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Autriche. Oublier son passé nazi ou devoir s’y confronter ? par Marc Lacheny

[Autriche. Oublier son passé nazi ou devoir s’y confronter ? par Marc Lacheny], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Répétition de la pièce d’Elfriede Jelinek «Rechnitz. Der Würgeengel» (Rechnitz. L’ange exterminateur) au théâtre Kammerspiele de Munich.
AFP / Oliver Lang – 26 novembre 2008

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Mis à jour le 12/11/2010

Introduction

L’Autriche n’a entamé que tardivement un travail de mémoire sur les heures sombres de son passé. Des écrivains majeurs comme Thomas Bernhard et Elfriede Jelinek ont alors joué un rôle important dans cette lutte contre l’oubli.


Autriche. Oublier son passé nazi ou devoir s’y confronter ?

Marc Lacheny*

La communauté de langue de l’Autriche avec l’Allemagne, ainsi que la volonté affichée par certains, notamment par les sociaux-démocrates autrichiens emmenés par Otto Bauer, de voir se réaliser le rattachement de ce pays à l’Allemagne, finalement imposé brutalement en 1938 – mais préparé minutieusement par un gentlemen’s agreement entre Adolf Hitler et Kurt von Schuschnigg(1) en juillet 1936 –, ont longtemps contribué à occulter les spécificités à la fois politiques et culturelles de ce pays, et à brouiller complètement son image à l’étranger, notamment en France.

Contrairement à l’Allemagne, l’Autriche n’a entamé que tardivement, après des années voire des décennies de refoulement, un véritable travail de mémoire sur les heures sombres de son histoire au XXe siècle. Des écrivains majeurs comme Thomas Bernhard et Elfriede Jelinek ont alors joué un rôle majeur dans cette lutte contre l’oubli. Aujourd’hui encore, cette question reste d’une brûlante actualité.

Politique de l’oubli dans l’Autriche d’après-guerre

Les années ayant suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale sont marquées en Autriche par une véritable politique de l’oubli. Le premier paragraphe de la « Déclaration de la conférence de Moscou » signée le 30 octobre 1943 par la Grande-Bretagne, les États-Unis et l’URSS, et stipulant que l’Autriche avait gravement souffert du national-socialisme, constitua le fondement de l’idéologie politique officielle du pays après la guerre (voir encadré ci-dessous) et le point de départ du « mythe de la victime » prôné par de nombreux hommes politiques.

« Les gouvernements du Royaume-Uni, de l’Union soviétique et des États-Unis d’Amérique sont tombés d’accord pour décider que l’Autriche, première nation indépendante victime de l’agression hitlérienne, devra être libérée de la domination allemande. Les trois gouvernements tiennent pour nulle et non avenue l’annexion imposée à l’Autriche par l’Allemagne le 15 mars 1938. [...] Les trois gouvernements déclarent que leur désir est le rétablissement d’une Autriche libre et indépendante. En conséquence, leur intention est d’ouvrir au peuple autrichien lui-même – ainsi qu’à ceux des Etats voisins qui se trouvent devant des problèmes similaires – le chemin de la sécurité politique et économique, seule base solide pour une paix durable ».

Source : Michel Cullin et Félix Kreissler, L’Autriche contemporaine, Armand Colin, Paris, 1972, p. 157.

Il faut néanmoins préciser que le troisième paragraphe de cette même déclaration soulignait tout aussi clairement que l’Autriche, en participant à la guerre aux côtés de l’Allemagne nazie, portait une responsabilité historique particulièrement lourde qu’elle ne pouvait évacuer d’un simple revers de main : « Toutefois, l’Autriche doit se souvenir qu’elle porte une responsabilité à laquelle elle ne saurait se soustraire, pour sa participation à la guerre aux côtés de l’Allemagne hitlérienne. En conséquence, lors du règlement final, la part qu’aura prise l’Autriche à sa propre libération devra inévitablement entrer en ligne de compte »(2).

À la faveur du Traité d’État de 1955, qui restaura sa souveraineté et d’où les Alliés rayèrent, à sa demande, la « clause de coresponsabilité » (Mitverantwortungsklausel) initialement prévue dans le préambule, l’Autriche acheva de se poser en victime de l’Anschluss : reconstruction consensuelle et développement du tourisme devinrent alors les maîtres mots d’une politique placée sous le signe non pas de la « maîtrise du passé » (Vergangenheitsbewältigung), mais de son « refoulement » (Vergangenheitsverdrängung).

