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La région frontalière germano-danoise. Des identités partagées, par Daniela Heimerl

[La région frontalière germano-danoise. Des identités partagées, par Daniela Heimerl], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

La région du Schleswig du Sud à la frontière germano-danoise.
Sydslesvigsk Pressetjeneste, Flensbourg

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Mis à jour le 12/01/2011

Introduction

La région située à la frontière entre l’Allemagne et le Danemark est peuplée de minorités autochtones qui s’identifient au pays voisin. Les politiques nationales concernant ces populations ont débouché sur une situation spécifique qualifiée aujourd’hui de « modèle du Schleswig. »


La région frontalière germano-danoise. Des identités partagées

Daniela Heimerl*

La région située à la frontière entre l’Allemagne et le Danemark est peuplée de minorités autochtones qui ont tendance à s’identifier au pays voisin sur les plans national, culturel et linguistique. De part et d’autre de la frontière, les politiques nationales concernant ces populations se fondent sur le principe de la « réciprocité volontaire et unilatérale », processus évolutif lancé au milieu des années 1950 qui a débouché sur une situation très spécifique que d’aucuns qualifient aujourd’hui de « modèle du Schleswig ». De quoi s’agit-il ?

Une histoire mouvementée

Le « vivre ensemble » harmonieux qui prévaut aujourd’hui entre Danois et Allemands est le résultat d’une longue évolution. En effet, entre le milieu du XIXe et celui du XXe siècle, les relations germano-danoises ont été marquées par des tensions, cristallisées autour du duché de Schleswig. A l’origine celui-ci faisait partie de l’État danois qui, jusqu’en 1864 – date de la fin de la guerre germano-danoise – s’étendait jusqu’aux portes de la ville de Hambourg(1).

Deux référendums se sont tenus après l’armistice de 1918, sur la base des dispositions contenues dans le traité de Versailles. Dans le Schleswig du Nord, où le danois a toujours été la langue la plus fréquemment utilisée par les habitants, 75 % de la population a voté, le 10 février 1920, en faveur d’une administration danoise. Certaines communes se sont prononcées pour une administration allemande mais, étant nettement minoritaires, elles n’ont pu influer sur le résultat final. Dans le Schleswig du Sud, où l’allemand était certes langue officielle mais où une bonne part de la population rurale parlait encore danois, la consultation fut organisée le 14 mars 1920, selon des modalités quelque peu différentes puisqu’un vote majoritaire pro-danois d’une seule commune aurait pu rendre possible le rattachement au Danemark. Cela n’a toutefois pas été le cas et 80 % des habitants ont fait le choix de l’Allemagne. Ce résultat a fixé l’actuelle frontière entre les deux pays, le long d’une ligne passant au nord de la ville de Flensbourg, à l’est, et au sud de la ville de Tønder, à l’ouest, laissant un petit groupe d’Allemands au nord et une minorité de Danois au sud de cette nouvelle délimitation.

Les premiers, soit 30 000 personnes environ, se sont alors organisés en tant que minorité nationale par le biais d’associations, de paroisses, de partis politiques et d’écoles. Le caractère pérenne de leurs affinités avec l’Allemagne s’explique par la germanisation de longue date, dès avant l’annexion de 1866, par la pratique des mariages mixtes ainsi que par l’attrait d’une culture considérée par certains comme supérieure. A peine le tracé de la frontière a-t-il été établi que des membres de cette minorité en ont réclamé la révision. Cette aspiration a été renforcée avec l’arrivée au pouvoir du Parti national-socialiste en Allemagne à partir de 1933 mais a été ignorée par Berlin. Toutefois les nationaux-socialistes ont mis idéologiquement au pas les Allemands du Danemark et, lors de l’invasion du Danemark par l’Allemagne nazie le 9 avril 1940, la minorité allemande a salué les troupes d’occupation avec lesquelles elle se livrera à une collaboration intense.

Les quelque 10 000 Danois du Schleswig du Sud, quant à eux, parlaient le danois tout en maîtrisant le bas allemand (Niederdeutsch ou Plattdeutsch), ce qui n’en faisait pas moins une communauté danoise de par ses traditions familiales, culturelles, historiques et par solidarité avec la nation d’origine. Cette minorité danoise a fondé des associations et ouvert des écoles sous la république de Weimar mais sa situation est devenue plus précaire après 1933. Si elle n’a pas subi de persécutions physiques, elle a été discriminée et a fait l’objet de fortes pressions visant à l’amener à l’assimilation. Les jeunes gens n’ont pas été enrôlés dans l’organisation de la Jeunesse hitlérienne, mais les hommes ont dû servir dans la Wehrmacht.

