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Roms et extrême droite en République tchèque : la montée d’un racisme ordinaire, par Céline Bayou

Mis à jour le 19/03/2012

Introduction

Une flambée de violences embrase depuis l’été 2011 populations roms et non-roms de République tchèque. Ces heurts, habilement instrumentalisés par l’extrême droite, résultent en partie de l’attentisme des autorités qui reconnaissent aujourd’hui n’avoir pas traité la «question rom» de manière adéquate.


Roms et extrême droite en République tchèque : la montée d’un racisme ordinaire

Céline Bayou*

Si l’intégration de la communauté rom n’est pas un enjeu nouveau en République tchèque, la question a gagné en acuité depuis août 2011, suite aux attaques perpétrées par des représentants de cette minorité à l’encontre de non-Roms. Au terme d’un enchaînement classique et grâce à la bonne organisation des groupes d’extrême droite qui ont su mettre ces actes criminels au profit de leur idéologie, ces heurts ont généré des manifestations qui, de « pro »-sécurité, sont vite devenues « anti »-Roms. Conscientes des dangers d’une radicalisation déjà en marche, les autorités tchèques multiplient les déclarations et les tentatives de mise en place d’une politique d’intégration attendue depuis plus de vingt ans. N’est-il pas trop tard ?

Des violences très localisées

Depuis le 7 août 2011 et l’irruption d’un groupe de Roms armés de machettes dans un bar de Nový Bor, les violences à mettre au compte de représentants de cette minorité se sont multipliées en Bohême du nord. Dans la plupart des cas, ces attaques ont avant tout un caractère raciste, même si elles peuvent également être l’occasion de vols. À Nový Bor, la rixe au cours de laquelle trois personnes ont été blessées n’avait pas pour visée de dérober quelque bien à quiconque. De même lorsque, en octobre, trois adolescents roms ont attaqué un jeune couple, toujours dans la même ville. Ou encore, à Varnsdorf, lorsqu’une famille a été agressée pendant la nuit de la Saint Sylvestre, provoquant la mort d’une des victimes quelques jours plus tard. À Tanvald, un jeune Rom a été tué par balle et son frère blessé, le 1er janvier 2012, par un homme que tous deux avaient apparemment attaqué à l’arme blanche… La cohabitation entre Roms et non-Roms est mauvaise depuis des années mais le fait nouveau, en 2011, a été constitué par ces agressions – présentées comme des « actes de vengeance » par certains analystes tchèques – perpétrées par des Roms qui reprochent à la société tchèque de les ostraciser.

Elles ont suscité une réaction locale immédiate, qui a pris la forme de manifestations, en grande partie orchestrées par des groupes d’extrême droite. En septembre 2011, à Varnsdorf, près de 500 personnes ont participé à une marche contre l’augmentation de la criminalité rom ; les manifestants ont défilé dans le centre de la ville et ont été arrêtés par les forces de police quand ils ont tenté de se diriger vers le quartier rom. En octobre à Ústí nad Labem, ou encore en janvier 2012 à Varnsdorf, on a pu entendre la foule reprendre les slogans nationalistes scandés par les représentants des groupes d’extrême droite. À Tanvald, les funérailles du jeune Rom assassiné ont été placées sous haute surveillance, la police craignant des échauffourées. En février, des cocktails Molotov ont été jetés sur une résidence de Aš où vivent des familles roms… De Šluknov à Nový Bor, en passant par Rumburk, Varnsdorf, Tanvald, Ústí nad Labem ou Aš, les forces de police ont été renforcées, d’abord provisoirement puis au terme de recrutements.

