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Entre territoires et identités. Quand le conflit s’installe, par Céline Bayou

[Entre territoires et identités. Quand le conflit s’installe, par Céline Bayou], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Territoires, identités en conflits.
Dila - 2011

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Mis à jour le 12/01/2011

Introduction

Territoire et identité ont toujours entretenu des rapports à la fois intenses, évolutifs et complexes. Le territoire est un support identitaire incontournable mais qu’en est-il lorsque l’appartenance territoriale pose problème ?


Entre territoires et identités. Quand le conflit s’installe

Céline Bayou*

Territoire et identité ont toujours entretenu des rapports à la fois intenses  (l’un façonnant l’autre), évolutifs (au cours d’une vie humaine ou dans un temps plus long) et complexes (avec l’interaction de nombre de facteurs très différents). La définition d’une identité individuelle – et, partant, collective – se fait notamment en référence à un territoire, pour peu que celui-ci soit circonscrit, délimité ou, à tout le moins, intériorisé, même si l’appartenance territoriale est loin d’être le seul élément pertinent à prendre en compte. À l’inverse, la définition claire du territoire peut se faire en référence à l’affirmation d’une identité collective et, par là même, individuelle.

Mais qu’en est-il lorsque l’appartenance territoriale pose problème ? La difficulté à définir un territoire brouille-t-elle l’identité d’un individu ou d’un groupe d’individus ou, au contraire, cette dernière est-elle renforcée par cette difficulté ?

Le territoire, un support identitaire incontournable

Le sentiment identitaire d’un individu est à géométrie variable mais peut se manifester notamment en référence à un espace spécifique auquel le sujet se sent particulièrement attaché. A ce titre, le territoire, qu’il soit État, région, village ou autre, constitue un des éléments essentiels de l’existence pour une société et un être humains même si le lien à cet espace diffère à la fois d’une société à l’autre, d’une personne à l’autre et se modifie au cours du temps(1).

Certes, le sentiment d’appartenance à un territoire n’est qu’un facteur parmi la multitude des référents identitaires potentiels de chacun. Pour la plupart des sujets, l’identité sera définie par une tradition religieuse, une (ou plusieurs) nationalité(s), un groupe ethnique ou linguistique, une famille, une profession, une institution, un milieu social, un courant politique… Si toutes les pièces de ce puzzle n’ont pas la même importance, d’autant que celle-ci peut évoluer dans le temps, aucune n’est totalement insignifiante(2). Selon les individus et la période de leur vie, l’élément territorial peut être plus ou moins mis en avant (quitte, dans les cas extrêmes, à occulter les autres et à se confondre avec l’identité tout entière des sujets) ou quasiment s’effacer. En effet, l’identité de chacun n’est pas donnée une fois pour toutes mais se modifie tout au long de la vie. Et c’est bien en cela que l’identité est individuelle, liée à la manière dont chacun agence ces différentes composantes.

En outre, chaque individu ne s’attache pas à un seul lieu mais à plusieurs : celui de sa naissance, de l’origine de sa famille, ceux dans lesquels il a vécu successivement, ceux qu’il a fréquentés... mais aussi des lieux imaginaires ou projetés (lieu de vie souhaité). Parmi tous ces territoires, certains sont idéalisés, d’autres oblitérés. France Guérin-Pace(3) qualifie cet ensemble d’éléments divers et évolutifs de « patrimoine identitaire géographique de chacun ». Lequel peut être, selon les individus et les moments de leur vie, en partie ou non mobilisé. L’identité procède donc de la perception : s’interroger sur les liens entre identité et territoire revient, en fait, à examiner des éléments subjectifs.

