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Jürgen Habermas. Une conscience allemande, une voix européenne, par Cyrille Bégorre-Bret

[Jürgen Habermas. Une conscience allemande, une voix européenne, par Cyrille Bégorre-Bret], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Remise à Jürgen Habermas en 2003 par le prince Felipe d’Espagne du prix Prince des Asturies en sciences sociales.
AFP / Miguel Riopa – 24 octobre 2003

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Mis à jour le 12/07/2010

Introduction

L’ouvrage publié en 2001 par le philosophe allemand Jürgen Habermas a profondément marqué les débats sur la bioéthique en Europe durant la décennie 2000-2010 en faisant de ce thème une question politique et non une interrogation individuelle.


Jürgen Habermas. Une conscience allemande, une voix européenne

Cyrille Bégorre-Bret*

Au début des années 2000, la connaissance du génome humain s’approfondissant, les perspectives de thérapies géniques se développent et les techniques de fécondation in vitro se perfectionnent. C’est alors que le philosophe allemand Jürgen Habermas publie un recueil d’articles intitulé L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?(1). L’ouvrage obtient rapidement un retentissement considérable : il est traduit dans plusieurs langues(2) et discuté(3), en Europe et dans le monde entier, donnant lieu à de nombreux débats bioéthiques tout au long de la décennie 2000-2010.

D’une controverse allemande à des débats mondiaux

Ce rayonnement tient à deux raisons principales. D’une part, Habermas, que beaucoup considèrent comme la conscience éthique et politique de l’Allemagne d’après-guerre, alimente, au travers de ce texte, une controverse très vive qui agite la sphère intellectuelle et politique nationale. Il récuse par principe les idées de sélection et de hiérarchisation quand des caractéristiques biologiques humaines sont en jeu. Selon lui, ces dernières ne peuvent être considérées légitimement comme moins désirables que d’autres, même dans une perspective prophylactique ou thérapeutique. Il n’est en conséquence pas justifié d’essayer de prévenir leur apparition ou leur diffusion.

D’autre part, dans cet essai, Habermas apporte une contribution non négligeable au débat mondial. Face à la multiplication des techniques d’intervention sur le génome humain, les intellectuels, les juristes et les scientifiques s’interrogent : si les manipulations génétiques sur les embryons sont autorisées et si elles deviennent de plus en plus nombreuses sous la pression du marché ou des États, ne risquent-elles pas d’aboutir à la création d’une nouvelle espèce, la post-humanité, coupée biologiquement de l’humanité actuelle ? Habermas, pour sa part, s’élève contre l’idée selon laquelle l’humanité serait indéfiniment malléable et estime que l’avènement de la post-humanité n’est ni inévitable ni acceptable.

Le retentissement de ce livre souligne tout à la fois la richesse des débats bioéthiques en Allemagne, leur rayonnement en Europe ainsi que l’importance de leur contribution aux discussions menées dans ce domaine à l’échelle internationale.

L’urgence bioéthique : les risques de retour de l’eugénisme

Pour le philosophe allemand, au début des années 2000, les législateurs se trouvent placés dans une situation d’urgence. Le développement des connaissances et des technologies en génétique ravive les risques d’eugénisme : la maîtrise du génome augmente et, avec elle, la possibilité de valoriser ou d’éviter la transmission et l’apparition de telle ou telle caractéristique génétique. Mais toute la question est de savoir si le politique doit autoriser le savant à s’engager dans cette voie. Plusieurs pays, notamment les États-Unis et le Royaume-Uni, sont tentés d’adopter une législation souple sur ces sujets.

Des voix, en effet, s’y élèvent pour soutenir qu’il serait légitime que les parents puissent choisir les caractéristiques génétiques de leur progéniture conçue in vitro, ne serait-ce que pour éviter la naissance d’enfants handicapés par de graves maladies. Les avancées technologiques permettraient la mise en œuvre d’un « eugénisme négatif » : certaines caractéristiques génétiques, considérées comme négatives (car porteuses de maladies par exemple), pourraient être évitées par une intervention sur l’embryon.