La fin de la Seconde Guerre mondiale a marqué un tournant dans l’histoire des deux communautés : au nord de la frontière, la minorité allemande a subitement perdu son statut et son influence et a été frappée de disgrâce, tandis qu’au sud la minorité danoise connaissait une vague de réveil identitaire, qui s’est traduit notamment par un renouveau linguistique notable.

Sur un pied d’égalité

A la suite de la libération du Danemark, les 4 et 5 mai 1945, les autorités ont mis en place la retsopgørdie (Rechtsabrechnung), législation rétroactive concernant la période d’occupation : prenant en compte la situation particulière de la minorité allemande, elle n’a institué aucune punition collective à l’encontre de cette dernière. Un quart des 13 000 personnes condamnées après guerre pour trahison faisaient partie de la communauté allemande mais, si certains ont réclamé l’expulsion de cette dernière dans sa totalité, si l’on a constaté quelques cas de vandalisme et la destruction de monuments allemands, toutefois, la minorité n’a pas subi de maltraitance systématique.

Immédiatement après la libération du Danemark, la communauté allemande organisée dans la Fédération des Slesvigiens du Nord (Bund Deutscher Nordschleswiger)(2) a proclamé sa loyauté à l’égard de l’État danois et a reconnu le tracé de la frontière. Elle a rapidement été autorisée à ouvrir des écoles privées (même si celles-ci n’avaient pas le droit de faire passer des examens) et a pu participer à la vie politique : lors des élections législatives de 1953, sa formation, le Slesvigske Parti, a recueilli 9 % des suffrages dans la région (soit 9 700 voix), ce qui a permis à la minorité allemande, grâce aux dispositions de la loi électorale, d’envoyer un député au Parlement. Toutefois, ces évolutions positives – en octobre 1949, les autorités danoises affirmaient que la minorité jouissait des mêmes droits que les autres citoyens –, étaient toujours aussi mal acceptées par la population majoritaire.

En Allemagne, la minorité danoise a connu une augmentation spectaculaire de ses effectifs dans l’immédiat après-guerre : ainsi, en 1947-1948, 120 000 à 150 000 personnes déclaraient y appartenir, pour des raisons d’ordre à la fois politique, national, généalogique, voire matériel. L’arrivée au Schleswig d’un grand nombre de réfugiés et expulsés allemands en provenance des territoires de l’est conquis par l’Armée rouge a également joué un rôle important dans la subite découverte identitaire de cette minorité qui a mis en place un réseau important d’écoles, de crèches et d’autres institutions, dont un parti politique, le Südschleswigscher Wählerverband (SSW, Alliance des électeurs du Schleswig du Sud).

Si les revendications de séparation administrative d’avec le Holstein, voire de rectification de la frontière au nord, ont été assez vite abandonnées, la question brûlante pour la minorité danoise, dans les années 1940-1950, a été sa représentation au Landtag (Diète régionale) du Schleswig-Holstein. En Allemagne, un parti politique qui n’obtient pas 5 % du total des suffrages n’entre pas à la Diète ; certains Danois se sont donc élevés contre ce seuil, dénonçant son injustice à l’égard d’un groupe national minoritaire vivant dans une région bien circonscrite. Pour donner plus de poids à leur revendication, ils n’ont pas hésité à citer le cas de la minorité allemande du Danemark, bien moins nombreuse mais jouissant, elle, d’une tribune politique dont eux-mêmes étaient privés.

Les autorités du Schleswig-Holstein ont alors tenté d’exiger des Danois la prestation d’un « serment de loyauté ». Demande refusée par ces derniers, au nom des droits civiques et politiques dont ils sont dotés en tant que citoyens de la RFA : d’abord, selon eux, leur loyauté envers l’Allemagne n’avait jamais été mise en doute, leurs fils s’étant battus par deux fois sous les drapeaux de ce pays pour une cause qui n’était pas la leur. Et si la minorité allemande, elle, avait spontanément offert un serment de loyauté à l’État danois, c’était précisément pour se faire pardonner sa conduite sous l’occupation national-socialiste.