De l’identité individuelle à l’identité collective

Ce sentiment identitaire, très personnel, se manifeste chez l’individu qui prend pour référence un espace spécifique auquel il se sent attaché ; en général, celui-ci est très limité dans sa dimension géographique (le quartier de son enfance, le coin de terre de ses ancêtres, son lieu de vacances...). Cette identité territoriale consciente peut s’exprimer (qu’elle soit née d’un vécu quotidien, qu’elle ait été forgée par l’histoire personnelle de l’individu ou par celle de sa communauté, qu’elle soit revendiquée ou subie) et, éventuellement, être étendue à une collectivité(4), revêtant dès lors diverses formes (folklore, promotion de la langue, revendication d’autonomisation, etc.).

À l’inverse évidemment, l’identité individuelle provient également de la rencontre d’identités collectives multiples. Celles-ci peuvent être un fondement de la première, qui s’en nourrit, et apparaissent beaucoup plus stables.

L’identité territoriale d’une personne ne se superpose pas systématiquement à l’identité collective. Pas plus que l’identité d’une région et la conscience identitaire régionale d’un individu ne sont forcées de coïncider : dans chaque territoire on constate une diversité des processus d’identification et en chaque individu une multiplicité des identifications régionales(5). De même, la territorialisation ne recouvre pas toutes les formes d’identification et certaines revendications identitaires peuvent ne pas être territorialisées(6). Mais l’appartenance communautaire qui s’exprime à travers la spatialité présente l’avantage de pouvoir s’ancrer dans un réel matérialisé via la localisation, les paysages, la présence de limites, de hauts lieux, etc. Le processus d’identification s’en trouve d’autant facilité. Ainsi, le territoire peut être appréhendé, donc, à la fois comme support identitaire et comme producteur d’identité.

Yves Guermond(7) distingue trois ingrédients contribuant à la formation d’une identité régionale : un élément cognitif (les gens doivent être informés de l’existence de la région et de ses limites), un élément affectif (qui donne le sentiment d’une identité commune dans l’espace envisagé) et un élément instrumental (qui crée une mobilisation pour une action collective). Cette identité régionale trouve à s’exprimer de diverses manières : le marketing identitaire dans lequel se sont lancées certaines régions en serait une illustration – dont le résultat invite à s’interroger sur la virtualité ou la réalité de l’identité mise en avant –, de même que la revendication d’autonomie, voire d’indépendance, émise par certaines régions. En effet, certains peuples, « nations sans État »(8), défendent une identité collective forte, mettent en avant des traits culturels spécifiques et ont le sentiment d’appartenir à une communauté qu’ils affirment soudée. Ces peuples non souverains (hier, les Irlandais du Nord, les Lettons, les Kosovars, par exemple ; aujourd’hui, les Basques, les Catalans, les Frisons, les Gallois, les Sorabes, etc.), quelle que soit la forme d’expression choisie, ont tous cette conscience et souhaitent préserver leur identité et leur langue, lequel vœu peut se réaliser notamment par la définition d’un territoire délimité, dans une acception bien plus large que celle du seul espace (langue, valeurs, intérêts sociaux, etc.).

Avec la mondialisation, une perte de l’identité territoriale ?

Aujourd’hui, l’inscription spatiale des identités individuelles et collectives est mise à mal par les processus à l’œuvre à l’échelle mondiale. L’actualité paraît plus favorable à la promotion d’appartenances multiples, condamnant quasiment le facteur territorial à n’être qu’un archaïsme. En Europe comme ailleurs, l’effacement progressif des frontières est certes contrebalancé par la création de nouveaux États(9) mais la mondialisation a un indéniable effet d’uniformisation qui aboutit à rendre caduques les affirmations identitaires. Ainsi, les migrations – voulues ou forcées – sont de plus en plus fréquentes, les trajectoires géographiques des individus de plus en plus complexes, bouleversant forcément les processus de construction identitaire.