Il est symptomatique que ces tensions soient centrées sur le nord de la Bohême. La cohabitation entre population majoritaire et minorité rom y est difficile depuis longtemps (fin 1999, les autorités d’Ústí nad Labem avaient érigé un mur séparant quartiers rom et non-rom, détruit quelques semaines plus tard, notamment sous l’effet des protestations de l’Union européenne) mais, récemment, les habitants ont dénoncé une hausse importante de la criminalité, allant de la petite délinquance à des agressions violentes. Le cocktail qui fait le quotidien de cette région est de toute évidence explosif : la région, en reconversion économique, est l’une des plus pauvres du pays. Depuis 2008, la crise y a été encore plus durement ressentie que dans le reste du pays. Or, en 2011 en particulier, nombre de municipalités tchèques à travers tout le pays, aidées en cela par les spéculateurs immobiliers, ont évincé des Roms de leurs logements, au motif notamment de loyers impayés ; elles ont ainsi repoussé ces populations à la périphérie urbaine, dans des baraquements à peine dignes du qualificatif d’habitation. Dès lors, la Bohême du nord économiquement sinistrée et disposant de logements vides – le chômage ayant poussé un certain nombre d’habitants à quitter la région – est devenue attractive pour certains Roms, en quête d’un abri. On estime par exemple qu’en dix-huit mois, 2 360 Roms sont venus s’installer à Rumburk, localité qui comptait jusque-là environ 11 000 habitants. Cette présence nouvelle dans des villes moyennes ou petites est visible(1).

Les Roms, ces « intouchables » de République tchèque

La tension est montée de part et d’autre, révélant des peurs réciproques : celles de la population majoritaire – désignée comme « blanche » par les Roms – qui dit considérer ces attaques et les manifestations en retour comme un problème sérieux de la société tchèque ; celles des Roms – parfois qualifiés d’« inadaptables » par la population majoritaire –, partagés entre ressentiment et absence d’espoir. Cette configuration n’est pas spécifique à la République tchèque et d’autres pays d’Europe la partagent(2) : la population majoritaire ne souhaite pas vivre à proximité des Roms, souvent vus comme des assistés profitant d’allocations qui leur permettent, notamment, de louer des logements insalubres à des propriétaires eux-mêmes aux abois(3).

On estime à 250 000 le nombre de Roms vivant en République tchèque, même si, aux termes du recensement de 2011, seulement 13 150 personnes se sont déclarées comme telles, sur une population de 10,5 millions. Environ 80 000 Roms habitent dans les 400 quartiers s’apparentant à des ghettos qui ont été recensés par des chercheurs à travers le pays. Depuis 2008, la paupérisation de cette minorité qui serait désormais à 85 % au chômage a renforcé les clivages, alors que la population majoritaire, menacée également par les maux de la crise, a d’abord dirigé sa colère contre les manquements supposés du gouvernement, la corruption généralisée, l’européanisation ou la mondialisation… Désormais, les Roms servent de plus en plus souvent d’exutoire, reflet d’un processus classique, ancien et parfaitement intégré par les populations.

Les Tchèques considèrent généralement les Roms comme des étrangers ; telle est aussi la perception des Roms, qui peinent à se voir comme partie intégrante de ce pays. Cette altérité unanimement ressentie trouve sans doute sa source dans les conditions historiques de la présence rom sur le territoire tchèque : la quasi-totalité des Roms nés en Bohême et Moravie ont en effet été tués durant la Seconde Guerre mondiale. Ceux qui avaient survécu aux camps d’internement de Hodonin (Moravie) et de Lety (Bohême) sont décédés à Auschwitz. Les Roms qui vivent aujourd’hui en République tchèque sont, dans leur grande majorité, des immigrés venus de Slovaquie aux termes de diverses vagues de départs (transferts effectués durant la période communiste, émigration économique récente). Dès lors, il n’est sans doute pas étonnant de constater que cette minorité n’est pas dotée de représentation politique établie, malgré diverses tentatives dans les années 1990(4). L’absence de mobilisation autour de lieux de mémoire rom sur le territoire tchèque est, elle aussi, très révélatrice, alors que ce processus de construction de la mémoire pourrait contribuer à la consolidation identitaire de la population rom de ce pays(5).

Par ailleurs, les enfants roms sont victimes d’une politique d’éducation discriminatoire qui favorise leur scolarisation dans des écoles dites « spéciales », id est destinées à des enfants souffrant de handicaps mentaux légers : en 2010, ces affectations concernaient 16 000 enfants roms, soit un tiers environ d’entre eux (les autres étant, en grande partie, inscrits dans des « écoles tsiganes », comme les Roms désignent ces établissements qu’ils gèrent eux-mêmes et dont les résultats sont également peu performants). Cette ségrégation, qui contribue largement à l’exclusion sociale des Roms, a valu au pays une condamnation de la Cour européenne des droits de l’homme en 2007. En février 2012, c’est le Conseil de l’Europe qui l’a dénoncée, par la voix de son Commissaire aux droits de l’homme(6).

