement du fait que ce dernier partage, avec les formations extrémistes, des origines communes liées au national-communisme des années 1980. Mais une page s’est tournée avec le sursaut national qui s’est opéré en 2000 lorsqu’une partie de l’électorat roumain acquise à l’opposition s’est trouvée contrainte de voter, la mort dans l’âme, en faveur du leader du PSD, Ion Iliescu, au second tour de l’élection présidentielle, pour barrer la route au représentant du parti extrémiste de la Grande Roumanie (PRM) dont la victoire aurait compromis le processus d’intégration de la Roumanie à l’Union européenne. Sollicitée alors par le PSD pour constituer une majorité gouvernementale, l’UDMR, pragmatique, a accepté, confirmant ainsi son rôle de force d’appoint.

Par la suite, tout en fédérant différentes sensibilités (plateforme chrétienne-démocrate, cercle libéral national, plateforme social-démocrate), l’UDMR a su trouver des arrangements avec les majorités gouvernementales successives de façon à continuer de porter les intérêts de la minorité hongroise(4) et a réalisé quasiment les mêmes scores à chaque scrutin.

Les forces extrémistes n’ont cessé jusqu’à aujourd’hui d’alimenter les spéculations quant à leur audience réelle au sein de la population. Et même si le PRM a été évincé de l’enceinte parlementaire aux élections législatives du 30 novembre 2008, la liste commune que son leader Corneliu Vadim Tudor a constituée avec le Parti de la nouvelle génération, créé par un personnage très contesté, Gigi Becali, est néanmoins parvenue à obtenir deux sièges au Parlement européen. La résurgence du courant xénophobe qui, au-delà des nostalgiques du national-communisme, des perdants de la transition et des déçus de l’intégration, pourrait désormais s’attirer les voix des victimes de la crise économique demeure donc un risque potentiel.

À aucun moment, l’adhésion à l’Union européenne n’a constitué un sujet de divisions parmi les partis roumains. Ce consensus a été acté dès juin 1995 à Snagov (commune résidentielle située à 30 kilomètres de la capitale) dans le cadre d’un pacte signé par l’ensemble des forces politiques, majorité et opposition confondues. Cet unanimisme a phagocyté, en quelque sorte, le débat politique et surtout confère aux différents partis politiques qui, tous, ont fait de l’intégration européenne leur profession de foi, une légitimité à bon compte, qui finit par leur tenir lieu de programme. L’investiture par les structures partisanes internationales et européennes apparaît dès lors comme un substitut à l’absence de réflexion plus constructive et distanciée sur les coûts et les avantages de cette adhésion. Le premier bénéficiaire de cette labellisation européenne n’est autre que le PSD. Revenir présider aux destinées du pays en 2000 alors que celui-ci entame ses négociations d’adhésion va lui permettre de sortir, au bout de dix ans, de sa mise en quarantaine et d’acquérir la reconnaissance extérieure qu’il n’a cessé de solliciter. En 2001, fort de son alliance avec le petit Parti social-démocrate roumain (PSDR) créé en 1927 et considéré au sein du « conclave » socialiste comme le garant historique de la social-démocratie, il acquiert à son tour le statut tant convoité de membre associé à l’Internationale socialiste, qui consacre en quelque sorte sa reconversion, et occupe depuis la totalité du versant gauche de l’échiquier partisan.

Des trois partis qualifiés d’historiques qui existaient durant l’entre-deux-guerres et qui, reconstitués en 1990, ont joué, pour deux d’entre eux du moins, un rôle non négligeable sur la scène politique, seul le Parti national-libéral (PNL) a conservé une assise électorale dans les deux chambres du Parlement comme dans l’enceinte strasbourgeoise et a confirmé ainsi sa qualité de troisième force. Alors que le Parti national paysan chrétien démocrate, qui fit partie de la coalition majoritaire de 1996 à 2000, est sorti laminé de ce passage au pouvoir, le PNL est parvenu à maintenir une certaine audience dans les grandes villes. Il n’en a pas moins perdu une partie de ses adhérents et de ses élus à la suite de diverses scissions dont le Parti démocrate-libéral (PD-L) a su tirer le plus grand profit, lui disputant aujourd’hui l’étiquette libérale, ainsi que le fit hier le PSD, lorsque ce dernier lui ravit le label social-démocrate.

