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Italie. L’emprise de la mafia sur le monde politique, par Fabrice Rizzoli

[Italie. L’emprise de la mafia sur le monde politique, par Fabrice Rizzoli], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Obsèques d’Angelo Vassallo, maire de Pollica (province de Salerne, Campanie) et militant anti-mafia, abattu par balle le 6 septembre 2010 dans sa voiture ; 6 000 personnes ont assisté à ses funérailles.
AFP / Anna Monaco – 2010

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Mis à jour le 12/12/2010

Introduction

Les relations entre le pouvoir italien et la mafia ont atteint un degré d’intrication inquiétant. À quelques exceptions près, les autorités ont baissé la garde face à ce pouvoir occulte, certains responsables ayant même coopéré avec lui.


Italie. L’emprise de la mafia sur le monde politique

Fabrice Rizzoli*

Exerçant une « souveraineté » sur un territoire donné, les mafias (Cosa Nostra en Sicile, la ‘Ndrangheta en Calabre, la Camorra en Campanie et la Sacra Corona Unita dans les Pouilles) règnent en Italie au travers d’un système fondé sur la violence [Rizzoli, 2010]. Dotées d’un code culturel solidement enraciné mais souple, elles bénéficient d’un relatif consensus dans la population grâce à un réseau de complicités vaste et ramifié, véritable corps social criminel qualifié de « bourgeoisie mafieuse » [Santino, 1997] où les relations avec le monde politique jouent un rôle majeur. Historiquement, les mafias peuvent être considérées comme un instrument de gouvernance de l’État italien. Tant qu’elles ont participé à la lutte contre l’influence communiste dans le cadre de la stratégie américaine du containment (endiguement), les mafias ont bénéficié d’une large impunité [Rizzoli, 2009]. Avec la fin de la guerre froide, les relations « politico-mafieuses » sont entrées dans une ère nouvelle. Acculée par la justice, la mafia sicilienne, pour sa part, a dû opter pour une stratégie terroriste afin de trouver de nouveaux ancrages politiques.

Longtemps, le rapport entre la mafia et les milieux politiques fut absent du débat public, faute de preuve et d’enquête. Une première brèche fut ouverte en 1975 par le tribunal de Turin lors du jugement d’une affaire de diffamation. Dans un de ses ouvrages, l’écrivain progressiste sicilien, par ailleurs député, Michele Pantaleone, retraçant la carrière de Giovanni Gioia, plusieurs fois ministre mais aussi secrétaire durant 25 ans de la section démocrate-chrétienne de Palerme, mit en évidence les accointances mafieuses de ce haut responsable [Pantaleone, 1966]. Sommé par le tribunal de justifier ses allégations, M. Pantaleone excipa d’un document classé confidentiel par la commission parlementaire d’enquête antimafia à laquelle il avait participé. Le rapport émanait du colonel Dalla Chiesa qui confirma, à l’audience, qu’il en était bien l’auteur. Les magistrats acquittèrent l’écrivain M. Pantaleone et renoncèrent à poursuivre sa maison d’édition : pour la première fois, un tribunal de la République italienne reconnaissait qu’un de ces ministres était « mafieux » [Dalla Chiesa, 1984]. Près de vingt ans plus tard, le 15 octobre 2004, la Cour de cassation acquitta l’ex-président du Conseil des ministres, Giulio Andreotti, poursuivi pour association mafieuse, après avoir reconnu que cet homme politique, le plus puissant de la première République (1948-1992), avait été, avant 1980, complice de Cosa Nostra. Les faits étant prescrits, cet autre haut responsable, titulaire de la fonction de président du Conseil à trois reprises(1) a échappé à la justice mais cet épisode n’en a pas moins donné une preuve de collusion historique à ceux qui étudient le phénomène mafieux.

