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Russie : comment peut-on être Kaliningradois ? par Guy-Pierre Chomette

[Russie : comment peut-on être Kaliningradois ? par Guy-Pierre Chomette], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

La région de Kaliningrad et les pays voisins.
La Documentation française – 2002

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Mis à jour le 12/01/2011

Introduction

Située au bord de la mer Baltique, coincée entre la Pologne et la Lituanie, la région de Kaliningrad abrite près d’un million d’habitants. En quoi la formation de ce territoire atypique en Europe, façonne-t-il l’identité de ces populations ?


Russie : comment peut-on être Kaliningradois ?

Guy-Pierre Chomette*

Ballotée par l’Histoire, la région de Kaliningrad n’en finit pas de chercher sa place dans l’architecture européenne. Située au bord de la mer Baltique, coincée entre la Pologne et la Lituanie, Königsberg la Germanique a 755 ans. Il n’en reste que des vestiges, sur lesquels se dresse Kaliningrad la Russe, 64 ans. Près de 500 000 habitants vivent dans cette ville, et 500 000 autres dans le reste de l’oblast(1) russe éponyme, grande comme une demi Belgique, enclavée dans l’Union européenne, dit-on à Bruxelles, exclavée de Russie, préfère-t-on dire à Moscou. Trois frontières internationales séparent Kaliningrad de la capitale russe, distante de quelque 1 200 kilomètres, quand Berlin n’est qu’à 550 kilomètres et deux frontières...

Qui sont les habitants de Kaliningrad ? Des Russes ? Des Européens ? Des Russes européens ? En quoi la formation de ce territoire, si atypique sur la carte de l’Europe, a-t-elle façonné et façonne-t-elle encore l’identité des Kaliningradois ?

Sept siècles d’histoire allemande

En dépit de leur rupture brutale au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les sept siècles d’histoire allemande de ce territoire ont indirectement marqué la genèse identitaire de ses habitants. Un rappel historique s’impose.

Revenus de Jérusalem au XIIe siècle, les chevaliers germaniques de l’ordre Teutonique sont en quête de nouveaux territoires. Ils investissent les rives de la Baltique et christianisent les populations qui y vivent, notamment les Prussiens, une tribu de païens baltes. En 1255, ils fondent Königsberg, qui deviendra rapidement l’un des principaux foyers de culture germanique en Europe. Résidence de l’ordre Teutonique en 1457, capitale du duché de Prusse en 1525, la ville est dotée d’une université dès 1544, dans laquelle le philosophe allemand Emmanuel Kant, né et mort à Königsberg, enseignera à partir de 1755.

C’est l’époque où se cristallise l’opposition entre les zones d’expansion germanique et russe, qui va perdurer jusqu’au XXe siècle. Un bref épisode, notamment, va marquer durablement la représentation de ce conflit ancestral : durant la guerre de Sept ans, pour la première fois, les Russes vont occuper Königsberg, entre 1757 et 1762. Deux siècles plus tard, les Soviétiques s’en souviendront(2).

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne vaincue est coupée en deux par le corridor de Dantzig, qui permet à la Pologne renaissante d’accéder à la mer. A l’est du corridor, Königsberg reste allemande, capitale régionale d’un territoire d’environ 50 000 km2, la Prusse orientale. Mais, en 1945, celle-ci est divisée lors de la conférence de Potsdam : les deux-tiers méridionaux de la Prusse-Orientale sont attribués à la Pologne, le tiers septentrional est intégré à l’URSS, Königsberg incluse. Ou plutôt ce qu’il en reste : anéantie par les bombardements alliés, la ville est investie par les Russes, cette fois-ci définitivement. En avril 1946, elle est rebaptisée Kaliningrad, du nom du président du Soviet suprême de l’époque. Deux ans plus tard, les dizaines de milliers d’Allemands qui y vivent encore sont expulsés sans ménagement.