Toutefois, l’idée d’une marche vers des appartenances à des espaces de plus en plus vastes – in fine une appartenance planétaire – par regroupements régionaux successifs, semble avoir déjà fait long feu. Au contraire, ce mouvement d’accélération provoque, en réaction, un renforcement du besoin d’identité. Les populations affirment leur différence, en particulier à travers la résurgence des identités locales ou régionales. Une enquête réalisée en 2003 sur la construction des identités(10) montre, à l’échelle de la France, qu’on assiste à un regain des revendications d’identités locales tandis que s’affiche la volonté de lutter contre une uniformisation liée à la mondialisation : se sentir de quelque part est ainsi un sentiment quasiment unanime (à la question « D’où êtes-vous ? », 92 % des personnes interrogées répondent par une localisation précise). Ce qui mène à la conclusion qu’on est tous de quelque part, même si ce quelque part est une construction.

Ainsi, la peur de l’uniformisation conduit à raviver l’identification à un territoire, en tant que solution alternative au citoyen planétaire. On peut faire de ce constat des lectures différentes : Tzvetan Todorov cite l’exemple d’un habitant de Barcelone qui peut se réclamer simultanément de la culture catalane, de la nation espagnole et des valeurs européennes. Cumul qui, en soi, ne pose pas de problème puisque l’individu s’accommode des appartenances multiples. L’auteur pose néanmoins la question de savoir à laquelle de ces trois entités va sa principale loyauté, pour laquelle il serait prêt à mourir(11). Amin Maalouf estime, quant à lui, que la conception de la mondialisation la plus généralement admise place l’individu devant un choix impossible, entre affirmation outrancière de son identité et perte de toute identité, entre négation de l’autre et négation de soi, c’est-à-dire entre intégrisme et désintégration. Et de conclure à la nécessité d’encourager les sujets à assumer leurs appartenances multiples(12).

Quand le conflit s’installe

Que ces identités territoriales soient bousculées par le vent de la mondialisation ou qu’elles soient mises à mal par le centralisme étatique, que ces territoires soient disputés, contestés, revendiqués, qu’ils soient sécessionnistes, que leur indépendance ait été reconnue ou pas, qu’ils soient peuplés de minorités qui tentent d’affirmer leur présence, qu’ils soient délaissés par l’Etat censé y affirmer sa souveraineté... certains espaces sur le continent européen posent problème. Du Pays basque (qui a expérimenté un terrorisme sanglant) aux îles Kouriles (disputées entre la Russie et le Japon) en passant par l’ingouvernable Belgique (en butte à la question communautaire), des enclaves de Ceuta et Melilla (villes espagnoles sur le sol marocain) à celle de Kaliningrad (région russe désormais cernée par l’Union européenne et peu investie par la « Grande Russie ») en passant par Chypre (installée dans la partition), du Kosovo (reconnu internationalement mais dont l’indépendance n’est pas acceptée par la Serbie) aux quelques dizaines de kilomètres carrés situés entre Estonie et Russie (et qui, sans faire l’objet d’un litige, entravent la signature d’un traité frontalier entre les deux pays) en passant par la Transnistrie (territoire sécessionniste de la Moldavie, protégé par Moscou et séparé de la Russie par l’Ukraine), du Kurdistan (entité rêvée objet de conflits au nom d’une identité kurde privée de territoire) au Tyrol du Sud (rattaché à l’Italie tout en rassemblant une forte communauté germanophone), de l’Irlande du Nord (qui a payé un lourd tribut à la lutte armée) à la frontière germano-danoise (porteuse de minorités inversées)... les exemples sont nombreux et diversifiés.

Dès lors, on peut se demander comment s’articule le couple territoire/identité dans ces espaces qui posent question, que cela se traduise par des conflits ouverts, des revendications ou des doutes. Quel sentiment d’appartenance peut développer une population sur un territoire contesté ou objet de litiges ? Comment des identités parviennent-elles à se construire dans un contexte territorial brouillé ? Ces lieux de tension – réelle ou symbolique – annihilent-ils la construction identitaire territoriale ou, au contraire, l’exacerbent-ils ?

