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La Suisse met le cap sur l’Europe, par Markus Gabel

[La Suisse met le cap sur l’Europe, par Markus Gabel], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le Bundesplatz à Berne avec la Banque nationale suisse.
Wiki Commons / Christian Kleis - 2011

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Mis à jour le 12/03/2012

Introduction

La crise au sein de la zone euro n’est pas sans conséquences pour la Suisse. Face à la très forte appréciation de sa monnaie, la Banque nationale a fixé un taux plancher de 1,20 franc suisse contre un euro. Cette manœuvre monétaire pourrait ouvrir la voie à un rapprochement monétaire à mi-chemin entre adhésion à l’euro et maintien de l'indépendance.


La Suisse met le cap sur l’Europe

Markus Gabel*

La Suisse excelle dans de nombreux domaines : banque, finance, chimie, industrie du luxe,  etc. Pauvre en matières premières, elle a dû se spécialiser dans des secteurs à haute valeur ajoutée et peut ainsi se permettre de pratiquer des salaires élevés. Prise comme les autres pays dans la tourmente de la crise économique, elle a néanmoins su rester compétitive et attractive. Après avoir subi une forte chute lors de la crise de 2008, l’activité a rapidement redémarré, permettant aux entreprises et au marché du travail de retrouver leur bonne santé. À cet égard, l’économie suisse est à rapprocher de celle du voisin allemand.

Or, dans les deux pays, l’industrie est un facteur-clé de la croissance : elle contribue en effet au PIB à hauteur de plus de 20 %. L’excellence du secteur industriel helvétique (21 % du PIB) tient notamment à son portefeuille d’exportations (produits pharmaceutiques, chimie, industrie électronique et machines), très diversifié géographiquement (Europe, Asie, Amériques), ce qui lui permet de résister en temps de crise. Contrairement à la plupart des grands pays industrialisés, la Suisse n’accorde qu’un rôle mineur à l’industrie automobile (environ 3 % du total des exportations), tandis que l’importance de son industrie pharmaceutique (25 %) a un effet stabilisateur.

Le succès de ce modèle d’exportations s’explique, d’une part, par la notoriété du label « Made in Switzerland » et, d’autre part, par la spécialisation dans des produits à très fort coefficient technologique : instruments de précision, pharmaceutiques ou horlogerie. Ces produits très pointus, technologiquement avancés et réputés pour leur qualité ainsi qu’un service après-vente performant justifient la pratique de prix élevés tout en permettant de se prémunir contre la concurrence.

La Suisse jouit en outre d’une attractivité économique incontestable. Elle se classe régulièrement parmi les trois ou cinq pays les plus appréciés par les investisseurs. Outre la faible pression fiscale et la garantie du secret bancaire, l’état des finances publiques constitue un atout primordial. Le poids du secteur public dans l’économie est marginal et le pays ne souffre pas d’un endettement excessif, un atout que le vieillissement très modéré de sa population ne risque pas à moyen voire à long terme de compromettre. Cette soutenabilité  des finances publiques – acquise notamment grâce au bon fonctionnement de la démocratie directe – constitue un avantage comparatif très significatif.

Le franc suisse victime de son succès

Au cours de l’année 2011, le franc suisse a connu des variations inhabituelles à la hausse. Malgré les interventions massives de la Banque nationale suisse (BNS), l’appréciation de la monnaie s’est fortement accélérée durant l’été, notamment contre l’euro, pénalisant ainsi fortement le secteur de l’exportation. En septembre, lorsque le franc a frôlé la parité contre l’euro, la BNS a décidé de fixer un taux plancher de 1,20 franc suisse pour un euro.

Un taux plancher pour le franc suisse

L’annonce de cette décision, associée à la volonté de défendre « à tout prix » ce taux plancher, a eu les effets escomptés, mettant brutalement fin à l’appréciation. Depuis, le franc suisse se maintient très légèrement au-dessus de 1,20 pour un euro. La menace de déflation qui planait sur la Suisse s’est donc éloignée.