Faire du passé table rase

L’historiographie soviétique considère l’annexion de Königsberg comme un retour légitime sur une terre qui a déjà appartenu, ne serait-ce que quelques années, à la Russie. Du passé germanique du territoire, l’URSS fait donc table rase, et se lance dans une politique visant à le repeupler en y attirant des populations principalement russes, biélorusses et ukrainiennes, mais aussi lituaniennes, arméniennes et autres. D’emblée, la nouvelle oblast est rattachée à la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR). A aucun moment, il n’est envisagé d’en faire une seizième république de l’URSS, et ce, pour trois raisons : d’abord, en tant que territoire pris à l’Allemagne, ce dernier est considéré par Staline comme un véritable butin de guerre devant revenir à la République qui, selon lui, a payé le plus lourd tribu à la « grande guerre patriotique », la Russie. Ensuite, l’enclave est rapidement transformée en un vaste site militaire fermé à la grande majorité des citoyens soviétiques ; il est donc inutile, voire dangereux, de lui attribuer le moindre degré d’autonomie. Enfin, le territoire prend vite des allures de laboratoire du socialisme soviétique : grâce au mélange de populations issues de toute l’Union soviétique, Kaliningrad n’a pas de profil national spécifique par lequel justifier la création d’une république, à l’image des quinze autres entités de l’Union. Plus encore, la formation de l’homo sovieticus y est à l’œuvre. Sur les ruines d’un passé refoulé, il s’agit de construire une cité nouvelle, une société nouvelle, un homme nouveau, porte-drapeau de l’édification du socialisme. A cette époque, l’identité des Kaliningradois ne fait aucun doute : ils sont avant tout soviétiques.

Il ne s’écoule pas plus de vingt ans avant qu’émergent les premiers questionnements de quelques groupes de citoyens sur les racines historiques du territoire où ils vivent, tout Soviétiques qu’ils sont. Dans les années 1960, alors que le passé allemand de Kaliningrad est tabou, qu’il est formellement interdit aux professeurs de l’aborder avec leurs élèves et que les habitants sont parfois réquisitionnés pour effacer les traces de Königsberg – notamment les cimetières, transformés en parcs –, des architectes, des écrivains, des artistes et d’autres intellectuels se regroupent de façon informelle pour tenter de préserver les ruines du château des rois de Prusse et les transformer en musée. S’ils échouent – l’édifice sera dynamité et rasé en 1968 sur ordre de Mikhaïl Souslov, l’idéologue du Parti communiste –, ils sont néanmoins à l’origine d’une prise de conscience qui va s’affirmer dans la décennie suivante.

En dépit des destructions subies par Königsberg et les autres villes de l’oblast, également toutes rebaptisées (à l’image de Pillau, devenue Baltiïsk, ou de Rauschen, désormais Svetlogorsk), certaines traces de la présence allemande perdurent, notamment dans l’architecture et l’aménagement du territoire. Dans les années 1970, les Kaliningradois réalisent que l’histoire de leur région est différente de celle du reste de la Russie, ce qui lui confère une véritable spécificité. Le tabou s’effrite alors. A l’université de Kaliningrad, des enseignements abordent l’histoire régionale sans faire l’impasse sur son caractère germanique. A la même époque et jusque dans les années 1980, le maire de la ville lui-même, Viktor Denissov, s’oppose à la destruction, pourtant recommandée par Moscou, de nombreux bâtiments allemands. Si tous ces éléments ne rapprochent en rien les Kaliningradois de l’Allemagne, ils forgent néanmoins progressivement une identité régionale propre à l’oblast, et différencient d’autant ses habitants du reste de l’URSS.

Bâtiment surnommé tête du robot par les Kaliningradois

Ce bâtiment, surnommé «la tête du robot» par les Kaliningradois,
a été érigé en lieu et place du château des rois de Prusse.
© Dana Jurgelevica – septembre 2010

Pour autant, Kaliningrad reste un fer de lance, la place forte militaire la plus avancée de l’Union soviétique face à l’Europe occidentale. Alors que l’URSS n’en a plus que pour quelques années avant d’imploser, l’oblast compte encore quelque 200 000 militaires, soit un cinquième de sa population. L’ennemi est connu, le rôle d’épouvantail de Kaliningrad n’est pas remis en cause et le vent de la perestroïka ne souffle pas bien fort sur ces rives baltiques, à la différence de ce qui se passe dans les républiques baltes voisines – notamment la Lituanie –, où le réveil identitaire ne va pas tarder à ébranler l’Union soviétique.

À l’Ouest, un territoire qui inspire la crainte

Quand l’URSS disparaît, en décembre 1991, Kaliningrad se retrouve orpheline à plus d’un titre. D’abord, la dislocation de l’URSS a rompu ses amarres et l’oblast se retrouve désormais isolée de la mère patrie par trois frontières et cinq pays indépendants (la Pologne, la Lituanie, l’Ukraine, la Biélorussie et la Lettonie). Ensuite, les Kaliningradois perdent brutalement leur rôle de porte-drapeau, de place forte militaire. Peut-être plus qu’ailleurs en Russie, la terre se dérobe sous leurs pieds, une terre où aucune racine historique ne peut alimenter le mythe d’une Russie éternelle auquel se rattacher, dans un contexte de vide idéologique provoqué par la disparition du soviétisme. Leur identité chancelle d’autant plus que Moscou semble se désintéresser de ce territoire désormais moins utile et qui, du coup, va connaître une démilitarisation à marche forcée : il est dénucléarisé au début des années 1990 et les effectifs de la Flotte de la mer Baltique fondent rapidement, pour se stabiliser aux alentours de 20 000 hommes aujourd’hui.