On peut citer également le non-règlement du dossier des femmes roms stérilisées sans leur consentement entre 1972 et 1991 (la pratique aurait été poursuivie jusqu’en 2004 en dépit d’un jugement de 1991). La question de la compensation financière de ces femmes (leur nombre est évalué entre 59 et un millier !) est à l’agenda des autorités depuis 2007, le gouvernement s’étant contenté de présenter ses excuses en 2009.

L’extrême droite et la montée d’un « racisme ordinaire »

Les événements récents ont été immédiatement et fort habilement instrumentalisés par l’extrême droite. Le Parti ouvrier de la justice sociale (DSSS, il a succédé au Parti ouvrier, DS, interdit en février 2010 pour racisme, xénophobie, chauvinisme et homophobie), le mieux établi des groupes d’extrême droite, a été particulièrement actif, organisant les manifestations dans de nombreuses villes de Bohême du nord.

Si l’on a vu lors de certains défilés des jeunes arborant des tee-shirts à l’effigie d’Hitler (un acte passible de peines pouvant aller jusqu’à trois ans de prison), la droite ultra qui prospère actuellement en République tchèque en a fini avec les oripeaux des skinheads qui sévissaient dans les années 1990. Plus discrets visuellement, voire reprenant les codes vestimentaires des mouvements anti-mondialisation de gauche(7), les militants d’extrême droite n’en sont vraisemblablement que plus dangereux parce que moins effrayants.

Les autorités s’en inquiètent et l’étude rendue début mars 2012 au ministère de l’Intérieur par l’équipe du chercheur Miroslav Mareš ne devrait pas les rassurer : le rapport évalue à 4 000 le nombre de militants néo-nazis opérant dans le pays, dont 65 % âgés de moins de 25 ans, regroupés autour d’un noyau dur de quelque 400 éléments. Moins nombreux que les skinheads dans les années 1990, leurs modes d’action sont plus sophistiqués. Parfaitement intégrés dans les réseaux sociaux, ils sont en relation avec les groupes de la droite ultra en Europe. Alors que, comparée à d’autres pays, la République tchèque n’est pas confrontée à un afflux notable d’immigrants, les extrémistes tchèques tendent à se focaliser sur les populations rom et vietnamienne(8) et évoquent l’échec du multiculturalisme, notion qu’ils reprennent à leur compte même si la population tchèque est largement majoritaire dans le pays. Exploitant la plupart des thèmes populistes, ils recrutent de plus en plus parmi les conservateurs et les traditionnalistes, présentant désormais un discours acceptable pour la société. Ils ont donc parfaitement su exploiter les troubles en Bohême du nord, organisant des rassemblements au sein desquels il est quasiment impossible de distinguer les représentants de la mouvance néo-nazie des « citoyens ordinaires ». L’étude conclut à une hausse prévisible du nombre d’agressions à l’encontre de la minorité rom dans les années à venir.

L’avocate Klára Kalibová, spécialisée dans les crimes de haine, est également alarmiste(9) : tout en jugeant que l’extrême droite ne bénéficie pas d’un large soutien dans le pays, elle note que les partis plus classiques ont tendance aujourd’hui à faire leur la rhétorique de la droite ultra sur la question rom. Alors que la plupart des citoyens ne souhaitent pas être assimilés à des néo-nazis, cette récupération est propice à l’installation durable d’une ambiance globalement raciste. La crise en Bohême du nord s’explique par l’exclusion sociale et la pauvreté, explique-t-elle, mais elle peut se propager ailleurs, d’autant que la défiance de la population à l’égard de la police et du système judiciaire est grande. Or, des citoyens qui ne se sentent pas en sécurité se tournent plus facilement vers les extrêmes.