L’avantage du taux plancher sur les interventions ordinaires des banques centrales européennes réside dans la fixation officielle d’un cap. Ceci explique l’accueil favorable réservé à la décision de la BNS, notamment de la part des marchés financiers pourtant généralement hostiles à cette forme de manipulation et qui souhaitent pousser le taux CHF (le franc suisse) contre l’euro vers la parité. Cet accueil s’explique par le fait que le taux paraît crédible car il est inférieur au taux théorique (situé à environ 1,30) du franc par rapport à l’euro.

L'appréciation du franc suisse n'est toutefois pas un phénomène récent lié à la crise. Longtemps, il a simplement résulté de la meilleure productivité de l'économie suisse. Mais, récemment, compte tenu tant du risque planant sur les banques et les titres publics de certains pays européens que de la faiblesse de l'euro, la fonction de valeur refuge du franc suisse est devenue la première motivation des investisseurs. La notion d'actif sans risque(1) ayant perdu temporairement de son sens, ceux-ci privilégient la sûreté et non le rendement quitte à accepter même des taux négatifs, comme cela a été le cas à l'automne 2011 quand les taux auxquels la Fédération helvétique se finance ont atteint - 0,43 %(2).

Une stratégie risquée

La politique de la BNS a un double effet redistributif. Le premier va des industries importatrices, des épargnants et des rentiers (qui accusent une perte de pouvoir d’achat) vers les entreprises exportatrices qui, elles, profitent des gains de compétitivité. L’autre effet est la hausse du potentiel d’inflation : en décidant d’affaiblir sa monnaie via l’achat illimité d’euros, la BNS inonde le marché avec des francs et augmente ainsi le volume de monnaie en circulation – alors que la base productive est restée à l'identique.

Comme ses deux principaux homologues, la Banque centrale européenne (BCE) et la Réserve fédérale américaine (Fed), la BNS pratique donc une politique monétaire expansionniste. Mais, tandis que la BCE et la Fed cherchent, respectivement, à stabiliser le marché interbancaire et ranimer une économie en berne, la BNS, elle, lutte contre le succès de sa propre monnaie. Les volumes qu’elle injecte sont sans comparaison, du point de vue quantitatif comme de la rapidité de leur déploiement : la base monétaire suisse a triplé entre l’été et la fin de 2011.

Pour l’instant, le risque d’inflation demeure modéré, mais la répercussion sur les prix peut parfois prendre plusieurs années. Par ailleurs, il est impossible à l’heure actuelle de savoir si la BNS parviendra à maintenir le taux de change au-dessus de 1,20. Un enlisement, voire une aggravation de la crise de la zone euro, peuvent en effet compromettre cet objectif. Le fait que la BNS doit agir unilatéralement – la BCE a exclu toute action commune avec son homologue suisse – pèse également en défaveur de la BNS.

La Suisse et l’Europe : Autonomie versus intégration

Les motifs qui président aux choix de la BNS sont complexes. L’économie suisse connaît bien le phénomène du franc cher et s’en est accommodée depuis longtemps : il a pour effet de baisser les prix à l’importation, ce dont profitent non seulement les consommateurs mais également les producteurs industriels, car bon nombre de produits exportés incorporent des biens importés. Ensuite, la forte demande de monnaie suisse aide à réduire les coûts des capitaux, car les taux d’intérêt, dans ce pays, sont parmi les plus bas au monde. Ainsi, les entreprises peuvent engager une part plus importante de leurs bénéfices dans l’investissement et la production. La productivité du travail et la compétitivité de l’économie suisse en sortent renforcées.

La décision de la BNS peut donc également s’expliquer par d’autres facteurs, comme par exemple le type de relation que la Suisse entretient avec l’Union européenne (UE). La Suisse n’est membre ni de l’UE, ni de la zone euro, au terme d’un choix politique de longue date qui vise à préserver son autonomie et exclut tout engagement qui pourrait mettre en cause ses spécificités politiques (neutralité et fédéralisme) ou économiques (notamment secret bancaire et fiscalité attractive).