Ces deux exemples illustrent les liens entre la sphère politique et celle de la mafia. Car, si la seconde s’ingère dans les affaires du pouvoir, à l’inverse, le monde politique peut aussi se comporter comme la mafia. On parle alors de « production mafieuse de la politique » [Santino, 1994].

L’influence de la mafia sur le pouvoir

La mafia influence la vie politique en recourant à la violence (érigée en système) et en pesant sur les scrutins électoraux. Ne reconnaissant pas le monopole de la violence légitime de l’État, le clan refuse de s’en remettre à la justice pour résoudre ses conflits internes et défend son propre système de valeurs. Loin d’obéir à une quelconque pulsion, les mafieux utilisent la violence comme une ressource et un mode de communication envers leurs affiliés et les citoyens. Le recours à celle-ci permet à un nombre somme toute restreint (estimé à 24 000) de « soldats » de contrôler de manière panoptique la population [Foucault, 1975]. Possédant, outre leurs propres normes, un pouvoir de coercition et un appareil administratif parallèle, les mafieux sont en mesure d’imposer leur loi ; ce système de « violence programmée » [Chinnici, 1989] tisse les mailles d’une occupation « invisible », adossée aux territoires des différentes familles mafieuses [Claval, 1978]. Via cette domination, la société mafieuse devient partiellement institutionnalisée et influe largement sur les activités des collectivités territoriales. Plus l’échelle géographique est petite, plus le pouvoir mafieux est puissant. Ainsi, depuis 1991, l’État a dissous 172 conseils municipaux infiltrés par les mafias.

L’ingérence des organisations mafieuses dans les compétitions électorales est avérée comme le démontrent à l’envi les « aveux » des collaborateurs de justice, encore appelés, mais à tort, « repentis ». L’offre de « coopération » peut émaner des deux parties. Ainsi, à l’approche des élections, les familles mafieuses proposent à certains candidats de financer leur campagne ou un appui électoral moyennant l’obtention de marchés faisant l’objet d’appels d’offre.

En 1994, le collaborateur de justice, Salvatore Annacondia, expliquait au président de la commission parlementaire antimafia qu’il pouvait ainsi contrôler jusqu’à 60 000 voix dans les Pouilles : « [...] Dans ce collège électoral, sur dix personnes qui votaient, on en trouvait neuf qui avaient respecté la consigne. On avait vite fait d’identifier celui qui ne l’avait pas appliquée. Et le président de demander « et était-il puni ? », S. Annacondia de répondre : « Eh ! Quelle question ! »(2).

L’impact des consignes de vote données par la mafia a fait l’objet d’une étude de cas. Lors des élections législatives du 14 juin 1987, celle-ci enjoignit aux électeurs traditionnels de la Démocratie chrétienne de donner leur voix au Parti socialiste italien (PSI) et au Parti radical. Ces deux formations proposaient en effet un programme qui renforçait substantiellement les droits de la défense au risque d’amoindrir à l’excès le pouvoir du juge. Dans les quartiers de Palerme à forte densité mafieuse, le nombre de voix obtenues par le PSI atteignit les 10 % contre une moyenne précédemment de 6,6 % à l’échelle de la municipalité. Dans l’arrondissement de Ciaculli, fief du clan Greco, son score passa de 5,6 % à 23,47 %, un résultat bien supérieur à celui obtenu par cette formation au niveau national. Les résultats d’aucune autre consultation n’ayant été étudiés depuis lors, on en est désormais réduit aux spéculations. Mais aux élections législatives de 2001, le centre droit a remporté la totalité des collèges électoraux en Sicile et nombreux ont été les politiciens appartenant à cette coalition à avoir ensuite été condamnés pour complicité avec la mafia (voir infra). Parallèlement à cette ingérence de la mafia au sein du pouvoir, des élus et des responsables politiques, à leur tour, participent au fait mafieux.