Si un certain nombre de droits ont été garantis à la minorité danoise par le gouvernement du Schleswig-Holstein dans le cadre de la déclaration de Kiel (novembre 1949)(3), les tensions se sont considérablement renforcées entre 1950 et 1954, après que les autorités eurent porté le seuil minimal requis pour être représenté à la Diète de 5 à 7,5 %, décision que la Cour fédérale constitutionnelle de Karlsruhe a d’ailleurs annulée en 1952. Enfin, inquiet du sort de cette minorité, le gouvernement du Danemark a demandé, en octobre 1954, en marge de la conférence des ministres des Affaires étrangères relative à l’adhésion de la République fédérale d’Allemagne à l’OTAN, que sa situation soit examinée par les deux parties.

Des pourparlers bilatéraux ont abouti, le 29 mars 1955, à des déclarations synchrones mais unilatérales (dites Déclarations de Bonn-Copenhague) qui ont placé les deux minorités sur un pied d’égalité, ont défini leurs droits civiques et les principes qui sous-tendent la politique les concernant. Le principal axiome consiste dans le « choix identitaire subjectif », aux termes duquel est considéré comme membre d’une minorité celui qui a décidé d’en faire partie. L’appartenance à la communauté danoise ou allemande relève donc du domaine privé et ce droit reconnu par les autorités ne pouvait être ni contesté ni soumis à un contrôle de la part de ces dernières. N’importe qui peut donc choisir de s’intégrer à l’une de ces deux minorités, indépendamment d’ailleurs de sa maîtrise de la langue.

D’autres questions controversées ont également trouvé une solution. Ainsi, les écoles allemandes au Danemark ont-elles obtenu le droit de faire passer des examens. Le seuil de 5 % pour entrer à la Diète n’est plus opposable au SWW, ce qui lui permet d’être représenté au Landtag depuis 1958. Incarnant à l’origine une minorité, cette formation est devenue, à partir des années 1980, un parti régional recueillant de plus en plus de suffrages de non-membres de la communauté danoise.

Les Déclarations de Bonn-Copenhague et leur mise en œuvre ont contribué à apaiser les relations entre les communautés majoritaires et minoritaires dans les deux pays et ont permis une évolution positive dans la région transfrontalière. A l’heure actuelle, le « vivre ensemble » de ces populations est plus harmonieux que jamais, à tel point qu’il est souvent cité en exemple pour d’autres communautés peuplant des régions frontalières sur le continent européen.

Des identités partagées

Actuellement, de 12 000 à 20 000 personnes appartenant à la minorité allemande vivent au nord de la frontière qui sépare, sur 69 kilomètres, la République fédérale d’Allemagne et le Royaume de Danemark, dans une région appelée Nord Schleswig par les Allemands et Jutland du Sud par les Danois. Au sud de cette frontière, dans le Schleswig du Sud, réside une communauté danoise d’environ 50 000 personnes, également reconnue comme minorité. L’appartenance à l’une de ces deux minorités n’étant enregistrée ni d’un côté de la frontière ni de l’autre, ces données restent des estimations. Les deux États ont lié l’appartenance à une minorité nationale à la citoyenneté. Alors que les régions où vivent ces minorités ont des dimensions similaires, les effectifs de ces dernières diffèrent tout en présentant bien des traits communs quant à leur implantation géographique. Que ce soit dans les petites villes ou à la campagne, les communautés considérées sont toujours minoritaires. Toutefois, la communauté danoise en Allemagne est fortement concentrée autour du chantier naval de la ville de Flensbourg, où elle représente 20 % de la population. Le côté danois profite d’un flux constant de touristes allemands dans toute la région, alors que les Danois, généralement, ne passent la frontière que pour une journée.

Réunion annuelle de la minorité danoise à Flensbourg

Réunion annuelle de la minorité danoise à Flensbourg, au Schleswig du sud.
© Sydslesvigsk Pressetjeneste, Flensburg, 2009

Jouissant d’une autonomie culturelle, les minorités disposent de vastes réseaux d’associations et d’institutions subventionnées par les deux États. Ces derniers ont établi un dialogue institutionnalisé avec les communautés et se montrent fort respectueux de la relation particulière, qui lie minorité et pays de référence. Sur les plans individuel et personnel, les deux communautés sont bien intégrées dans leur environnement respectif, comme en témoignent les nombreux mariages mixtes. La langue maternelle est souvent celle de la communauté majoritaire, même si la plus grande partie des populations maîtrise plus ou moins bien la langue de la minorité. Au nord de la frontière, la plupart des élèves apprennent l’allemand dans les écoles publiques, tandis qu’au sud, le danois est une matière facultative (en 2002-2003, 3 600 élèves suivaient des cours de danois dans 50 écoles).