Néanmoins, l’intégration économique entre la Suisse et UE est très forte : en 2010, près des deux tiers des exportations suisses ont été destinés aux États membres (113 milliards de francs suisses), tandis que 80 % des importations (137 milliards) - et 84 % des investissements étrangers – provenaient des 27. Le principal partenaire, de loin, est l’Allemagne (pays avec lequel le volume des échanges est trois fois supérieur à celui réalisé avec la France). Néanmoins, cette dépendance vis-à-vis de l’UE a tendance à diminuer légèrement (Guillaumin et Vallet, 2011). Grâce à son taux d’ouverture très élevé (évalué à 45 % du PIB), la Suisse est également très intégrée au reste du monde (pays d’Asie et États-Unis notamment).

Les limites de la stratégie actuelle

Compte tenu de ce fort degré d'intégration européenne, beaucoup de responsables helvétiques sont depuis longtemps favorables à un rapprochement de l'UE. Mais la marge de manœuvre est étroite depuis le rejet, en 1992, de l’accord sur l’Espace Économique Européen (EEE) par la population suisse(3): le pays a opté pour une intégration institutionnelle minimale, permettant à la fois le maintien de l’autonomie politique et la consolidation de l’intégration économique de fait.

Des accords bilatéraux importants ont été signés, en 1999 (sur l’ouverture des marchés et de libéralisation) et en 2004 (accords de coopération dans le domaine économique). Leur finalité n’étant pas l’adhésion, ils évitent à la Suisse d’avoir à accepter en bloc toute la législation européenne. En contrepartie, l’accès au marché intérieur européen n’est que partiel (à hauteur de 80 %). Toutefois, la fiscalité de l’épargne est largement européanisée et la Suisse doit participer aux budgets européens. En principe, ce type de relation est avantageux pour chacun des deux partenaires : elle permet à l’UE d'élargir son marché et d'augmenter ses ressources et à la Suisse de renforcer sa participation au marché intérieur moyennant une contribution budgétaire inférieure à celle d’un pays membre.

Malgré ces avantages apparents, pour Berne la situation est plus complexe qu’il n’y paraît. D’une part, les accords bilatéraux ne vont pas suffisamment loin, comme le montre le problème des fluctuations du taux de change franc/euro ; d’autre part, ils peuvent fragiliser les avantages comparatifs de la Suisse. Ainsi, l’intégration de la Suisse dans le système bancaire et financier européen pourrait rendre moins attractive la place financière helvétique, qui contribue actuellement à hauteur de 10 % au PIB de la Confédération grâce, notamment, à sa forte internationalisation : environ 15 % seulement des avoirs et engagements financiers des banques suisses se réfèrent à la zone euro, contre 25 % au Royaume-Uni et 28 % aux États-Unis.

Une troisième voie : l’arrimage de fait du franc à l’euro

Les responsables politiques et économiques savent que, à moins de modifications considérables, l’adhésion de la Suisse à l’UE est de facto incompatible avec le cadre institutionnel actuel de la Confédération hélvetique, notamment au regard du droit de référendum et d’initiative, ou de l’absence d’autorité de l’État fédéral en matière fiscale (chaque canton est souverain en la matière). Ainsi, la décision de fixer un taux plancher, qui s’assimile à un arrimage de fait du franc à l’euro, peut représenter un ballon d’essai, voire une troisième voie entre adhésion et stratégie bilatérale.

En effet, en prenant pour référence l’euro et en diminuant la marge de manœuvre de sa Banque centrale, la Suisse confirme son rapprochement de l'UE. Certes, la BNS peut à tout moment abandonner cet arrimage de fait mais, dans ce cas, l’appréciation du franc risque de reprendre. Car à moins d’une amélioration très sensible de la situation dans la zone euro, la faiblesse de la devise européenne a toutes les chances de devenir structurelle du fait de l’augmentation de la masse monétaire en euros (elle-même consécutive à la politique expansionniste de la BCE et à la faiblesse de la croissance européenne). In fine, la situation dépendra du comportement des marchés financiers à l’égard de la politique de la BNS qui pratique elle aussi une politique expansionniste.