Politique et pratiques mafieuses

Le monde politique contribue parfois à perpétuer le phénomène mafieux en garantissant à ses auteurs une certaine impunité. Toutefois, à l’inverse de ce qui s’est observé durant les années de la guerre froide (1948-1992), celle-ci est devenue toute relative sur le plan judiciaire, comme en témoigne l’emprisonnement d’un grand nombre de mafieux. Pour autant, à Palerme, 80 % des entreprises et des commerces payent encore le pizzo (l’impôt mafieux). En ne luttant pas efficacement contre la pratique du racket, les pouvoirs publics légitiment de facto, et bien malgré eux, cette source de revenu pour les mafias.

Chaque année, l’EURISPES (Institut européen des études politiques, économiques et sociales des statistiques) propose un état géoéconomique des mafias italiennes. En 2008, elles ont engrangé 130 milliards d’euros, ce qui représente 10 % de la richesse produite en Italie. La principale source d’accumulation illégale de capital est le trafic de stupéfiants (59 milliards d’euros). Les « écomafias » [Muti, 2005] dont les activités criminelles dans les secteurs du bâtiment et de la gestion des déchets, l’archéo- et la zoomafia portent gravement atteinte à l’environnement, rapportent 16 milliards d’euros, les armes et autres trafics, 5,8 milliards. Le racket, avec un chiffre d’affaires annuel de 9 milliards d’euros, et l’usure avec 145 milliards procurent aux différentes mafias quelque 250 millions d’euros par jour !

Certains responsables politiques courageux payent de leur vie leur détermination à dénoncer ces forfaits ; en 2008 et en 2009, deux maires et un conseiller municipal ont été assassinés pour avoir résisté à la Camorra napolitaine. Mais le meurtre le plus significatif fut, en octobre 2005, celui du vice-président de l'Assemblée régionale de Calabre, Francesco Fortugno, tué pour avoir tenté de mettre fin à des arrangements politico-mafieux dans le secteur de la santé.

A contrario, en 2010, le président de la région Sicile, Salvatore Cuffaro et le sénateur Marcello Dell’Utri (bras droit de Silvio Berlusconi et fondateur du parti Forza Italia) ont été condamnés en appel pour complicité avec une association mafieuse. Et il n’est pas rare que des membres ou proches de l’exécutif se livrent à des déclarations complaisantes à l’égard de la mafia. La plus emblématique revient à l’ex-ministre des Infrastructures et des Transports, Pietro Lunardi qui, au journal télévisé de Canale 5, le 22 août 2001, reconnaissait : « Mafia et Camorra ont toujours existé et existeront toujours : malheureusement, elles sont là et nous devrons vivre avec cette réalité ; (...) ces problèmes de Camorra, par pitié, chacun les résoudra comme il le voudra »(3). Prononcées au lendemain de la victoire électorale de la coalition de centre droit (13 mai 2001), ces paroles dans la bouche du responsable en charge de tous les appels d’offre publics, sont pour le moins ambiguës. Récemment, ce fut au tour de la secrétaire d’État à l’Application du programme gouvernemental de l’équipe au pouvoir, Daniela Santanchè, de déclarer : « Il faut limiter les écoutes judiciaires car les mafieux, eux aussi, ont droit à une vie privée »(4). Ces propos s’accompagnent aussi de certaines décisions politiques qui n’aident pas à lutter contre le phénomène mafieux. Par exemple, le 31 janvier 2002, le gouvernement refusait d’accorder à l’association Libera l’autorisation d’enseigner dans les écoles ce que doit être la légalité au regard de la réalité du phénomène mafieux(5). Les nombreux conflits d’intérêts sont également une bonne illustration de comportements incompatibles avec la lutte antimafia. Il est fréquent que les avocats, par ailleurs députés du centre droit, assurent la défense de mafieux(6). Face à eux, les juges qui poursuivent les politiciens complices se voient accuser de « faire de la politique », de « se livrer à une guerre civile »(7) ou encore d’être « au service des communistes »(8). Alors que 2 000 homicides mafieux ont été commis au cours des années 1990, dans le même temps(9), le gouvernement supprime les escortes policières de certains juges dans un pays où… 24 magistrats ont été assassinés entre 1971 et 1992.