Le Parti démocrate-libéral, une stratégie déconcertante, mais payante

L’historique du PD-L tel qu’il apparaît sur le site de ce dernier relate, sans aucun complexe et somme toute sans omissions notables, l’évolution d’une formation, passée en l’espace de vingt ans du credo social-démocrate, dont elle continue paradoxalement d’arborer l’emblème (une rose, en l’occurrence), aux valeurs conservatrices du Parti populaire européen. Le PD-L entend bien assumer l’ensemble de ses revirements que d’aucuns qualifient de grand écart ou encore de métamorphoses, servi en cela par l’aplomb qui caractérise son leader, le président de la République, Traian Basescu. Aussi, dans l’évolution chaotique qui fut celle de la Roumanie post-communiste, ces volte-face finissent-elles par être considérées comme les épisodes inévitables d’une stabilisation un peu laborieuse.

L’instrumentalisation des références idéologiques dont la vacuité, par-delà le cas roumain, renvoie à la crise générale du politique pouvait-elle être évitée a fortiori dans des pays où les défis économiques et sociaux constituent, de par leur ampleur, un terreau favorable aux dérives populistes ? Le clip de présentation du parti, que l’on trouve aussi sur son site, résiste d’ailleurs difficilement à cette tentation, les bains de foule et les acclamations du chef de l’Etat occupant quasiment tout l’espace dans la meilleure tradition des leaders maximo. Et si la figure de Petre Roman, ex-Premier ministre (décembre 1989 - octobre 1991) et numéro un du Front de salut national, rebaptisé sur sa proposition, en 1993, Parti démocrate – dont il assurera la présidence jusqu’en 2000 –, n’est pas totalement escamotée dans ces présentations, le rôle déterminant qu’il joua dans le positionnement initial de cette formation en se démarquant sans ambiguïté de la fraction de Ion Iliescu, alors chef de l’Etat auquel il reprochait sa résistance aux réformes radicales, n’est que succinctement évoqué. Fils d’un fidèle de la première heure du PCR, Petre Roman s’emploiera durant son mandat à la tête du PD à l’ancrer dans le camp social-démocrate, en 1993 d’abord, en animant l’Alliance social-démocrate, puis, en 1995, en créant avec le représentant historique de la social-démocratie, le PSDR, l’Union social-démocrate, qui a rejoint alors l’Internationale socialiste, opposée à l’époque à l’entrée du PSD.

Après avoir remporté 10 % des voix aux élections législatives de 1992 puis respectivement 13 et 20 % aux élections législatives et présidentielle de 1996, auprès d’un électorat qui, soit par frilosité face aux coûts potentiels de la transition, soit par méfiance à l’égard de ses origines, lui préférera le PSD ou les partis historiques de l’opposition, le PD essuie lors des élections générales de 2000 un cuisant revers. Petre Roman ayant obtenu à peine 3 % des suffrages au premier tour de l’élection présidentielle, il sera évincé de la direction du parti en mai 2001. Ministre des Transports dans le gouvernement Roman, élu maire de Bucarest en juin 2000, Traian Basescu prend alors les rênes du parti, imposant sa motion à l’intitulé sans ambiguïté : « Une Roumanie plus forte – Une Roumanie social-démocrate ».