Il est évident que la position de victime de l’Allemagne hitlérienne s’avérait extrêmement commode pour la jeune République d’Autriche qui fonda dès lors son identité sur le refoulement collectif du passé et s’exonéra, par là-même, de toute forme de culpabilité dans les crimes du nazisme. Ce déni alla jusqu’à la promulgation, en 1948, d’une amnistie en faveur d’anciens membres autrichiens du parti nazi (500 000 personnes environ), un moyen pour les grandes formations politiques de l’époque de se doter d’un important vivier d’électeurs potentiels. On connaît aussi les jugements pour le moins cléments prononcés contre d’anciens nazis et leur réintégration rapide dans la société et l’appareil d’État autrichiens.

La période de restauration et de reconstruction consensuelle qui s’amorce dans le pays à partir de 1955 se caractérise donc par une vive, voire massive aversion envers tout ce qui relève du domaine « allemand », de sorte que les crimes nazis se voient eux aussi présentés comme un « problème » spécifiquement allemand – et non autrichien. Dès lors, l’objectif était de mettre « entre parenthèses », ou même d’enterrer la question du nazisme pour se concentrer sur la fondation d’un véritable État autrichien. Cela signifiait, aux yeux des restaurateurs, d’une magnificence perdue, revenir – au mépris de l’ineffaçable césure constituée par le nazisme – à l’héritage culturel d’avant la Seconde Guerre mondiale (notamment à l’époque de la monarchie). Il s’agissait en particulier de célébrer les valeurs « éternelles » de l’Autriche : c’est ainsi que fleurirent les « films et romans du terroir » (Heimatfilme und -romane), permettant au pays d’exalter sa culture passée (notamment musicale et littéraire) et de se présenter comme un lieu mythique, appelé plus tard l’ « île des bienheureux », pour mieux occulter la douloureuse question de l’ « austrofascisme »(3) et du Troisième Reich. Au sein de la littérature également, ce « consensus de l’oubli »(4) fut favorisé par la réhabilitation rapide d’écrivains qui furent pro-nazis. A titre d’exemple, la plus haute distinction littéraire du Land de Styrie, le Prix Peter Rosegger, fut décernée à des hommes n’ayant pas fait mystère de leur sympathie pour le nazisme : Max Mell(5) en 1951, Franz Nabl(6) en 1953, Paul Anton Keller(7) en 1955, Bruno Brehm(8) en 1962.

Le rôle historique et politique majeur des écrivains contestataires

Le refus de ce consensus se fit alors sentir moins dans le discours des hommes politiques qu’au sein des mouvements intellectuels et, en particulier, littéraires. Dans le climat extrêmement conservateur de l’époque, la « jeune génération », l’avant-garde et les textes critiques, considérés comme choquants ou provocateurs, se virent longtemps rejetés et abaissés au rang de « littérature de pacotille, sale et lubrique » (Schmutz- und Schundliteratur), dénomination qui perdurera d’ailleurs jusqu’aux années 1980-1990 avec notamment la mise au ban par les conservateurs autrichiens des textes de Thomas Bernhard et d’Elfriede Jelinek.

Ce n’est qu’à la fin des années 1950 que les écrivains autrichiens commencèrent véritablement – avec une intensité exemplaire – à s’attaquer à la fois au passé récent et au présent. Un des premiers textes contestataires antérieurs à cette date est Appel à la méfiance (1946) d’Ilse Aichinger. Force est de constater qu’il existait donc bien une production littéraire contestataire, mais qu’elle n’intéressait ni l’establishment ni le public.

Cette confrontation au passé allait influencer pendant plusieurs décennies la production littéraire autrichienne, notamment le roman, qui réalisa à la place de la société et de la politique le travail d’introspection qui s’imposait. Au premier rang, des auteurs qui s’insurgèrent contre l’oubli ou le regard nostalgique vers un passé mythifié, citons Hans Lebert (La Peau du loup, 1960, « roman policier en milieu campagnard » en quête des origines de la culpabilité collective autrichienne), Ingeborg Bachmann (Au milieu des meurtriers et des fous, 1961(9)), Carl Merz (1906-1979) et Helmut Qualtinger (1928-1986. Ce bon Monsieur Karl, 1962, monologue qui valut à l’auteur-acteur de nombreux ennemis et des menaces de mort en Autriche) ou bien encore les œuvres des poètes Ernst Jandl (1925-2000) et Heidi Pataki (1940-2006).