Les différents gouvernements dirigés par S. Berlusconi sont à l’initiative de plusieurs dispositions législatives et réglementaires peu compatibles avec la lutte antimafia. Durant son mandat, on dénombre trois lois d’amnistie permettant le rapatriement de capitaux illégalement placés à l’étranger (2001, 2003 et 2009) ; plusieurs régularisations de constructions sans permis favorisant les « écomafias » ; la diminution du délai de prescription pour le délit de bilan frauduleux ramené de quinze ans à sept pour les sociétés cotées en bourse et à quatre pour les autres entreprises (loi n° 366 votée par le Parlement le 3 octobre 2001) ; la non-ratification du traité avec la Suisse visant à améliorer la coopération en matière de lutte contre la criminalité (loi n° 367 du 5 octobre 2001) ; la promulgation de lois complexifiant la collecte de preuves par les magistrats instructeurs ; les refus de voter l’extension du mandat d’arrêt européen aux délits de corruption, de fraude et de blanchiment(10) ; l’interdiction de publier le contenu des écoutes téléphoniques dans les médias (dite loi bâillon) en juin 2010. Cette liste est pour le moins éloquente si on ajoute le fait, par exemple, qu’au plan régional, en 2002, le vice-président de l’Assemblée régionale et délégué à l’Aménagement du territoire en Sicile, Bartolo Pellegrino, participa à une réunion avec le chef de la famille mafieuse de Monreale. Le responsable politique alla jusqu’à prodiguer des conseils juridiques pour permettre à son interlocuteur de récupérer des biens saisis par la justice.

Au mois d’octobre 2008, la presse révéla qu’un « repenti » mentionnait, pour la première fois, le nom du magnat de la presse italienne, Silvio Berlusconi, qui, selon lui, aurait été l’interlocuteur des mafieux lorsque ces derniers organisèrent plusieurs attentats à la bombe en 1993. Ceux-ci cessèrent lorsque le Cavaliere arriva au pouvoir en 1994. Dès cette année-là, la quatrième commission parlementaire antimafia qui siégea de 1992 à 1994 publia un rapport sur les relations entre mafia et politique(11) faisant état de liens étroits entre l’entourage du candidat à la fonction de président du Conseil et les mafieux. Ce document démontre comment le terrorisme mafieux alimenta la crise du système politique italien (1992-1994) qui aboutira à l’instauration de la seconde République. Si, en recourant à la violence, la mafia est, après tout, dans son rôle, on peut par contre s’interroger sur les motivations des politiciens complices. En effet, si la mafia ne peut exister sans la connivence des politiques, par contre, la politique sans la mafia est possible.

La lutte antimafia

L’Italie est souvent considérée comme un laboratoire pour la science politique, car bien que les mafias italiennes soient des associations criminelles secrètes, les sources à disposition des chercheurs sont légion. Or, transparence et lutte antimafia font de l’Italie un cas d’école en Europe. La transparence découle du fait que la magistrature dans ce pays est indépendante dans la mesure où elle est régie par le principe constitutionnel de l’obligation de l’action pénale (le procureur, saisi d’une plainte, est tenu de diligenter une enquête, quel que soit le cas) et par le fait que les carrières du personnel de l’ordre judiciaire comme la gestion des dossiers dépendent du Conseil supérieur de la magistrature, un principe voulu par les députés de l’Assemblée constituante de 1946-1948(12).