Quoi qu’il en soit, plusieurs arguments plaident en défaveur d’un ancrage du franc à l’euro : le refus de coopération de la part de la BCE et la perte partielle d’autonomie de la BNS ne sont pas les moindres. Par ailleurs, le statut du franc suisse en tant que monnaie internationale indépendante pourrait en souffrir : les investisseurs étrangers apprécient le franc précisément pour son caractère relativement peu corrélé avec les autres monnaies. Si cet atout disparaît, les actifs en franc suisse perdront en attractivité et la liquidité sur la place financière diminuera, au risque de faire perdre à la Suisse un de ses avantages comparatifs que sont les conditions de financement très séduisantes liées au faible niveau des taux d’intérêt. Cette éventualité pénaliserait toute son économie.

Ces coûts doivent toutefois être mis en regard des bénéfices potentiels : D’abord, l’ancrage de fait stabiliserait la parité franc/euro. Il faciliterait ainsi la prise de décision des agents économiques (notamment des exportateurs) et pourrait soutenir la consommation nationale. Moins de Suisses seraient tentés de faire leurs courses dans les pays voisins. Ensuite, il induirait un effet d’harmonisation des cycles entre la zone euro et la Suisse, ce qui réduirait le caractère asymétrique de la relation BCE/BNS. Enfin, l’attractivité des conditions de financement (taux d’intérêt plus bas) ne disparaîtrait pas nécessairement si ce dernier tient surtout à des facteurs structurels de l’économie suisse (comme l’état de ses finances publiques ou ses dispositions constitutionnelles et sa démocratie directe). Ainsi, les marchés pourraient - comme ils le font à l’égard des membres de la zone euro - continuer à distinguer la Suisse de la zone euro et à attribuer un différentiel en termes de taux entre les deux entités.

Au final, pour la Suisse, la stratégie d’un taux plancher à l’égard de l’euro constitue, malgré ses coûts économiques - notamment la perte partielle de l’autonomie monétaire -, une réelle alternative à son adhésion à l'UE. L’attractivité et la compétitivité dont jouit le pays, ainsi que les atouts structurels de son économie (notamment la bonne santé de ses finances publiques) peuvent aider à minimiser les coûts potentiels d'un tel choix et constituer une stratégie viable pour Berne.

Notes
(1) Pour les banques d’affaires, les obligations d’Etat sont traditionnellement assimilées comme étant sans risque, mais la crise de la zone euro a temporairement ébranlé cette appréciation.
(2) Certains investisseurs avaient en effet préféré de perdre « de manière sûre » 0,43 % de leur prêt plutôt que risquer de perdre encore plus via d’autres investissements.
(3) Le 6 décembre 1992, lors d’un référendum qui portait sur l'adhésion de la Suisse à l'Espace économique européen (EEE), la population suisse a rejeté, par 50,3 % contre 49,7 % des votes cette option. Le rejet était particulièrement net en Suisse allemande.

Bibliographie
• Crédit suisse, « L’industrie d’exportation suisse – facteurs de succès et perspectives », Swiss Issues Branches – Economic research, avril 2011.
• Guillaumin C. et Vallet G., « La Suisse et la zone euro : votre monnaie, notre problème ? La possibilité d’un ancrage de jure », Cahiers de recherche du CREG, n° 2011, 3 juillet 2011.
• Kuenzi R., « L’euro à 1,40 franc : séduisant, mais dangereux », swissinfo.ch, 15 novembre 2011.

* Analyste-rédacteur à la Documentation française

Pour citer cet article : Markus Gabel, "La Suisse met le cap sur l'Europe", P@ges Europe, 12 mars 2012 - La Documentation française © DILA

 

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