Parmi les mouvements littéraires nés en réaction au refus institutionnel de toute innovation artistique figurent, d’un côté, le Groupe de Vienne formé au début des années 1950 (Friedrich Achleitner, Hans Carl Artmann, Konrad Bayer, Gerhard Rühm et Oswald Wiener), qui se voue à la poésie expérimentale, que ce soit par le recours aux différents niveaux de la langue, voire au dialecte, ou par le recours à la typographie, et de l’autre, son pendant à Graz, le Forum Stadtpark fondé en 1960(10) par des écrivains comme Barbara Frischmuth, Peter Handke ou Alfred Kolleritsch.

En République fédérale d’Allemagne, la confrontation directe au passé le plus récent avait été amorcée, sur un plan littéraire, par les romans de Heinrich Böll, Günter Grass et Uwe Johnson. En Autriche, le Groupe de Vienne concentra son activité sur la contestation de la langue elle-même : ainsi ses membres entendaient-ils, par l’élaboration de nouvelles techniques littéraires et l’utilisation d’un nouveau langage, se libérer des conventions figées. En marge des expérimentations linguistiques du Groupe de Vienne, Ernst Jandl consacra plusieurs de ses poèmes (comme deutsches gedicht ou wien : heldenplatz) à l’implication de l’Autriche dans le national-socialisme et à la politique de l’oubli mise en œuvre par la suite : par sa poésie engagée, il fut un des premiers à fustiger sans ambages le passé refoulé de la nouvelle République et à appeler à un devoir de mémoire par l’écriture. Par son travail radical sur la langue comme instrument au service d’une relecture du passé, E. Jandl a en quelque sorte préparé le terrain à des auteurs à la plume acérée comme Thomas Bernhard et, peut-être davantage encore, Elfriede Jelinek qui entretiennent, tous les deux, une relation tourmentée avec leur pays.

Le poids des œuvres de Thomas Bernhard et d’Elfriede Jelinek

Dès son premier roman, Gel (Frost), paru en 1963, Thomas Bernhard (1931-1989) dénonce – tout comme Hans Lebert – l’imposture de l’idylle rurale décrite dans les romans « régionalistes » ainsi que le refoulement collectif du passé autrichien : il y condamne l’image d’une Autriche dont les beaux paysages préservés serviraient de décor au quotidien d’une population pure et incorruptible et dépeint un monde obsessionnel, fermé, dont il n’est pas possible de s’évader et qui est hanté par la mort, le suicide, la brutalité et la folie. Dans Perturbation (Verstörung, 1967), un étudiant accompagne son père qui va soigner des malades dans une campagne où règnent folie et maladie, où les êtres se trouvent réduits à leurs fonctions primaires et livrés à une nature et à une société porteuses de mort. Dans sa pièce Place des Héros (Heldenplatz, 1988), qui suscita une polémique sans précédent en Autriche, Th. Bernhard évoque les tonnerres d’acclamations qui accueillirent Hitler sur la fameuse place des Héros à Vienne lors de la proclamation, en 1938, de l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, cris de joie qui imprègnent toute cette œuvre (ainsi que le poème ayant le même titre de E. Jandl), dans laquelle la langue est déformée par l’adoration hystérique vouée au Führer.

Ces quelques exemples montrent bien le rôle précurseur qu’a joué Th. Bernhard dans la confrontation littéraire de l’Autriche avec son passé, mais également son présent. A l’instar de H. Lebert, il brosse dans son œuvre un portrait au vitriol de la province autrichienne, par opposition à la littérature « régionaliste » (Heimatroman) alors si largement répandue et où règnent idylle et harmonie.