Concernant la lutte antimafia, elle remonte à 1962, date à laquelle est réunie la première commission parlementaire antimafia dont le rapport, bien que timide, ouvrit la voie aux parlementaires(13). Au terme de bien des années de pratiques, un précieux dispositif législatif a pu être élaboré nonobstant la violence mafieuse qui s’est abattu sur les élites dirigeantes de la République italienne. En 1982, le chef de la mafia sicilienne responsable de l’assassinat du député et secrétaire régional du Parti communiste italien en Pio La Torre et du général et préfet de Palerme Carlo Alberto Dalla Chiesa commet une erreur stratégique de taille. Le 3 septembre 1982, les députés promulguent une loi sur le délit d’association mafieuse [Rizzoli, 2010], la saisie et la confiscation des biens mafieux (n° 646) et instituent un haut commissariat à la lutte antimafia. Au début des années 1990, dans un contexte géopolitique marqué par la fin du monde bipolaire, les parlementaires introduisent des dispositions strictes dans divers domaines : le régime carcéral est durci (article 41 du code de procédure pénale, lois n° 203 du 12 juillet 1991 et n° 185 du 7 août 1992) aux fins de couper autant que faire se peut (puisqu’il convient aussi de respecter les droits de l’homme) le mafieux de son territoire et d’affaiblir ainsi son pouvoir ; les appels d’offre sont soumis à un contrôle renforcé (loi du 13 mai 1991, n° 152) ; la dissolution d’une assemblée élue au motif qu’elle est infiltrée par des mafias est rendue plus aisée (loi du 22 juillet 1991, n° 221) ; le recours aux collaborateurs de justice dénommés « repentis » est instauré (loi du 15 mars 1991, n° 197). Ce dernier dispositif législatif, crucial pour la lutte antimafia, permet d’obtenir des informations de l’intérieur sur ces organisations criminelles et redonne à l’état de droit toute la place qui doit être la sienne. Aujourd’hui, grâce à cette loi, au moins 3 000 mafieux sont ainsi sortis du monde du crime. Prenant conscience de l’ampleur de la menace, la mafia sicilienne a alors décidé de recourir au stade ultime de la violence programmée, le terrorisme, perpétrant de 1992 à 1993 quelque six attentats meurtriers.

Succombent à la suite de l’explosion d’une bombe :

• le 23 mai 1992, à Capaci, le magistrat Giovanni Falcone, sa compagne et trois policiers de son escorte ;

• le 19 juillet 1992, à Palerme, le juge Paolo Borsellino et cinq agents de son escorte ;

• le 27 mai 1993, à Florence, cinq personnes, outre une dizaine de blessés et de graves dégâts dans la Galerie des Offices ;

• le 27 juillet 1993, à Milan, cinq personnes à nouveau, outre une dizaine de blessés et la détérioration d’un musée.

Le même jour, à Rome, deux bombes blessent de nombreuses personnes et endommagent deux des plus prestigieuses églises de la capitale ; trois mois plus tôt, le 14 mai, une autre bombe y avait déjà blessé vingt et une personnes.

Déterminée à ne pas se laisser impressionner, la majorité de centre gauche (1996-2001) mène une politique économique efficace qui parvient à faire tomber le chiffre du chômage en dessous de la barre des 20 % dans le sud du pays. Au cours de cette période, le gouvernement a également fermement soutenu la société civile qui s’est, elle aussi, pleinement impliquée dans la lutte antimafia. Faisant suite à une pétition nationale lancée par Libera, la plus grande association de lutte antimafia, l’exécutif a proposé une loi(14) qui prévoit de réintroduire dans le circuit légal tous les biens confisqués susceptibles d’avoir une fonction socialement utile, tel texte étant unique au monde. Alors que, généralement, après une saisie, les biens sont revendus voire abandonnés, cette loi permet de les recycler au profit de la population : les maisons des mafieux sont, par exemple, transformées en centres culturels, établissements de soins pour les toxicomanes ou lieux d’hébergement pour les immigrés clandestins, ceux-là mêmes à qui la mafia vend de la drogue ou qu’elle exploite dans ses exploitations agricoles. Ces dernières peuvent également être démantelées pour laisser place à des coopératives, au grand dam – cela va sans dire – du pouvoir mafieux.

