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La Pologne de Palikot. Entre anticléricalisme et marijuana, par Sébastien Gobert

[La Pologne de Palikot. Entre anticléricalisme et marijuana, par Sébastien Gobert], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

La députée Anna Grodzka.
Michał Płowiecki/Service de presse de la députée

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Mis à jour le 20/02/2012

Introduction

En octobre 2011, une transsexuelle et un homosexuel ont été élus députés : leur première revendication a porté sur le retrait du crucifix qui domine l'hémicycle de la chambre basse du Parlement. En janvier 2012, le leader de leur parti, Janusz Palikot, a, lui, tenté de fumer du cannabis dans l'enceinte du bâtiment. C'est bien en Pologne, pays réputé conservateur et religieux, qu'un vent de changement, voire de provocation, souffle aujourd’hui.


La Pologne de Palikot. Entre anticléricalisme et marijuana

Sébastien Gobert*

Après des années de croissance économique remarquable(1), une part grandissante de la société polonaise semble maintenant réclamer une évolution qualitative, touchant aux mœurs et aux libertés individuelles. Une vague de fond, qui expliquerait le succès du Mouvement Palikot (Ruch Palikota) aux dernières élections législatives et de son programme libertaire, social et anticlérical. Un changement dont Anna Grodzka, aujourd'hui la troisième élue transsexuelle au monde, se veut la « preuve vivante ». Après sa prestation de serment, le 8 novembre 2011, elle a ainsi déclaré que ses électeurs « veulent une Pologne moderne, une Pologne ouverte à la diversité, une Pologne où chacun se sentirait à l'aise malgré ses différences. Je ne peux pas les décevoir dans leurs attentes ».

Rupture électorale

Les élections législatives d'octobre 2011 se sont révélées hors-normes. La Plateforme Civique (Platforma Obywatelska – PO), au pouvoir depuis 2007, y a remporté 39,18 % des voix (207 sièges)(2). Elle est ainsi devenue, depuis la chute du communisme, le premier parti d’un gouvernement en exercice à être réélu. Une sorte de reconnaissance de la bonne gestion des affaires du pays par l'équipe du Premier ministre Donald Tusk, qui a mené une politique économique prudente et dont le style a rompu avec les affres de la période des jumeaux Kaczyński(3).

Dans un pays où près de 97 % de la population se revendique polonaise(4), des amorces de diversité sont apparues aux élections. Entraîné  par le succès de la PO, Munyama Killion, élu de la voïvodie de Wielkopolskie, est devenu le deuxième député noir de l'histoire du pays(5), après avoir fait campagne sur le slogan : « Polonais par choix, militant social par conviction ». Autre évolution inédite, à l'ouverture de la session parlementaire, la ministre de la Santé du gouvernement sortant, Ewa Kopacz, a été portée à la présidence de l'Assemblée, devenant ainsi la première femme à occuper ce poste, le plus important de l'État dans la hiérarchie constitutionnelle après celui du président de la République.

Mais la véritable surprise a été la percée du Ruch Palikota. Enregistré en juin 2010, ce jeune parti a remporté 10,02 % des voix et obtenu 40 sièges au Sejm (chambre basse du Parlement), devenant ainsi la troisième force politique de Pologne (le parti Droit et justice – PiS - a obtenu 29,89 % des voix, soit 157 sièges). L'Alliance de la gauche démocratique (Sojusz Lewicy Demokratycznej - SLD), ancien parti majoritaire dans les années 1990 et représentant consacré de la gauche polonaise, n'a comptabilisé, en revanche, que 8,24 % des voix (27 sièges).

Des hommes, des femmes et des idées

Comme son nom l'indique, le Ruch Palikota a été initié par et pour Janusz Palikot, personnalité charismatique extravagante, qui a défrayé la chronique à plusieurs reprises ces dernières années. Magnat de la production de vodka, il compte parmi les hommes les plus riches de Pologne. Élu au Sejm en 2005 sur une liste de la PO, il critique très vite le conservatisme social du parti et imprime d’emblée sa marque provocatrice.

En avril 2007, alors que la ville de Lublin est sous le choc de la mise en accusation de policiers pour viols, il exhibe un godemiché et un pistolet lors d'une conférence de presse : les « symboles modernes de la loi et de la justice en Pologne », selon lui. En octobre 2008, dans un style digne du film de Francis F. Coppola, Le Parrain, il se rend sur un plateau de la chaîne de télévision TVN24 et pose sur la table une tête de cochon sanguinolente : il entend ainsi déclarer la guerre aux dirigeants de la Fédération polonaise de football (PZPN), qu'il dénonce comme « tous corrompus ». Des provocations qui dérangent, y compris au sein de la PO, et lui vaudront plusieurs procès en diffamation. Face à la pression de ses pairs, il quitte le parti en 2010 et fonde son propre mouvement.