Elfriede Jelinek (née en 1946), prix Nobel de littérature 2004, partage avec Th. Bernhard une vision particulièrement acerbe de son pays et de son implication dans le nazisme, ce qui valut à l’un et à l’autre, d’être accusés, quelques décennies plus tard, de « cracher dans la soupe » (Nestbeschmutzerin). Eternelle perturbatrice, membre du parti communiste autrichien de 1974 à 1991, E. Jelinek échangea de rudes imprécations avec l’extrême droite, qui fit d’ailleurs rimer son nom, d’origine tchèque, avec le terme Dreck, signifiant en allemand « boue », « saleté » ou « excréments » (dans le cas des animaux). De fait, elle s’est toujours violemment opposée à Jörg Haider, l’ancien leader du FPÖ – le principal parti populiste autrichien – mort accidentellement en 2008.

Par son travail radical en matière linguistique, E. Jelinek poursuit l’œuvre entamée par E. Jandl, notamment dans Maladie ou Femmes modernes (Krankheit oder Moderne Frauen, 1987), où elle met en scène le pathos national-socialiste. La langue qu’elle utilise traduit l’agressivité, la destruction et la pulsion de mort inscrites dans la violence exercée par le nazisme lui-même(11). Désarticulée, pervertie et souillée par le nazisme, cette langue renvoie à la corruption de l’allemand par une barbarie contre laquelle les écrivains sont appelés, par-delà l’exemple d’Elfriede Jelinek, à s’insurger. Deux autres œuvres méritent d’être également mentionnées pour la façon dont elles confrontent l’Autriche à son passé nazi. En 1982, la romancière a fait scandale en publiant Burgtheater, dans laquelle elle règle ses comptes avec une célèbre famille d’acteurs autrichiens au passé nazi. Cette « Farce avec chanson» ne sera pas jouée en Autriche pendant plus de vingt ans... jusqu’à ce que le Theater im Bahnhof (TIB) la mette en scène en 2005 à Graz. Elle s’y attaquait en effet à Paula Wessely et aux frères Attila et Paul Hörbinger, véritables icônes du monde du spectacle : ayant servi activement la politique culturelle du régime nazi, ils réintégrèrent, en 1945, le Burgtheater, célèbre institution qui a bien des traits communs avec la Comédie française. E. Jelinek souligna qu’il s’agissait pour elle de stigmatiser la langue et non des personnes en chair et en os. Le texte de la pièce reprend des dialogues entiers de films de l’époque nazie, comme Heimkehr (1941) dans lequel P. Wessely tenait le rôle principal et qui fut l’un des pires films de propagande du Troisième Reich.

Avec Président Vent du Soir (Präsident Abendwind, 1986), E. Jelinek écrivit un « dramuscule » ayant là encore pour sujet l’amnésie des Autrichiens s’agissant de leur passé, mise en lumière cette fois par l’élection à la présidence de la République autrichienne en 1986 de Kurt Waldheim (1918-2007) qui avait pris soin de taire son passé nazi : officier de la Wehrmacht, il ne reconnut que sur le tard avoir appartenu à une unité responsable de nombreuses exécutions dans les Balkans. Au milieu des années 1980, « l’affaire Waldheim » eut pour conséquence de faire éclater au grand jour le scandale du mensonge généralisé sur le passé et d’imposer la révision de l’interprétation officielle de l’histoire du pays. Elle eut également pour effet de relancer, en Autriche et à l’étranger, le débat sur la face cachée de l’histoire de l’Autriche au XXe siècle, sur l’austro-fascisme (voire l’austro-nazisme), sur la dénazification manquée et sur le travail de mémoire mené par quelques-uns dans les années 1950-1960.

Par leur travail novateur sur le matériau linguistique, que l’on peut concevoir comme une réponse au langage officialisé par le régime hitlérien, des écrivains comme E. Jandl, puis Th. Bernhard et E. Jelinek ont démontré avec force la nécessité de ce travail de mémoire que l’Autriche d’après-guerre avait si soigneusement éludé. Cette interrogation puissante et récurrente sur la contamination de la langue par le nazisme, amorcée dès 1933 dans Troisième nuit de Walpurgis de Karl Kraus et LTI de Victor Klemperer, a contribué à donner naissance à une poétique nouvelle, au message politique lourd de sens et sans concessions. Chez ces « imprécateurs autrichiens » que sont Th. Bernhard et E. Jelinek, pour ne citer qu’eux, la séparation entre champ politique et champ esthétique s’est pour ainsi dire effacée : les rapports conflictuels entretenus par ces auteurs à l’agressivité satirique et politique étonnante avec leur propre pays découlent du fossé existant entre l’artiste et l’État, tout en révélant la mission politique et non pas seulement esthétique qui incombe à la littérature en Autriche.