En s’appuyant donc sur les lois relatives à la saisie et à la confiscation des biens illicites, le gouvernement s’est appliqué à saper le pouvoir économique des mafieux. Ainsi, selon les estimations de la Confcommercio(15), 240 milliards de lires (soit l’équivalent de 124,8 millions d’euros) ont été saisis aux mafias et réintroduits dans le circuit de l’économie légale durant le mandat du gouvernement de Romano Prodi(16).

La mise en application de cette loi s’est avérée si efficace que l’objectif est, à présent, de faire voter dans tous les pays de l’Union européenne un texte similaire, ainsi que le préconise le commissaire européen à la Justice, Jacques Barrot. En effet, depuis la tuerie du 15 août 2007 à Duisburg (Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, en Allemagne) lors de laquelle six Calabrais ont été assassinées par la ‘Ndrangheta(17), l’Europe prend réellement conscience que la mafia n’est pas seulement un problème italien.

Notes
(1) Celui-ci fut chef du gouvernement de février 1972 à juin 1973, de juillet 1976 à mars 1979 et de juillet 1989 à avril 1992.
(2) Commission parlementaire antimafia, XIe Législature, audition de Salvatore Annacondia, cité par Luciano Violante, mafie e antimafia, La Terza, Rome-Bari, 1996, p. 163.
(3) Viviano (Francesco) et Zinit (Alessandra), « Convivere con la mafia » Lunardi nella bufera, La Repubblica, Rome, 22 août 2001.
(4) La Repubblica, le 18 mai 2010, http://www.repubblica.it/politica/2010/05/18/news/santanch- 4163399/
(5) Décret du 10 janvier 2002 : Violante (Luciano), il ciclo mafioso, Laterza, Rome-Bari, 2004, page 38.
(6) Voir en particulier le cas du sous-secrétaire de l’Intérieur débattu à la Chambre des députés, compte rendu sténographique de l’Assemblée, séance n° 15 du 12 juillet 2001, page 81.
(7) Propos du président du Conseil cités par l’hebdomadaire Panorama du 8 novembre 2001 et réitérés lors d’une conférence de presse à Granada devant le Premier ministre espagnol José Maria Aznar le 13 novembre 2001, Agenzia Nazionale Stampa Associata (Ansa), 13 novembre 2001.
(8) Accusation plusieurs fois proférée par le président du Conseil en personne ; la dernière en date citée in La Repubblica, 27 octobre 2009, http://www.repubblica.it/2009/10/sezioni/cronaca/processo-mills/berlusconi-ballaro/berlusconi-ballaro.html
(9) Entre 1992 et 1993, rapport annuel du ministre de l’Intérieur au Parlement cité par Violante (Luciano), il ciclo mafioso, Laterza, Rome-Bari, 2004, page 17.
(10) Le 4 décembre 2001 à Bruxelles, les représentants des gouvernements de l’Union européenne sont réunis pour décider de la liste des délits tombant sous le coup d’un mandat d’arrêt européen. Les Etats membres s’entendent sur une liste de 32 délits mais l’Italie n’en propose que sept parmi lesquels ne figurent notamment pas la corruption, la fraude et le blanchiment. Totalement isolée sur la scène européenne, l’Italie finit par se rallier à cette disposition à l’issue du sommet européen de Laeken des 14 et 15 décembre 2001, La Repubblica, 15 décembre 2001.
(11) Quatrième commission parlementaire antimafia de la XIe législature, Rapport sur les relations entre mafia et politique, (rapporteur Luciano Violante), approuvé le 6 avril 1993.
(12) Les deux tiers du Conseil supérieur de la magistrature sont composés de magistrats élus par leurs pairs et la magistrature possède une maîtrise effective sur la police judiciaire.
(13) Acte parlementaire, Chambre des députés, Vème législature, Commission parlementaire d’enquête sur le phénomène mafieux en Sicile, rapport final (rapporteur L. Carraro), Rome 1976, page 113.
(14) Votée en 1995 (n° 575/95) et renforcée en 1996 (n° 109/96).
(15) La Fédération des commerçants italiens délivre, chaque année, des statistiques sur l’économie italienne.
(16) Cette somme correspond à quelque 865 biens immobiliers ; seuls 6 à 7 % du patrimoine de la mafia ont pu été saisis et seulement environ 3 % environ confisqué et réaffecté à des fins sociales), Violante (Luciano), il ciclo mafioso, Laterza, Rome-Bari, 2004, page 38.
(17) « De San Luca à Duisbourg, la faida et la ‘Ndrangheta », 15, 2008, http://www.mafias.fr/?p=208