Le Ruch Palikota se conçoit comme une plateforme d'idées, réunissant déçus et dissidents des partis traditionnels ainsi que des personnalités de la société civile (comme, par exemple, le professeur Piotr Bauć ou l’assistant social Artur Górczyński, connu pour son engagement dans la lutte contre l’alcoolisme). Depuis sa création, la formation ne cherche pas à assumer une quelconque cohérence politique ou idéologique, mais à changer le ton du débat public en Pologne, en donnant vie à quelques idées-phares contenues dans son manifeste de campagne, L'État moderne (Nowoczesne Państwo). Dans le domaine social, le Mouvement Palikot prône une refonte du système de sécurité sociale dans un sens redistributif et équitable ainsi que l'instauration d'un impôt à taux unique. En ce qui concerne le domaine politique, il demande l'introduction d'une dose de proportionnelle dans le système électoral et l'élimination du Senat (chambre haute du Parlement).

En outre, le Mouvement Palikot souhaite rétablir un droit garanti à l'avortement, celui-ci ayant été réduit, au cours des années 1990, à un strict régime d'exceptions. L'État se devrait de distribuer gratuitement des préservatifs, de rembourser les fécondations in vitro (FIV) ou encore d'améliorer la prise en charge et la protection de la communauté LGBT(6), par exemple en autorisant les unions civiles entre personnes du même sexe. Des revendications aujourd'hui incarnées par les porte-drapeaux que sont la transsexuelle Anna Grodzka, l’homosexuel Robert Biedron ou encore la féministe Wanda Nowicka, tous trois députés.

De même en ce qui concerne la dépénalisation de la possession et de la consommation de drogues douces, que Janusz Palikot réclame depuis des années. Au moment de déposer un projet de loi en ce sens, le 20 janvier 2012, ce dernier a ainsi tenté de mettre ses principes en application et annoncé son intention d’allumer un joint dans son bureau du Sejm. Les  pressions de la Présidente de l'Assemblée et les menaces de représailles judiciaires ont été telles qu’il s’est cependant contenté de brûler un bâton d'encens contenant un dosage légal de marijuana(7) : « Je veux condamner l'hypocrisie qui règne autour de la consommation de marijuana (...). Il suffit que quelqu'un déclare qu'il va fumer un joint au Sejm pour que cela devienne une annonce de coup d'État », a-t-il déclaré aux journalistes présents.

La question du rapport entre État et religion n'est évidemment pas en reste. Dans une Pologne où plus de 90 % des habitants se disent catholiques, aucune force politique - pas même la SLD - n'a jamais vraiment osé s'affranchir d'une Église très puissante. Le Ruch Palikota, lui, demande la suppression des cours d'éducation religieuse dispensés dans les écoles publiques, la fin des subventions publiques aux églises et qualifie de nécessité cruciale une séparation stricte des sphères publique et religieuse. « Pendant des siècles, l'Église catholique s'est comportée avec avidité, a été obsédée par l’idée d’influer sur tout et a encouragé un climat de haine. Je ne renie pas l'importance qu'a l'Église en Pologne, mais je crois qu'elle ne pourra  y jouer un rôle positif qu'une fois purgée. Or cette réforme s’avère difficile, voire impossible. C’est pourquoi, à titre personnel,  je préconiserais son auto-dissolution », affirmait récemment Anna Grodzka(8).

Quels moyens pour la « révolution Palikot » ?

C'est donc une véritable révolution que le Mouvement Palikot propose aux Polonais. Son succès aux élections est lié au contexte particulier de la crise économique et financière mondiale et à un rejet des politiques libérales menées sur le continent européen et en Pologne. Après deux décennies de transition post-communiste marquées par une certaine rigidité sociale, le désir d'embrasser des libertés nouvelles semble être devenu prioritaire pour de nombreux Polonais. En particulier chez les jeunes : 21 % des votants âgés de moins de 25 ans ont ainsi soutenu le Mouvement en octobre 2011.