L’usage de la langue a des caractéristiques bien précises dans les deux communautés. Outre l’allemand, le moyen de communication quotidien de la minorité danoise en Allemagne est un danois standard (rigsdansk) teinté de quelques régionalismes. La minorité allemande au Danemark, elle, utilise un dialecte danois régional, le sønderiysk, comme langue vernaculaire et l’allemand, dans sa forme standard élevée (Hochdeutsch) pour des échanges plus formels dans des réunions de la communauté ou pour la communication écrite. La minorité allemande est donc toujours diglossique(4) (en sønderiysk et rigsdansk) et bilingue (en danois et haut allemand) ; la minorité danoise est généralement bilingue (allemand et danois standard), et parfois diglossique en haut et bas allemand.

Aux côtés des minorités, se trouvent également des Danois et des Allemands qui ont choisi, pour des raisons non nationales, qui une école gérée par la minorité, qui un engagement dans une association... L’identité des minorités apparaît finalement comme un phénomène multi-dimensionnel car, dans la région frontalière, la différenciation entre les groupes est brouillée. Des deux côtés de la frontière, il s’agit d’un continuum entre deux pôles, à savoir celui du « entièrement allemand » et, de l’autre, du « entièrement danois », dont les intensités varient, permettant l’émergence d’identités multiples. A titre d’exemple, les représentants officiels de la minorité danoise qualifient souvent leur « danité » de différente de celle des Danois vivant au Danemark. Ainsi, certains membres de la minorité se désignent comme sydslesvigere (habitants du Schleswig du Sud), ou comme Danois du Schleswig du Sud, alors que d’autres se définissent tout simplement comme Danois.

Notes
(1) Le Land du Schleswig-Holstein est composé de deux entités historiques, à savoir les anciens comtés du Schleswig et du Holstein, séparés après 1920 à la hauteur du canal de Kiel qui relie la mer du Nord – à l’ouest – et la mer Baltique – à l’est. Depuis, le Schleswig du Nord fait partie du Danemark, le Schleswig du Sud de l’Allemagne. Historiquement, le Schleswig est bien un fief danois et le Holstein – un fief de l’Empire germanique, que les deux parties décidèrent d’unir, en 1386. Les comtes allemands de Schauenburg gouvernèrent à la fois le duché de Schleswig et le comté de Holstein jusqu’en 1459. À partir du XVIe siècle, le Schleswig-Holstein fut régi par une double chancellerie, ducale et royale. Puis, en 1773, les deux territoires, ont été réunis sous la seule couronne du royaume du Danemark. En 1851, les troupes de la Fédération allemande occupèrent le duché de Holstein et rétablirent la situation en faveur des Allemands. En 1866, les deux territoires devinrent une province à part entière de la Prusse, sous le nom de « Province du Schleswig-Holstein ».
(2) Fondée le 22 novembre 1945 par d’anciens résistants au national-socialisme au sein de la minorité allemande, la Fédération des Slesvigiens du Nord représente la minorité concernant les questions politiques, culturelles et économiques et compte, à l’heure actuelle, plus de 3 000 membres.
(3) En 1949, le gouvernement du Schleswig-Holstein, en accord avec l’Association des Danois du Schleswig du Sud, a soumis à ratification du Landtag la déclaration de Kiel, censée constituer une sorte de charte de la minorité danoise. Si on ne peut pas dire que ce texte est resté lettre morte, les discriminations contre la minorité danoise n’en ont pas moins perduré.
(4) Le terme de diglossie désigne la coexistence, sur un territoire donné, de deux systèmes linguistiques, dont l’un occupe, le plus souvent pour des raisons historiques et politiques, un statut social inférieur. Les langues en contact ont des fonctions différentes, par exemple une langue « formelle » et une langue « privée ».

Sélection bibliographique
• Kay Heckscher, « Le Slesvig méridional », Politique étrangère, n° 3, 1955, pp. 245-354.
• Jürgen Kühl, « Ein nachhaltiges Minderheitenmodell. Deutsche und dänische Minderheiten beiderseits der Grenze », Aus Politik und Zeitgeschichte, B47/2004.
• Karen Margrethe Pedersen, « Danois avec le danois comme langue seconde », Sprogforum, n° 19, 2001.
• « ‘Vom Gegeneinander zum Miteinander’. Das deutsch-dänische Minder-heitenmodell », Königlich Dänische Botschaft, Vienne, 2008.

* Analyste–rédactrice à Grande Europe

Pour citer cet article : Daniela Heimerl, « La région frontalière germano-danoise. Des identités partagées », Grande Europe n° 28, janvier 2011 – La Documentation française © DILA

 

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