Très vite, la crainte qu’inspire Kaliningrad en Europe de l’Ouest change de nature, ce qui n’est pas sans conséquence sur la perte d’identité de ses habitants. Jusqu’en 1991, ce coin de Russie le plus occidental faisait peur parce qu’il était fermé, mystérieux et qu’il cachait un arsenal démesuré, à commencer par des missiles nucléaires que l’on savait pointés sur les capitales européennes. Cette appréhension, on l’a vu, n’était pas sans participer à la fabrique de l’identité des Kaliningradois, notamment par un sentiment de fierté. Mais, dans les années 1990, si Kaliningrad continue à faire peur, c’est en raison de l’état de déliquescence qu’on lui prête. A l’Ouest, des rumeurs plus ou moins fondées bruissent au sujet des trafics, des mafias, de la violence, des épidémies de sida et de tuberculose qui sévissent dans l’enclave. La presse occidentale, quand elle aborde le sujet, relaie complaisamment l’image d’un « trou noir », alors que les statistiques montrent plutôt que Kaliningrad doit faire face au même niveau de difficultés économiques, sociales et sanitaires que le reste de la Russie. Les habitants de l’enclave n’ignorent rien de ce qui se dit sur eux en Europe, et la fierté cède la place à un sentiment de honte et d’incompréhension. Et lorsque Moscou semble s’intéresser au sort de son oblast d’outre-terre, c’est pour mieux s’en servir comme une pièce stratégique sur l’échiquier de ses rapports avec l’Union européenne ou avec les Etats-Unis, notamment en menaçant d’y entreposer à nouveau des missiles nucléaires balistiques. Une perspective qui ne réjouit pas les Kaliningradois, conscients qu’une telle décision serait un frein aux investissements étrangers(3).

« Qui sommes-nous ? », peuvent alors légitimement se demander les Kaliningradois. D’un côté, la Russie porte ce territoire exclavé à bout de bras mais sans enthousiasme. On peut en voir une illustration dans le projet des autorités russes d’en faire une zone économique spéciale mais sans lui en donner réellement les moyens. De l’autre, l’Union européenne s’en méfie, au point d’être longtemps restée intransigeante lors des négociations sur le transit des habitants de l’enclave vers la « grande » Russie, dans un contexte où, à l’approche du grand élargissement de 2004, Bruxelles tergiversait sur la position à prendre envers un territoire qu’elle s’apprêtait à encercler.

Alors que, depuis dix ans, elle pouvait se rendre librement et sans visa en Pologne et en Lituanie, la population de Kaliningrad est sérieusement contrariée, au début des années 2000, par ces négociations, menées largement dans son dos. La crainte d’un double isolement est alors bien réelle : isolement de la mère patrie par la géographie, l’éloignement et le coût des transports pour s’y rendre, isolement de l’Union européenne par l’introduction de visas obligatoires aux frontières mêmes de l’oblast(4). Une fois de plus, les Kaliningradois doivent faire face à une dégradation de l’image qu’ils ont d’eux-mêmes.

L’émergence d’une identité plus européenne

Contre toute attente, cette situation délicate, peu propice à la formation d’une identité stable, va sensiblement s’améliorer au cours des années 2000.

D’abord, la mise en place d’un Document de transit facilité, décidée lors du sommet Russie-Union européenne de novembre 2002, bien qu’accueillie dans un premier temps avec suspicion par les habitants de l’enclave, va rapidement démontrer qu’elle ne freine pas le développement de leurs relations transfrontalières. L’isolement redouté est ainsi évité et, plus encore, Kaliningrad semble faire de sa position géographique un atout pour son développement, dans la dynamique de l’élargissement de l’Union européenne à ses deux voisins. Si, en 2010, le niveau de vie y est équivalent à 95 % de celui de la Lituanie et à 75 % de celui de la Pologne(5), il se situe au-dessus de la moyenne russe. Sur les 85 oblast que compte la Russie, le produit régional brut de Kaliningrad se situe régulièrement dans les 15 premiers rangs. Par ailleurs, et c’est un élément fondamental dans la formation d’une identité qui accueille désormais sa part européenne sans la refouler, les Russes de Kaliningrad voyagent beaucoup plus en Europe que leurs frères de la « grande » Russie. Il n’est pas rare de rencontrer des jeunes Kaliningradois qui ne sont jamais allés à Moscou ou à Saint-Pétersbourg mais qui connaissent Berlin, Paris ou Madrid. Facteur aggravant, à l’inverse des générations précédentes, ces jeunes sont nés à Kaliningrad, et les relations familiales que leurs parents entretenaient avec le reste de la Russie sont pour eux de plus en plus ténues. Les liens se distendent.