Où en est l’Autriche aujourd’hui ?

L’élection de K. Waldheim à la présidence de la République autrichienne en 1986, puis l’entrée de l’extrême droite (conduite alors par Jörg Haider) dans le gouvernement fédéral en 2000 ont fait que la majeure partie de la littérature autrichienne a pris la forme d’un réquisitoire contre le passé refoulé et les turpitudes du présent ; ces deux événements ont également largement contribué à ce que les Autrichiens acceptent de reconnaître le rôle joué par leur pays sous le Troisième Reich. Au cours de la décennie qui a suivi l’affaire Waldheim, une série de faits ou d’actes symboliques forts constituèrent autant de signes tangibles d’une véritable évolution des mentalités : dans le discours des représentants du pouvoir, la « thèse de la victime » (Opferthese) a été remplacée par la « thèse de la coresponsabilité » (Mitverantwortungsthese), et l’année 1989 a vu l’instauration en Autriche d’une journée de commémoration nationale des victimes du national-socialisme, fixée au 5 mai, date de la libération en 1945 du camp de concentration de Mauthausen (un des plus grands complexes concentrationnaires nazis, situé à une vingtaine de kilomètres de Linz, en Haute-Autriche) et qui, au fil des ans, a pris valeur d’exemple de la lutte contre la violence et le racisme. En 2010, à l’occasion du soixante-cinquième anniversaire de la libération du camp de Mauthausen, les dirigeants autrichiens ont organisé une cérémonie à la portée hautement symbolique dans la salle de conférences historique du Parlement autrichien en présence de Wladyslaw Bartoszewski, résistant pendant la Seconde Guerre, survivant d’Auschwitz, « Juste parmi les nations » et ministre des Affaires étrangères de Pologne en 1995 et en 2000-2001.

La coresponsabilité autrichienne au cours de la Seconde Guerre mondiale ne doit pas faire oublier non plus l’existence d’une résistance autrichienne importante au national-socialisme(12) : de nombreux Autrichiens parmi les membres du parti communiste, de groupes monarchistes mais aussi de simples citoyens se sont élevés, entre 1938 et 1945, contre la domination allemande. À preuve, 2 700 Autrichiens furent exécutés en tant que résistants ; 32 000 furent tués dans les prisons et les camps ; 65 000 juifs de nationalité autrichienne furent exterminés ; plus de 100 000 furent incarcérés pour des raisons politiques et pour une durée supérieure à trois mois… A eux seuls, ces chiffres montrent de manière éloquente que si l’Anschluss eut, surtout au début, de nombreux partisans et si la majeure partie de la population resta indifférente ou passive, l’opposition et la résistance ne furent pas, en Autriche, le fait de groupuscules insignifiants.

Qu’en est-il aujourd’hui ? L’Autriche est-elle enfin parvenue au terme de son « devoir de mémoire », a-t-elle surmonté le « consensus de l’oubli » et, ainsi, véritablement assumé son passé ? Dans le domaine littéraire, assurément ; dans le domaine politique, de plus en plus nettement aussi. Pour autant, les scores remportés aux élections par les formations populistes d’extrême droite, le FPÖ et le BZÖ, semblent témoigner de la persistance d’un terreau national-populiste en Autriche.

Cette ambiguïté et ces contradictions entre un passé lourd à porter et la nécessité de se confronter à lui reste éminemment palpables dans la société autrichienne. Elles reflètent une tension profonde, manifestement inhérente à l’histoire culturelle autrichienne, entre conservatisme et modernité, comme le souligne Richard Thieberger, germaniste littéraire français d’origine autrichienne : « L’Autriche n’est pas seulement tradition. Le conservatisme, voire l’esprit réactionnaire qu’on lui reproche parfois, a toujours eu comme contrepartie une volonté non conformiste et un certain élan révolutionnaire. On rencontrera toujours des gens qui se réclameront de l’un ou de l’autre de ces deux courants »(13).