Sélection bibliographique
• Chiesa (Dalla) Nando, Delitto imperfetto, Mondadori, Milan, 1984.
• Chinnici Giorgio, Umberto Santino, La violenza programmata (Omicidi e guerre di mafia a Palermo dagli anni ’60 ad oggi), éditions F. Angeli, Milano, 1989, 410 pages.
• Claval Paul, Espace et pouvoir, PUF, Paris, 1978, 257 pages.
• Quatrième commission parlementaire antimafia de la XIe législature, Rapport sur les relations entre mafia et politique (rapporteur Luciano Violante), approuvé le 6 avril 1993, analysé dans mafie e antimafia, ouvrage collectif coordonné par Luciano Violante, Laterza, Rome-Bari, 1996.
• Direction d’investigation antimafia, Rome, publie un rapport annuel (depuis 1993) disponible sur Internet.
• Foucault Michel, Surveiller et punir : naissance de la prison, Gallimard, Paris, 1975, 360 pages.
http://www.mafias.fr/ (site Internet coordonné par Fabrice Rizzoli).
• Maccaglia Fabrizio, « Italie : anciennes et nouvelles mafias », Questions internationales, n° 26, juillet-août 2007.
• Muti Giuseppe, La Criminalita ambientale, analisi geoeconomica e geopolitica territoriale nella regione europea, thèse de géographie, universités de la Sorbonne (Paris) et de La Sapienza (Rome), 2005.
• Pantaleone Michele, Antimafia occasione mancata, Einaudi, Turin, 1966.
• Rizzoli Fabrice, « L’État italien face au terrorisme et à la criminalité », intervention au colloque « État et Terrorisme » organisé par l’association Démocraties, actes publiés aux éditions Lavauzelle, Paris, 2002.
• Rizzoli Fabrice, « L’Italie, ses déchets, son béton, ses mafias », Libération (rubrique Rebonds), 16 juillet 2008.
• Rizzoli Fabrice, Les mafias et la fin du monde bipolaire (relations politico-mafieuses et activités criminelles à l’épreuve des relations internationales), thèse de sciences politiques, université Paris I, Panthéon-Sorbonne, 2009, 452 pages.
• Rizzoli Fabrice, « Pouvoirs et mafias italiennes. Contrôle du territoire contre État de droit », Pouvoirs, n° 132 (numéro consacré au crime organisé), janvier 2010.
• Santino Umberto, Per una storia sociale della mafia, cité par Augusto Cavadi, A scuola di antimafia, Centro Impastato, Palerme, 1994.
• Santino Umberto, L’alleanza e il compromesso (mafia e politica dai tempi di Lima e d’Andreotti ai nostri giorni), Rubbettino, Soveria Manelli, 1997, 324 pages.
• Violante Luciano, il ciclo mafioso, Laterza, Rome-Bari, 2004, 173 pages.

* Docteur en science politique, secrétaire général de l’Observatoire géopolitique des criminalités, représentant de l’ONG Freedom, Legality and Rights in Europe (FLARE network)

Pour citer cet article : Fabrice Rizzoli, « Italie. L’emprise de la mafia sur le monde politique », Grande Europe n° 27, décembre 2010 - La Documentation française © DILA

 

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