Plus qu’ailleurs sans doute sont ici en jeu des questions de perception et, donc, de subjectivité (si l’individu se sent menacé dans une de ses identités, il aura tendance à réduire son identité entière à cette dernière) mais également d’instrumentalisation. La promotion de l’identité territoriale peut être un moyen de lutter contre le désarroi provoqué par l’effacement des repères sous l’effet de la mondialisation. Elle peut également apparaître comme une démarche attractive consistant à défendre un grand tout composé d’une multitude de sous-ensembles. C’est, par exemple et dans une certaine mesure, l’objet de l’Europe des régions, projet communautaire qui tend à octroyer aux collectivités territoriales (régions, provinces ou autre) un véritable statut pour en faire des acteurs clairement définis(13). Mais on sait aussi que la promotion de l’identité territoriale peut avoir des conséquences dramatiques lorsqu’elle est survalorisée (de la même manière que sa négation) et mener à des conflits parfois sanglants. L’instrumentalisation de l’identité territoriale dans le but d’amoindrir les conflits peut certes paraître séduisante mais elle n’est pas sans danger(14).

Notes
(1) Eléna Filippova, France Guérin-Pace, « Les territoires qui nous appartiennent, les territoires auxquels nous appartenons », in F. Guérin-Pace & E. Filippova (dir), Ces lieux qui nous habitent.  Identités des territoires, territoires des identités, Ed. de l’Aube, 2008, p. 30.
(2) Amin Maalouf qualifie ces éléments constitutifs de la personnalité de « gènes de l’âme », étant entendu que la plupart ne sont pas innés. Amin Maalouf, Les identités meurtrières, Grasset, Paris, 1998, p. 19.
(3) France Guérin-Pace, « Sentiment d’appartenance et territoires identitaires », L’espace géographique, tome 35, n° 4, 2006, p. 299 et F. Guérin-Pace, « Lieux habités, lieux investis : le lien au territoire, une composante identitaire ? », Économie et statistique, n° 393-394, 2006, p. 2.
(4) Yves Guermond, « Identité territoriale », Hypergéo, 13 juillet 2008, http://www.hypergeo.eu/spip.php?article425.
(5) Yves Guermond, « L’identité territoriale : l’ambiguïté d’un concept géographique », L’espace géographique, tome 35, n° 4, 2006.
(6) Amor Belhedi, « Territoire, appartenance et identification. Quelques réflexions à partir du cas tunisien », L’espace géographique, tome 35, n° 4, 2006, p. 312.
(7) Yves Guermond, 2006, op . cit., pp. 292 et suiv.
(8) Mickael Bodlore-Penlaez (dir.), Atlas des Nations sans État en Europe. Peuples minoritaires en quête de reconnaissance, Ed. Yoran Embanner, Fouenant, 2010, 159 p.
(9) Sur le thème de la partition, vue notamment comme séparation volontaire, pacifique ou violente d’une région appartenant à un État pour devenir un État indépendant ou s’unir à un autre État, voir le dossier consacré par la revue L’espace politique (n° 11, 2010/2) à la fragmentation étatique et à la balkanisation : http://espacepolitique.revues.org/index1606.html.
(10) France Guérin-Pace, « La diversité des ancrages territoriaux au regard des parcours migratoires », pp. 145-165, in F. Guérin-Pace, Olivia Samuel, Isabelle Ville (dir.), En quête d’appartenance. L’enquêté Histoire de vie sur la construction des identités, Ed. de l’INED, Paris, 2009, 224 p.
(11) Tzvetan Todorov, La peur des barbares. Au-delà du choc des civilisations, Robert Laffont, Paris, 2008, p. 118.
(12) Amin Maalouf, 1998, op. cit., p. 49.
(13) Frank Tétart, « Les nationalismes ‘régionaux’ en Europe, facteur de fragmentation spatiale ? », L’Espace politique, n° 11, 2010/2, http://espacepolitique.revues.org/index1647.html
(14) Yves Guermond, 2006, op. cit., pp. 295 et suiv.

* Analyste-rédactrice à Grande Europe

Pour citer cet article : Céline Bayou, « Entre territoires et identités. Quand le conflit s’installe », Grande Europe n° 28, janvier 2011 – La Documentation française © DILA

 

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