En janvier 2012, la contestation de masse qui s’est exprimée lors de la ratification par le gouvernement de l'accord international ACTA (Anti-Counterfeiting Trade Agreement) a confirmé cette ambition libertaire de la société civile polonaise(9). À travers tout le pays, des dizaines de milliers de manifestants ont protesté contre cette initiative qui vise à encadrer les échanges sur Internet au motif de lutter contre la contrefaçon et de protéger les droits d'auteurs : en Pologne, comme dans nombre d’autres pays, ACTA est en effet très critiqué, perçu comme une tentative de limiter les libertés individuelles sur Internet et d'y commercialiser les échanges. Une occasion pour Anna Grodzka de dénoncer sur Radio Kraków, le 23 janvier, un « accord préparé dans l'intérêt des corporations qui gèrent les droits de distribution. Ce n'est pas dans l'intérêt des créateurs, et certainement pas dans l'intérêt des consommateurs, c'est-à-dire de chacun d'entre nous ».

Le contexte actuel donne ainsi un élan certain aux idées portées par le Ruch Palikota, et l'on peut deviner que les déclarations de ses représentants, aussi bien que les provocations de son chef, vont continuer à émailler l’actualité au cours des prochains mois. Mais il reste peu probable que le Mouvement ait les moyens de sa révolution. Malgré son score remarquable aux élections, il est loin de disposer de suffisamment d’alliés au Sejm pour faire adopter ses projets, dont certains ont déjà provoqué des levées de boucliers, tant de la part des autres partis élus que de représentants de la société civile. L'appel à retirer le crucifix de l’enceinte du Sejm serait ainsi désapprouvé par 70 % des Polonais, selon un sondage publié par le quotidien Gazeta Wyborcza(10). Certains observateurs doutent d’ailleurs d’une réelle adhésion populaire aux idées du Mouvement Palikot, qui aurait avant tout bénéficié d'un vote contestataire contre les grands partis traditionnels. Et dénoncent le décalage entre Palikot et les réalités de la société polonaise.

Dans cette perspective, il sera difficile pour le Mouvement de mener à bien ses projets de campagne, ou même de peser d’un quelconque poids sur les prises de décision au Parlement. Ce risque est assumé par Janusz Palikot, qui en fait une stratégie : dans un entretien accordé en octobre 2011 à l'hebdomadaire polonais Wprost, il se défend de vouloir représenter un parti politique parmi tant d’autres, qui serait lui aussi en quête de pouvoir. Pour lui, il s'agit « de mener à bien des changements. (…) La société polonaise s'en trouvera incroyablement transformée, même si nous ne participerons à aucun gouvernement ou si nous ne faisons rien passer parce que nos propositions seront balayées. Il s'agira de la normalisation de l'altérité à une échelle gigantesque ».

Notes
(1) La croissance du PIB atteignait 6,8 % en 2007 et la Pologne a mieux résisté que d’autres pays européens à la crise financière mondiale : ainsi, son PIB a augmenté de 1,7 % en 2009 (c’est le seul pays de l’UE à n’avoir pas connu alors de récession) et de 3,8 % en 2010. En 2010, le PIB par habitant du pays en parité de pouvoir d’achat représentait 62 % de la moyenne UE-27.
(2) Site Internet de la Commission électorale centrale.
(3) Lech Kaczyński a été président de la République de décembre 2005 à sa mort en avril 2010. Son frère Jarosław a été Premier ministre de juillet 2006 à novembre 2007. Leur politique, sous l’égide du PiS, s'est distinguée par un fort conservatisme social et religieux, ainsi que par un euroscepticisme revendicateur.
(4) Dans le cadre du recensement, conformément aux déclarations des citoyens concernant leur appartenance ethnique. Les 3 % restants se déclarent Allemands, Lituaniens, Ukrainiens, Roms, etc.
(5) Il a ainsi rejoint John Godson (PO), élu en décembre 2010.
(6) Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres/transsexuels.
(7) Après cette provocation, une enquête a été ouverte contre Janusz Palikot pour savoir si son action constituait une incitation à la consommation de stupéfiants. Si la justice le reconnaît coupable, il risque une peine pouvant aller jusqu'à un an de prison.
(8) Entretien accordé à l’auteur, Varsovie, 18 novembre 2011.
(9) Fin janvier, plusieurs sites Internet officiels, tels que ceux du Premier ministre, du Président ou du Sejm, ont été l'objet de cyber-attaques émanant de groupes de hackers comme les Anonymous. Le 24 janvier, en signe d'opposition à la ratification de l'accord, une centaine de sites Internet polonais à forte fréquentation ont occulté leurs pages, en noir. Certains sites sont restés inaccessibles pendant plusieurs jours.
(10) Sondage publié le 18 octobre 2011 sur le site de Gazeta Wyborcza.

* Journaliste indépendant, Kiev (Ukraine).

Pour citer cet article : Sébastien Gobert, « La Pologne de Palikot. Entre anticléricalisme et marijuana », P@ges Europe, 20 février 2012 – La Documentation française © DILA

 

 

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