Cinq ans plus tard, après que l’élection présidentielle de 2004 eut porté le leader du PD à la tête du pays, le congrès de 2005 adopta une « orientation populaire » ; la victoire de la motion « Une Roumanie prospère, une Roumanie démocrate » consacre le changement de cap qui se concrétise alors par l’entrée dans le Parti populaire européen dont les dirigeants se réjouissent vivement de l’arrivée d’un membre de poids dans leurs rangs. Il ne reste plus alors au président du PD, Emil Boc, qu’à finaliser la politique de rapprochement en gestation depuis 2003, avec une fraction dissidente du Parti national libéral, emmenée par Theodor Stolojan – qui, pour sa part, fut ministre des Finances dans le gouvernement Roman avant de lui succéder durant un an à la tête de l’exécutif – et à adjoindre au nom de sa formation l’étiquette « libérale ». Le pari de Traian Basescu peut alors être considéré comme gagné : avoir fait de son parti une force centriste capable de mordre, face à un électorat de plus en plus volatile, tant sur l’audience du PSD que sur celle du PNL, au risque de le transformer en une formation attrape-tout » dont la popularité doit beaucoup à la personnalité du chef de l’Etat. Une des grandes habiletés politiques de ce dernier est d’avoir entrepris via une commission créée à son initiative, et alors même qu’il est issu lui aussi du sérail communiste, une vaste enquête sur « les crimes du communisme ». Aussi incomplète soit-elle(5), celle-ci a été considérée par ceux que la reconversion du PSD n’a jamais convaincus comme un acte fort de résipiscence, attendu de longue date par la société roumaine et salué par un certain nombre d’intellectuels de renom devenus depuis, pour certains, d’actifs collaborateurs du chef de l’Etat(6).

La formation, en décembre 2008, d’un gouvernement composé pour moitié de ministres PD-L et de ministres PSD, qui renvoie ainsi dans l’opposition le PNL, peut au final s’interpréter comme la réconciliation historique de deux frères ennemis parvenus, au terme de repositionnements successifs, à imposer une nouvelle donne. Face à une crise économique qui a brutalement coupé court à une croissance parmi les plus fortes de la région, cette alliance n’est-elle pas en définitive la moins mauvaise des solutions si, du moins, elle parvient à résister au prochain combat des chefs que promet, à l’automne 2009, l’élection présidentielle ? Que ce scrutin réussisse à mobiliser une opinion publique devenue de plus en plus indifférente au jeu des partis est une autre question, le taux calamiteux de la participation électorale aux élections européennes de juin 2009 (à peine 28 %) étant pour le moins de mauvaise augure. Quoi qu’il en soit, la rénovation à l’œuvre ne résout pas pour autant la fracture qui plus que jamais demeure entre une population désabusée et des machines partisanes mises davantage au service d’intérêts personnels et de clientèles restreintes que d’ambitions et de stratégies collectives.

Notes :
(1) Voir notamment les travaux de Jean-Michel de Waele et d’Antoine Roger publiés dans leur grande majorité aux éditions de l’université de Bruxelles. Cf. aussi Le courrier des pays de l’Est, n° 1013, mars 2001.
(2) Cf. Grigore Pop-Eleches, « A Party for All Seasons : Electoral Adaptation of Romanian Communist Successor Parties », Communist and Post-Communist Studies, 41 (2008), pp. 465-479.
(3) Petia Gueorguieva et Sorina Soare, « Cartellisation des partis politiques » in Des partis pour quoi faire ? La représentation politique en Europe centrale et orientale, sous la dir. d’Antoine Roger, Bruylant, Bruxelles, 2003, pp. 103-120 ; voir également S. Soare, Les partis politiques roumains après 1989, Editions de l’université de Bruxelles, 2004, 272 pages.
(4) Nadège Ragaru et Antonela Capelle-Pogacean, « Les partis ethniques sont-ils vraiment ethniques ? Les trajectoires du MDL en Bulgarie et de l’UDMR en Roumanie », CERI, Questions de Recherche, n° 25, juin 2008, 93 pages.
(5) Basée sur les archives disponibles, notamment celles du PCR. Mais la « commission présidentielle pour l’analyse de la dictature communiste en Roumanie » tient également compte de celles de la Securitate, ex-police politique qui malheureusement ont, pour certaines, « disparu ». Cf. Raluca Ursachi, « Le rapport au passé en Roumanie. Entre lustration et frustrations », Le courrier des pays de l’Est, n° 1066, mars-avril 2008, pp. 80-88.
(6) Un exemple nous est fourni par le politologue Cristian Preda, Conseiller présidentiel et élu député européen en juin 2009 sur la liste du PD-L emmenée par T. Stolojan. Voir certaines de ses analyses sur son site.

* Analyste-rédactrice à Grande Europe. 

Pour citer cet article : Édith Lhomel, « Roumanie. La rénovation de la scène partisane : le cas du Parti démocrate-libéral », Grande Europe n° 9, juin 2009 – La Documentation française © DILA

 

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