Certains soutiennent même que le principe de liberté individuelle (des parents et des chercheurs) autorise la production de « bébés à la carte » : les parents pourraient choisir pour leurs enfants à venir plusieurs caractéristiques génétiques qu’ils considèrent comme positives. Selon les tenants de cette proposition, ces choix ne seraient pas radicalement différents de ceux que les parents seront amenés à faire en matière d’éducation. Ainsi, ceux qui encouragent vivement (jusqu’à les conditionner) leurs enfants à devenir, par exemple, des sportifs de haut niveau ne les influenceraient pas moins que ceux qui auraient sélectionné certains gènes pour que leurs rejetons atteignent ce statut. Le développement des technologies génétiques donnerait ici corps à un « eugénisme positif » : certaines caractéristiques génétiques seraient considérées comme souhaitables et pourraient être inscrites dans le génome par une intervention sur l’embryon ou lors du processus de reproduction.

Eugénisme autoritaire ou eugénisme libéral

Habermas s’insurge contre ces courants de pensée et la tentation d’autoriser de telles pratiques. Pour lui, les nouvelles techniques génétiques raniment le spectre de l’eugénisme, la distinction entre un « eugénisme négatif » à visée thérapeutique et un « eugénisme positif » ayant pour but une optimisation des individus ne changeant rien aux dangers. Aussi utilise-t-il à dessein le terme d’eugénisme : en Allemagne comme dans une grande partie de l’Europe, ce dernier a, en effet, une connotation profondément péjorative pour des raisons historiques. Toutefois, le philosophe distingue nettement l’eugénisme du XXe siècle de l’eugénisme nouveau.

L’eugénisme pratiqué par plusieurs pays(4) au cours du XXe siècle était conçu pour améliorer les caractéristiques biologiques de tout un peuple ou de l’espèce humaine dans son ensemble. L’eugénisme annoncé au XXIe siècle porte, lui, uniquement sur des individus : il s’agit de modifier le matériau génétique d’individus déjà nés ou à naître, au cas par cas.

Deuxième différence, l’eugénisme du XXe siècle avait pour promoteur l’État ou une collectivité publique. Une administration centralisée était chargée de déterminer les caractéristiques considérées comme souhaitables et de mettre en œuvre des programmes publics permettant de favoriser leur diffusion. Elle était aussi chargée de désigner les particularités biologiques négatives et d’œuvrer à leur disparition, souvent via l’élimination de ceux qui les portaient et étaient susceptibles de les transmettre. L’eugénisme du XXIe siècle serait, lui, décidé par des individus privés, les parents choisissant les caractéristiques de leurs enfants.

Troisième différence majeure, l’eugénisme du XXe siècle reposait sur la coercition (lois sur le mariage, stérilisations forcées, génocides, etc.). Celui du XXIe siècle serait, quant à lui, basé sur la liberté : celle des parents, celle des médecins et celle des chercheurs.

Le réquisitoire dressé par Habermas contre les technologies (et les législations) actuellement en cours d’élaboration est largement inspiré par les crimes perpétrés au nom de l’eugénisme autoritaire du XXe siècle. Toutefois, le philosophe se refuse à pratiquer l’amalgame et estime qu’on a aujourd’hui affaire à un « eugénisme doux » (il ne met pas en jeu la contrainte publique) qui se fonde sur des principes libéraux (la valeur intrinsèque de la liberté individuelle). Au final, l’eugénisme du XXIe siècle présenterait des dangers moraux et politiques, certes différents de ceux de l’eugénisme autoritaire, mais tout aussi inacceptables.

La voix que Habermas fait entendre dans les débats sur la bioéthique est très spécifique. Pour lui, en effet, la réflexion n’est pas à mener sur le statut du corps humain, la dignité de la femme(5), le droit à avoir des enfants(6), la production d’êtres humains hors des utérus naturels(7), le droit à une mort digne ou le clonage, aussi importantes que soient ces questions à ses yeux, mais sur la légitimité de la sélection de caractéristiques génétiques, certaines étant considérées comme souhaitables et d’autres comme négatives.