L’actuel Premier ministre russe Vladimir Poutine, sous l’influence de sa femme originaire de Kaliningrad, a beaucoup fait en tant que Président pour soutenir l’oblast lors des négociations avec l’Union européenne et pour lui redonner une image positive, tout en y imprimant la marque de la souveraineté russe. Après quelques hésitations, il décide ainsi de fêter en grande pompe, en 2005, les 750 ans de la fondation de Kaliningrad, en dépit de la profonde ambiguïté qui en fait une ville russe de 60 ans bâtie sur les ruines d’une cité allemande qui s’est appelée Königsberg pendant 690 ans... Peu importe, les buts recherchés sont atteints : réaffirmer la mainmise russe sur l’enclave et redonner à ses habitants la fierté d’appartenir à la Russie. Ce faisant, effet collatéral, V.  Poutine avive également chez les Kaliningradois cette sensation d’être différents, d’être à part en Russie, du seul fait de vivre sur une terre qui fut allemande pendant sept siècles.

Le village des pêcheurs

Le «village des pêcheurs».
© Dana Jurgelevica – septembre 2010

Enfin, une coopération régionale s’est mise en place dès les années 1990 avec les pays du pourtour de la mer Baltique, notamment sur les questions liées à l’environnement(6). Ce rapprochement n’est pas sans faire écho au souvenir, encore très présent dans la région, d’une Baltique prospère et unie par ses liens hanséatiques. À Kaliningrad, on se rappelle que Königsberg était, il y a cinq siècles, une ville de la Hanse et l’appartenance naissante à une communauté baltique alimente l’espoir d’une prospérité future calquée sur le niveau de vie actuel de villes comme Hambourg ou Stockholm.

A leur échelle, ces liens baltiques participent au renouveau identitaire qui s’opère progressivement à Kaliningrad. Si la très grande majorité des habitants de l’enclave, de langue et de culture russes, se définissent avant tout comme russes(7), ils n’en perçoivent pas moins leurs différences, soulignées par leurs liens historiques mais aussi, désormais, géographiques et économiques, avec l’ouest du continent. Si on ne peut pour autant parler d’une identité européenne, les Kaliningradois apprécient toutefois d’entendre leur territoire qualifié de « fenêtre sur l’Europe », voire de « laboratoire des relations russo-européennes ».

Notes
(1) L’oblast est une division territoriale équivalente à une région administrative.
(2) Frank Tétart, Géopolitique de Kaliningrad. Une « île » russe au sein de l’Union européenne élargie, PUPS (presses de l’Université Paris-Sorbonne), Paris, 2007, 475 p.
(3) En janvier 2001, l’Union européenne et les Etats-Unis se sont émus des rumeurs persistantes d’installation d’armes nucléaires tactiques à Kaliningrad, malgré les démentis officiels de l’armée russe. En juillet 2007, dans le contexte du projet américain de bouclier antimissile que Washington souhaitait implanter en Europe, Moscou a de nouveau agité la menace d’installation de missiles dans l’enclave.
(4) Vincent Lamande, Kaliningrad : des lendemains qui chantent ?,  Synthèse n° 87, Fondation Robert Schuman, avril 2003.
(5) Frank Tétart, « Kaliningrad, ‘petite Russie’ d’Europe », Le Blog du Monde diplomatique, 8 octobre 2010.
(6) La Russie est membre du Conseil des Etats de la mer Baltique (CEMB). Dans ce cadre, la Lituanie, en particulier, a toujours œuvré en faveur de l’inclusion de l’enclave dans les projets du CEMB. Le Conseil nordique (dont la Russie ne fait pas partie) a, lui, ouvert en 2007 un bureau de représentation à Kaliningrad.
(7) Les origines nationales de la population actuelle de Kaliningrad (un peu moins d’un million d’habitants dans l’enclave) sont russe à 78 %, biélorusse à 10 %, ukrainienne à 6 % et lituanienne à 4 %. Voir Pierre Jolicoeur, Kaliningrad ou la Russie au cœur de l’Europe, Centre d’études des politiques étrangères et de sécurité, Université du Québec, Montréal, octobre 2004.

* Journaliste et rédacteur indépendant, membre du Collectif Argos

Pour citer cet article : Guy-Pierre Chomette, « Russie : comment peut-on être Kaliningradois ?, Grande Europe n° 28, janvier 2011 – La Documentation française © DILA

 

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