Nombreux sont ceux dans le pays qui, au cours des derniers mois, ont fait part de leurs propositions, par voie de presse en particulier, pour résoudre ce problème. L’activiste et directrice du Musée de la culture rom, Jana Horváthová estime(10) que le « problème rom » ne pourra pas être résolu si personne ne se penche sur les mécanismes de son apparition et si l’on se contente, comme on l’a fait jusque-là, de distribuer de l’argent pour le résoudre. Saša Uhlová, membre de l’ONG Romea qui publie le magazine Romano Vodin, fustige, quant à elle, la politique de l’État et des villes qui, en ostracisant géographiquement les Roms, accroît la césure entre populations majoritaire et minoritaire(11). Certains activistes roms prônent la création d’un véritable parti représentant cette communauté, tout en reconnaissant que la dispersion géographique et le manque de mobilisation de la minorité y sont peu favorables. Le sociologue Ivan Gabal, véritable autorité dans le pays, a récemment adressé cinq recommandations aux autorités : cesser d’agir avec retard par des « mesurettes » et déterminer une politique concrète ; nommer un ministre chargé de la politique d’intégration ; doter l’Agence pour l’intégration sociale d’outils performants de travail et d’un personnel compétent ; distribuer de l’aide non seulement aux Roms dans les ghettos, ce qui a pour effet de renforcer les tensions, mais à tous ceux qui en ont besoin ; accorder un rôle stratégique au système éducatif(12).

Les autorités – à Prague et dans les régions – multiplient aujourd’hui les plans et les propositions, qui tournent tous autour du triptyque emploi-éducation-logement. Il est vraisemblable que les heurts de ces derniers mois vont accélérer l’adoption de mesures concrètes et plus ciblées. Mais cette réaction intervient tardivement, alors qu’un clivage nouveau et inquiétant se fait jour : celui opposant les instances gouvernementales et locales, qui se renvoient la responsabilité d’un échec.

Notes
(1) The Economist, 24 septembre 2011.
(2) À titre d’exemple, à propos du cas bulgare, voir Nadège Ragaru, « Temps de colère : les questions roms en Bulgarie », Questions internationales, n° 54, mars-avril 2012, pp. 87-93.
(3) Markéta Hulpachová, « Shooting of Roma man stokes tensions », The Prague Post, 11 janvier 2012.
(4) Peter Vermeersch, The Romani Movement. Minority Politics and Ethnic Mobilization in Contemporary Central Europe, Berghahn Books, News York, 2006, pp. 134 et suiv.
(5) Alors que près de 1 300 Roms ont été internés à Lety durant la guerre, le fait qu’un élevage de porcs soit installé sur l’emplacement précis du camp depuis les années 1970 ne suscite pas de mobilisation forte au sein de la communauté rom du pays (c’est d’ailleurs le Parlement européen qui a demandé, en 2005, la fermeture de l’élevage ; en vain). Ce lieu n’est pas un point de focalisation dans le cadre de la construction de la mémoire rom en République tchèque, pour cause : il ne relève pas de la mémoire des Roms vivant aujourd’hui sur ce territoire. Voir notamment Roni Stauber, Raphael Vago (ed.), The Roma. A Minority in Europe. Historical, Political and Social Perspectives, Central European University Press, Budapest, 2007, pp. 129 et suiv., et Brian Kenety, « Holocaust : The ‘Devouring’ of the Czech Roma », Cezkapozice, 27 janvier 2012, www.ceskapozice.cz.
(6) Thomas Hammarberg, « Les droits de l’homme des Roms et des Gens du voyage en Europe », 27 février 2012, http://www.coe.int/t/commissioner/source/prems/prems79611_GBR_CouvHumanRightsOfRoma_WEB.pdf.
(7) Certains militants d’extrême droite portent par exemple le keffieh, utilisant le foulard palestinien pour exprimer leur antisémitisme. Voir Benjamin Cunningham, « The New Faces of Far-right Extremism”, The Prague Post, 7 mars 2012.
(8) On dénombre environ 45 000 immigrés vietnamiens en République tchèque, arrivés dans les années 1970-1980. La ville de Varnsdorf est l’un des grands centres de cette communauté.
(9) Radio Praha, 3 octobre 2011.
(10) Lidove noviny, 6 février 2012.
(11) Radio Praha, 4 octobre 2011.
(12) Jeremy Druker, « Czech Roma Ghettos : Finally at the Top of the Agenda ? », East of Center, 21 septembre 2011.

* Analyste-rédactrice à P@ges Europe.

Pour citer cet article : Céline Bayou, « Roms et extrême droite en République tchèque : la montée d’un racisme ordinaire », P@ges Europe, 19 mars 2012 - La Documentation française © DILA

 

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