Diagnostic préimplantatoire et recherche sur les cellules souches

Jürgen Habermas porte son attention sur deux pratiques qui se sont développées dans le sillage des avancées qu’a connues la fécondation in vitro. Dans ce cas, plusieurs ovules sont fécondés pour améliorer les chances de réussite, mais tous ne seront pas implantés dans l’utérus de la future mère et, avant cette manipulation, ils peuvent être soumis à un examen destiné à détecter la présence ou non de malformations génétiques : c’est le diagnostic préimplantatoire (DPI). Il est autorisé, et couramment pratiqué, tout en étant strictement encadré par l’État dans certains pays, en France par exemple.

Par ailleurs, les embryons produits in vitro et non implantés peuvent être utilisés à des fins de recherche en matière de thérapie génique. La recherche sur les cellules souches est licite au Royaume-Uni, où elle est placée sous le contrôle de l’État, conférant à ce pays une position de leader mondial dans ce domaine.

Habermas prend nettement position contre ces deux pratiques. Selon lui, la recherche sur les cellules souches assimile les embryons à des objets d’expérimentation ou à des médicaments. Les chercheurs qui effectuent des observations et des expérimentations sur les cellules des embryons non destinés à être implantés réalisent une véritable « consommation d’embryons », niant par là même à ces derniers le statut de personnes potentielles.

Qu’on ne s’y trompe pas, le philosophe n’avance pas ici des arguments d’ordre religieux. Il considère que, dans une sphère publique laïque et sécularisée, ceux-ci ne sont pas recevables dans le cas de l’embryon car ils ne sont pas compréhensibles par tous. Son principal grief est que l’utilisation des embryons, même à des fins thérapeutiques, bat en brèche la distinction, primordiale pour les États de droit démocratiques, entre les choses et les personnes et entre les fins et les moyens.

Selon lui, le DPI aurait des effets psychologiques, éthiques et politiques funestes. Des êtres génétiquement sélectionnés par leurs parents seraient victimes d’un très fort sentiment d’hétéronomie : ils éprouveraient les plus grandes difficultés à se considérer eux-mêmes comme des sujets, responsables de leur propre biographie et de leurs actes. A ces effets psychiques s’ajouteraient des coûts politiques considérables : si chaque communauté transformait ses membres en fonction de ses propres valeurs, l’unité de l’espèce humaine pourrait être mise en péril et ce serait la condamnation de l’idée même d’humanité, entendue comme la somme des congénères interféconds et comme une communauté fraternelle. Par ailleurs, l’eugénisme libéral instaurerait une profonde asymétrie entre les générations et une inégalité radicale entre parents et enfants : des hommes s’octroieraient le droit de déterminer l’existence de certains de leurs semblables, sans le consentement de ces derniers.

Des positions à contre-courant des technologies et des législations

La critique de ces deux pratiques conduit Habermas à demander que soit proclamé un nouveau droit : celui de posséder un patrimoine génétique n’ayant pas été soumis à une intervention artificielle.

Le philosophe critique en effet l’eugénisme libéral au nom des valeurs démocratiques. Tout l’intérêt de son argumentation vient du fait qu’il combat le libéralisme sur son propre terrain puisqu’il montre que les pratiques défendues au nom de la liberté individuelle (des parents, des médecins, des chercheurs, des malades) se feraient au détriment d’autres valeurs démocratiques (la dignité de la personne humaine, la liberté des personnes à naître, l’égalité entre individus de générations différentes).

Loin de favoriser le progrès et la liberté individuelle, les pratiques eugénistes d’inspiration libérale saperaient en réalité des principes fondamentaux des démocraties parlementaires : responsabilité, égalité, autonomie, fraternité. L’ignorance et l’impuissance des hommes garantissaient ces principes ; alors qu’elles sont aujourd’hui en voie d’être surmontées, des limites juridiques doivent absolument être posées à l’activité technique.