Questionner le passé pour mieux affronter le présent : ne s’agit-il pas là d’une exigence à la fois historique, politique et éthique qui ne concerne pas seulement l’Autriche ?

 Notes
(1) Chancelier fédéral d’Autriche de 1934 à 1938. Il succède à ce poste à Engelbert Dollfuss assassiné par les nazis en 1934. Menant comme son prédécesseur une politique autoritaire d’inspiration corporatiste, il poursuit la répression des mouvements extrémistes de droite comme de gauche, remet sur les rails l’économie et tente, par l’entremise de l’ambassadeur allemand Franz von Papen, d’améliorer les relations avec l’Allemagne qui, dans un accord signé le 11 juillet 1936, promet de ne pas intervenir en Autriche. En échange, K. von Schuschnigg fait entrer au gouvernement quelques nazis « modérés ».
(2) Michel Cullin et Félix Kreissler, L’Autriche contemporaine, Armand Colin, Paris, 1972, p. 157.
(3) Terme utilisé pour décrire le régime politique régnant en Autriche de 1933 à 1938, dont la figure de proue fut le chancelier Engelbert Dollfuss. Ce régime se caractérisa par son autoritarisme, son catholicisme d’État, son opposition au marxisme et au nazisme, ainsi que par ses alliances politiques avec le fascisme italien de Mussolini.
(4) Pour approfondir cette question, voir Elisabeth Kargl, « Ernst Jandl : travail langagier et mémoire politique », Germanica n° 42 (2008), pp. 189-208 (ici : p. 190).
(5) 1882-1974. Il quitte ostensiblement le PEN Club en 1933, affichant ainsi son inclination pour le national-socialisme. Fondateur et président du « Club d’écrivains allemands d’Autriche », proche des nazis, il publia dans différentes anthologies nationales-socialistes après l’Anschluss.
(6) 1883-1974. Les nazis ont fait de lui un chantre de la littérature patriotique.
(7) 1907-1976. En 1939, il devint chef de l’Office national-socialiste pour les écrits dont l’objectif était d’interdire de publication tout auteur ne pouvant prouver son origine aryenne ou écrivant des œuvres « nuisibles au peuple ».
(8) 1892-1974. Antisémite virulent, Hitler l’inclua, en août 1944, dans la « liste des bénis des Dieux » qui rassembla les écrivains les plus importants pendant le national-socialisme.
(9) Née en 1926 et décédée en 1973, elle fut aimée par Paul Celan, le plus grand poète de langue allemande de l’après-guerre.
(10) Le retard de Graz par rapport à Vienne s’explique par le fait que, jusqu’au début des années 1960, écrivains et universitaires compromis sous le Troisième Reich continuèrent à y tenir le haut du pavé et à y dicter la norme artistique.
(11) Karl Kraus (1874-1936), dans Troisième nuit de Walpurgis (écrit en 1933), et Victor Klemperer (1881-1960), dans LTI, la langue du IIIe Reich (écrit en 1947), furent les premiers à démontrer que le nazisme a tout infesté, y compris – et peut-être même avant tout – la langue et, par conséquent, la pensée. Ces deux œuvres constituent des analyses magistrales de la contamination de la langue (allemande) par le discours national-socialiste. Voir Karl Kraus, Troisième nuit de Walpurgis, traduit de l’allemand par Pierre Deshusses, Marseille, Agone, 2005, et Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIReich. Carnets d’un philologue, traduit de l’allemand par Elisabeth Guillot, Paris, Albin Michel, 1996.
(12) Austriaca, revue française spécialisée sur l’Autriche, a même consacré un numéro entier à cette question : Austriaca n° 17 (1983), « La résistance autrichienne », dossier réalisé sous la direction de Gertrude Stolwitzer.
(13) Richard Thieberger, « Qu’est-ce que l’Autriche ? », in Les langues modernes, publication hors série : Civilisation des pays de langue allemande (L’Autriche), numéro édité par Jean-Paul Vernon Association des professeurs de langues vivantes, 1981, pp. 35-43 (ici : p. 42).

* Maître de Conférences en littératures allemande et autrichienne à l’Université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis

Pour citer cet article : Marc Lacheny, « Autriche. Oublier son passé nazi ou devoir s’y confronter ? », Grande Europe n° 26, novembre 2010 - La Documentation française © DILA.

 

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