Habermas se positionne volontairement, consciemment et explicitement à contre-courant de la direction prise par les sociétés contemporaines. Nombre de pays, y compris l’Allemagne, ont adopté, au fil des années 2000, des législations plus souples en matière de recherches génétiques. Certes, le clonage humain a été interdit à l’échelon mondial. Mais une véritable compétition technologique et médicale s’est engagée entre les pays les plus développés dans le domaine des thérapies géniques, et ce à la faveur des révisions des lois de bioéthique.

Une contribution majeure aux débats européens

Même s’il s’oppose explicitement aux législations mises en vigueur dans de nombreux pays européens au cours des années 2000, cet ouvrage cristallise plusieurs caractéristiques spécifiques du débat bioéthique tel qu’il s’organise en Europe.

En ce qui concerne les principes devant présider aux débats bioéthiques, Habermas récuse les croyances religieuses. Pour lui, les discussions bioéthiques doivent clairement s’inscrire dans une sphère publique où les critères de jugement et les arguments sont recevables et compréhensibles par tous les citoyens. C’est là peut-être une posture caractéristique du débat public européen...

En ce qui concerne la hiérarchie des normes, l’auteur prend le contre-pied de plusieurs courants de pensée fort influents, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni. Pour lui, la dignité des individus à naître prime sur la liberté individuelle des personnes déjà en vie (parents, médecins, chercheurs, etc.). Cette hiérarchie entre principes semble, à bien des égards, typique d’une approche européenne continentale.

En ce qui concerne l’articulation entre la morale et le droit, Habermas s’oppose très fermement à une approche purement éthique de la bioéthique. Il considère absolument nécessaire le recours à des instruments juridiques. Les pratiques biologiques ne doivent pas seulement être encadrées par la moralité personnelle des parents, par les convictions religieuses des directeurs de conscience ou par la déontologie professionnelle des médecins. Elles doivent être régies par des textes normatifs contraignants, dont l’application est garantie et sanctionnée par l’État. Là encore, le rôle dévolu à ce dernier et à la loi par Habermas illustre une position assez largement partagée en Europe.

Enfin, en ce qui concerne le rapport au corps, à son usage et à sa transformation, le philosophe allemand apparaît comme le porte-parole de ceux pour qui le corps est une affaire publique et non privée. En ce sens, l’auteur incarne sans doute également un courant très puissant en Europe : la bioéthique est une question politique et non pas une interrogation individuelle.

Certes, les thèses de Habermas sur le DPI et sur les cellules souches ne sont pas susceptibles de rallier à elles tous les Allemands ou tous les Européens. Toutefois, les principes au nom desquels il les défend paraissent, eux, largement partagés. Laïcité des discussions bioéthiques, prépondérance de la dignité humaine sur la liberté individuelle, nécessité d’une approche juridique et régulation publique de l’usage des corps, telles sont peut-être les contributions majeures de Habermas à l’élaboration d’une position européenne spécifique en matière de bioéthique.

Notes
(1) Jürgen Habermas, Die Zukunft der menschlichen Natur. Auf dem Weg zu einer liberalen Eugenik ?, Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main, 2001.
(2) Il a été traduit en français et en espagnol en 2002 : L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?, Gallimard, Paris, et El futuro de la naturaleza humana.¿ Hacia una eugenesia liberal ?, Paidós, Barcelone, en anglais en 2003 : The Future of Human Nature, Polity Press, Cambridge.
(3) Dominique Lecourt, Humain, posthumain, Presses universitaires de France, Paris, 2003.
(4) Allemagne, Etats-Unis, Suède, Pérou, etc.
(5) Sylviane Agacinski, Corps en miettes, Flammarion, Paris, 2009.
(6) Monique Canto-Sperber & René Frydman, Naissance et liberté : La procréation. Quelles limites ?, Plon, Paris, 2008.
(7) Henri Atlan, L’utérus artificiel, Editions du Seuil, Paris, 2005.

* Agrégé et docteur en philosophie

Pour citer cet article : Cyrille Bégorre-Bret, « Jürgen Habermas. Une conscience allemande, une voix européenne », Grande Europe n° 22, juillet 2010 – La Documentation française © DILA

 

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